Une université française décerne le titre de Docteur Honoris Causa à la réalisatrice palestinienne Annemarie Jacir

| JCP pour l’AURDIP |

Lors de la cérémonie des 30 ans de l’université d’Artois, la cinéaste palestinienne Annemarie Jacir a reçu le titre de Docteur Honoris Causa après un Éloge prononcé par Brigitte Buffard-Moret, directrice de l’unité de formation et de recherche des Lettres et Arts et chargée de mission à la culture.

Ce fut l’occasion d’évoquer l’œuvre de cette artiste à la personnalité lumineuse dont le film ’Wajib - L’invitation au mariage’ avait fait forte impression lors de sa projection en avant-première à ’l’Arras Film Festival’ en 2017.

Cette distinction, parmi les plus prestigieuses décernées par les universités françaises pour honorer « des personnalités de nationalité étrangère en raison de services éminents rendus aux sciences, aux lettres ou aux arts, à la France ou à l’université », a été rarement attribuée a une personnalité palestinienne.

Annemarie Jacir

Annemarie Jacir est une cinéaste indépendante. Elle a participé à la création de la société de production ’Philistine Films’ (Palestine - Jordanie) en 1997. Elle est l’auteure d’une quinzaine de court-métrages (scénariste, productrice, réalisatrice) dont ’Like Twenty Impossibles’ premier court métrage arabe en sélection officielle au Festival de Cannes (2003).

Son premier long-métrage, ’Le sel de la mer’, premier long métrage de fiction d’une réalisatrice palestinienne, figurait dans la section ’Un Certain Regard’ du festival de Cannes de 2008, il a remporté plus de 14 prix internationaux dont le Prix de la fédération internationale de la presse cinématographique et le Prix du Meilleur Film à Milan.

’When i saw you’, son deuxième long-métrage, a reçu le prix du ’Best Asian Film’ au festival de Berlin et les Prix du Meilleur Film à Abu Dhabi, Amiens, Phoenix et Olympia.

’Wajib - L’invitation au mariage’, son troisième long-métrage, présent dans de nombreux festival internationaux, était le candidat officiel de la Palestine pour l’Oscar du meilleur film en langue étrangère en 2018.

Elle intervient comme productrice, scénariste ou monteuse pour d’autres cinéastes. Elle enseigne le cinéma.

Dès ses débuts dans l’univers du cinéma, Annemarie Jacir se sent à l’étroit dans une industrie installée dans ses conventions.

« Après mes études de premier cycle, j’ai vécu à Los Angeles où j’ai travaillé sur différents plateaux de tournage et avec des cinéastes indépendants, puis plus tard dans une agence artistique, où je lisais dix scénarios par semaine. Finalement, je me suis senti limitée dans ce que je pouvais apprendre, et il était également clair pour moi que le genre de cinéma sur lequel je travaillais n’était pas le genre de cinéma que je voulais faire. » [1]

« J’aime m’enraciner avec des vrais gens et dans de vraies situations, tout en me prêtant à la liberté qu’amène le cinéma : nos rêves, notre capacité à changer ou à s’échapper. » [2]

Pour parfaire sa formation et acquérir les bases théoriques (« pour mieux les contourner » dira-t-elle) et historiques du cinéma, elle s’inscrit en maîtrise de cinéma à l’université Columbia de New-York. Elle n’oublie pas ses racines et observe attentivement l’évolution de la création cinématographique en Palestine.

« Dans les années 1990, à l’université de Columbia, en organisant ’ Dreams of a Nation’, projet consacré à la conservation et à la promotion du cinéma palestinien, nous voulions mettre en lumière et discuter de la prouesse impressionnante que les cinéastes palestiniens étaient en train d’accomplir - développer un ensemble de films esthétiquement et socialement pertinents au moment même où des décennies de développement culturel en Cisjordanie, à Gaza et ailleurs étaient nouvellement menacées, nous voulions aussi intervenir et contribuer au débat culturel, plutôt décevant, en cours aux États-Unis sur la Palestine, en présentant le travail nuancé et captivant effectué par des cinéastes palestiniens du monde entier. » [3]

Annemarie Jacir fut la déléguée générale de la première rétrospective de films palestiniens aux Etats-Unis, ’Dreams of a Nation film festival’ à New York en 2003 et de sa réplique en Palestine l’année suivante.

Cette implication dans la valorisation de la mémoire du cinéma palestinien imprègne ses propres créations.

« Le film [When I saw you] est truffé de références aux œuvres des précédents cinéastes palestiniens. En fait, c’est un hommage qui leur est rendu. À maintes reprises dans le film, j’ai essayé de faire un clin d’œil direct à ces cinéastes et à la façon dont ils se filmaient et se voyaient, pleins de lumière et de vie. C’est aussi l’une des raisons de l’arrêt sur image à la fin, entre autres. » [4]

Tout en poursuivant une carrière internationale, Annemarie Jacir s’inscrit pleinement dans la lignée des cinéaste de Palestine, maintenant ancrée dans sa terre où elle produit, réalise, participe à l’organisation de festivals, enseigne à l’université de Bethlehem et de Birzeit et dans les camps de réfugiés en Palestine et au Liban.

