Une victoire pour les militants : leur contre-interrogatoire dans un tribunal écossais des fabricants de drones sur leur lien avec la guerre de Gaza

| Glasgow Palestine Action pour Mondoweiss | Traduction BP pour l’AURDIP |

Après un procès exténuant de quatorze jours, un groupe de militants connus sous le nom des « Dix de Thales (*) » ont reçu leur verdict du Sheriff Court de Glasgow la semaine dernière. Cinq sont condamnés, et cinq sont acquittés, pour délit d’atteinte à l’ordre public.

Le groupe était monté sur le toit de l’usine britannique Thales et en avait bloqué les entrées, le 23 septembre 2014, en réaction contre la guerre à Gaza. Il y avait accroché un drapeau palestinien de cinquante pieds (15 m de long) et plusieurs banderoles. Sur une, on pouvait lire : « Une autre Écosse est possible : cessez d’armer Israël ». Une autre faisait le lien entre l’entreprise française d’armement Thales, Elbit Systems d’Israël, et le ministère de la Défense britannique.

Le gouvernement britannique et ces géants de l’armement, français et israélien, coopèrent pour le lancement de la nouvelle génération de drones Watchkeeper. Cette évolution dans la guerre aérienne sans pilote permettra de remplacer les drones Hermes qui ont été utilisés à des fins meurtrières partout dans le monde, et notamment en Afghanistan, au Pakistan, au Yémen et en Palestine. C’est un spectacle courant dans le ciel de la bande de Gaza que ces drones si souvent utilisés par les forces d’occupation israéliennes pour surveiller et lancer des attaques meurtrières contre les Palestiniens. L’organisation Human Rights Watch a recensé 87 meurtres par des attaques de drones dans la bande de Gaza rien que pendant l’opération israélienne « Plomb durci » en 2008-2009.

Dans une grande victoire pour les militants de la Palestine contre l’industrie de l’armement, un haut cadre de la direction Thales a été convoqué par un tribunal écossais pour y être interrogé, notamment sur la nature des affaires de l’entreprise. Les militants ont procédé, au cours de leur défense, à un contre-interrogatoire de ce responsable de Thales UK, Ian Lindsay. Celui-ci a reconnu que les composants fabriqués sur la Clyde à Glasgow sont utilisés dans les drones militaires.

Glasgow Palestine Action : « Nous avons établi que le gouvernement britannique coopère avec Thales et Elbit, qui est le plus grand fabricant d’armes en Israël, et qu’ils sont en train de produire la nouvelle génération de drones Watchkeeper, et nous avons également établi que les composants pour ce projet sont fabriqués à Glasgow. Est-ce exact ? »

Mr Lindsay (Thales) : Pour Watchkeeper, oui ».

Glasgow Palestine Action : « Alors, quand vous avez déclaré que nous étions dans l’erreur en disant que les composants pour les drones étaient fabriqués sur le site de Glasgow, était-ce inexact ? »

Mr Lindsay (Thales) : « J’ai dit que vous étiez dans l’erreur en disant que les munitions étaient fabriquées à l’usine ».

Glasgow Palestine Action : « Mais ne fabriquez-vous pas des composants pour les drones à l’usine de Glasgow ? »

Mr Lindsay (Thales) : « Nous en fabriquons ».

Il s’agit d’un aveu majeur pour un certain nombre de raisons. La communauté locale considère Thales comme hautement secret quant à ce qui est fabriqué dans l’usine. C’est important, parce qu’en plus d’un long passé dans la fabrication d’armes et de munitions sur la Clyde, il existe aussi un passé de résistance. En 1974, les travailleurs écossais de l’usine Rolls Royce, dans le district d’East Kilbride, ont refusé d’assurer l’entretien des moteurs en raison du coup d’État de Pinochet contre Salvador Allende. Une action qui a vu par la suite Bob Fulton, John Keenan et Robert Somerville, recevoir la plus haute distinction par le gouvernement chilien.

Cet aveu est également important parce qu’il est rare que des entreprises d’armement soient appelées devant les tribunaux pour faire face à la nature et à la légalité de leurs affaires. En août 2014, neuf militants de la Palestine ont bloqué une filiale d’Elbit (en propriété exclusive), UAV Engines Ltd, à Shenstone, Angleterre. Bien qu’ils aient été inculpés pour violation aggravée de propriété, le Service des poursuites judiciaires de la Couronne (Crown Prosecution Service – CPS) a abandonné le dossier. Il est largement admis que cela a été dû à une pression extérieure afin d’éviter aux entreprises d’armement à devoir s’exprimer sur la nature et la légalité de leurs affaires.

Selon ses propres règles commerciales, le Royaume-Uni s’interdit de vendre des armes à des pays qui violent le droit international. S’agissant des ventes d’armes, le sixième des Critères fusionnés nationaux et européens pour la délivrance d’une autorisation d’exporter (Consolidated EU and National Export Licensing Criteria) impose au gouvernement britannique de prendre en compte le respect par l’acheteur du droit international. Le rapport Golstone, commandé par les Nations-Unies, qui a enquêté sur la conduite des belligérants durant l’opération « Plomb durci », contient des preuves accablantes des violations par Israël du droit international.

Dans un communiqué ministériel du 21 avril 2009, le secrétaire des Affaires étrangères et du Commonwealth d’alors, David Miliband, a reconnu que l’équipement israélien utilisé à Gaza dans le conflit 2008-2009 contenait « presque certainement » des composants livrés par le Royaume-Uni. L’une des façons pour le gouvernement britannique de contourner ses propres restrictions commerciales sur les armes consiste à vendre des composants d’armes destinés à être montés sur des armes meurtrières en d’autres pays.

On pense que le CPS a abandonné le dossier Shenstone parce que les militants ont été arrêtés pour violation aggravée de propriété, une accusation qui se fonde sur la perturbation d’une « activité licite ». En menant l’affaire jusqu’au procès, la nature et la légalité des affaires d’UAV Engines auraient été passées au peigne fin au tribunal. Une chose que le gouvernement britannique avait un intérêt évident à empêcher.

Dans le dossier des Dix de Thales, les militants n’auraient pu enquêter sur la légalité des affaires de Thales. Le délit allégué étant la violation de l’ordre public (qui n’existe pas en Angleterre) : l’unique condition pour une condamnation est qu’il soit probable qu’une peur et une inquiétude aurient pu être causées à une personne, ou qu’une perturbation grave de la communauté soit très possible. D’avoir à fouiller dans la légalité des affaires de Thales a été jugé inutile en l’espèce. Cependant, les militants ont été en mesure d’établir un lien manifeste, devant le tribunal, entre Thales, Elbit Systems et le ministère de la Défense, ainsi qu’avec les composants de drones fabriqués en Écosse, et les crimes de guerre présumés à Gaza.

Le dossier une fois conclu, Glasgow Palestine Action a juré de maintenir la pression sur Thales et les autres fabricants d’armes en Écosse. Un membre du groupe, Frida Grey, a déclaré :

« Aujourd’hui a été une grande victoire pour le militantisme de la Palestine en Écosse. Nous avons amené Thales au tribunal. Nous les avons fait reconnaître qu’ils fabriquaient des composants de drones sur la Clyde, et nous les avons mis devant les conséquences dévastatrices de leurs affaires, à Gaza, et partout ailleurs dans le monde. Le moment n’a jamais été aussi propice pour nous pour faire pression en faveur d’un embargo sur Israël, et d’un boycott, désinvestissement et sanctions contre toutes les entreprises qui tirent profit de la dévastation infligée au peuple de la Palestine. »

Après la dernière guerre de Gaza, le ministre écossais des Affaires extérieures, Humza Yousaf, a appelé à un embargo sur les armes contre Israël :

« Le gouvernement écossais a démontré que nous ne pouvions pas rester les bras croisés quand des civils innocents sont tués. Je demande, aujourd’hui, au nom du gouvernement écossais, une suspension immédiate des ventes d’armes à Israël ».

L’industrie de l’armement en Israël et son lien avec les économies occidentales sont un moteur important, et une force de soutien aux conditions de l’occupation, de la colonisation et de l’apartheid en Palestine. La question pour les militants en Écosse (et dans tout le Royaume-Uni), étant donné la position du gouvernement écossais concernant un embargo sur les armes contre Israël, c’est comment celle-ci peut être exploitée pour aller de l’avant ? En vertu du Scotland Act (principe de dévolution au Parlement écossais), le commerce incombe à Westminster, cependant, avec le climat politique ainsi porté au changement, que peut-on faire encore pour obtenir la justice pour la Palestine ?

(*) Les Dix de Thales sont des membres de Glasgow Palestine Action qui est un groupe composé de femmes, hommes, homosexuels et transsexuels, agissant et mobilisant contre l’apartheid israélien à travers le boycott, le désinvestissement et les sanctions, et d’autres mouvements de solidarité.