Pour aller jusqu’au bout de cet enracinement, Annemarie, avec sa soeur Emily Jacir, artiste plasticienne et aussi cinéaste, accueillent le centre culturel ’Dar Yusuf Nasri Jacir for art and research’, fondé en 2014, dans leur maison familiale du 19ème siècle, située à Bethléem.

Géré par un collectif d’artistes, le centre est dédié aux activités éducatives, culturelles et agricoles, et à l’organisation de résidences, de séminaires, d’ateliers et d’évènements consacrés aux arts visuels et au cinéma.

Les deux sœurs tiennent également à valoriser les archives accumulées par leur arrière-grand-père et leur grand-père ; Elles invitent des chercheurs et des universitaires à des résidences d’étude.

Artiste multidisciplinaire, Annemarie Jacir écrit aussi des poèmes, elle a placé celui-ci en tête de son compte tweeter :

« Nous sommes vivants ce matin
Et nous sommes toujours là
Nous avons beaucoup pleuré
Toute la nuit
Pour ceux qui se lamentent et ceux qui ont été tués
Mais nous sommes certains que l’espoir est plus fort que le désespoir
Et chaque fois qu’une bougie s’éteint
Nous la rallumons. »

Annemarie Jacir, filmographie :

- 1998 ’A Post Oslo History’ (court-métrage)

- 2001 ’The Satellite Shooters’ (court-métrage, aussi productrice)

- 2003 ’Like Twenty Impossibles’ (court-métrage, aussi productrice)

- 2004 ’Until When’ (Documentare) (productrice)

- 2005 ’Quelques miettes pour les oiseaux’ (documentaire court-métrage) (co-réalisatrice)

- 2006 ’An Explanation : And Then Burn the Ashes’ (court-métrage, aussi productrice)

- 2006 ’Palestine, Summer 2006’ (court-métrage) (productrice de la série)

- 2008 ’The Salt of this Sea’ (long métrage, aussi coproductrice)

- 2010 ’Haneen’ (court-métrage, productrice)

- 2012 ’When I Saw You’ (long métrage, aussi productrice exécutive)

- 2013 ’Horizon’ (court-métrage, « creative » productrice)

- 2016 ’À la poursuite du manuscrit sacré : La Quête de la vérité’ (séquences additionnelles)

- 2017 ’Wajib, l’invitation au mariage’ (long métrage)

- 2022 ’Egyptian Cigarettes’ (1 épisode de la série TV ’Ramy’)

- 2022 ’From Palestine with Love’ (court-métrage commandé par la festival de Locarno pour sa série ’Postcard from the Future’)

En préparation :

- ’The Oblivion Theory’

Le film est l’adaptation / transposition du roman ’Théorie générale de l’oubli’, nominé pour le Booker Prize, écrit par José Eduardo Agualusa, dont l’intrigue est située en Angola.

Ville de Gaza, décembre 1987 : Au début de la première Intifada, une New-Yorkaise agoraphobe s’installe puis s’enferme dans l’appartement de standing d’un étranger, devenant un témoin secret et une actrice inattendue de l’évolution de la situation alors qu’elle et ses voisins gazaouis luttent pour leur survie.

- ’Mornings in Jenin’

Annemarie Jacir développe une série télévisée, adaptation du roman ’Mornings in Jenin’ de l’auteure américano-palestinienne Susan Abulhawa.

’Mornings in Jenin’ est l’histoire de plusieurs générations d’une famille palestinienne contrainte de quitter son village pour s’installer dans le camp de réfugiés de Jenin.

Portfolio

[1’I Wanted That Story to Be Told’. Interview d’Annemarie Jacir par Ferial Ghazoul, Moustafa Bayoumi, Hamid Dabashi, Mark Westmoreland. Alif : Journal of Comparative Poetics, No. 31, ’The Other Americas’ (2011), pp. 241-254 (14 pages). Published By : Department of English and Comparative Literature, American University in Cairo.

[2Cité par Par Yasmeen Mjalli in ’12 Palestinian Women Worth Talking About This Women’s Day’, Build Palestine, 08/03/2017

[3Cité par Sarah Frances Hudson in ’Modern Palestinian Filmmaking in a Global World’ (2017). Theses and Dissertations. University of Arkansas, Fayetteville

[4’Cinéma and Palestinian History : Interview with Annemarie Jacir.’ by Estelle Sohier and Clemence Lehec. Revue du Cine-club Universitaire, 2015, hors série : Construire la paix. Journées du film historique : pdf