Une startup de reconnaissance faciale israélienne active à Jérusalem Est, d’après une enquête de NBC

| Amitai Ziv pour Haaretz | Traduction SF pour l’AURDIP |

Un rapport confirme des découvertes antérieures de Haaretz sur l’utilisation de la technologie de AnyVision pour traquer des Palestiniens de Cisjordanie – mais si elle était utilisée contre des citoyens israéliens, elle serait illégale


NBC News a publié un résultat d’enquête d’une importance majeure sur la startup israélienne AnyVision Interactive Technologies, qui se livre à la reconnaissance faciale, confirmant ainsi les découvertes d’une enquête de The Market en juillet dernier.

Le rapport d’Olivia Solon soutient le fait que les forces de sécurité israéliennes utilisaient la technologie de reconnaissance faciale de AnyVision afin d’identifier des gens recherchés pour des interrogatoires – en plus de l’usage à découvert du système aux postes frontières entre la Cisjordanie et Israël.

Solon écrit que cinq sources différentes ont confirmé l’utilisation de ce système dans les territoires.

Le rapport dit également que le projet de surveillance d’AnyVision a aussi gagné le prix 2018 top défense, ce qu’a rapporté l’édition hébraïque de TheMarket.

NBC News avance en plus que le système AnyVision est utilisé pour surveiller les Palestiniens de Jérusalem Est. NBC News a aussi publié des photos et une vidéo démontrant le fonctionnement du système aux alentours de la Porte de Damas dans la Vieille Ville. Si le rapport a raison, cela a des implications juridiques. À la différence de l’appareil sécuritaire dans les territoires, qui relève de la loi militaire, les services de sécurité dans l’Israël souverain sont supposément soumis à la loi israélienne.

Si le rapport dit vrai et qu’AnyVision surveille des citoyens israéliens, il est interdit à l’armée de mettre en œuvre ce système et seuls la police et le Shin Bet peuvent le faire. La police israélienne a déclaré en réponse : « Nous ne donnons pas de détails sur les méthodes classées d’aucune sorte, et dans tous les cas la police israélienne n’a pas de système de reconnaissance faciale à Jérusalem Est ». Le ministère de la justice et l’entreprise doivent encore répondre aux demandes de commentaires de Haaretz formulées au moment de la publication.

Une culture sans merci

AnyVision soutient qu’elle est une entreprise éthique, soumise à des règles strictes de moralité, particulièrement au vu de l’investissement de la part de Microsoft. Le reporteur de NBC News a cependant parlé avec plusieurs anciens employés de l’entreprise qui ont affirmé que ce n’était pas le cas. L’un d’eux a eu ces mots : « Finalement, je n’ai vu aucune preuve que des considérations éthiques aient conduit à une quelconque décision ».

Les anciens employés ont décrit une « culture sans merci » dans la concurrence dans laquelle l’entreprise est engagée, où le désir de vendre à des clients, dont des armées et des gouvernements, l’a emporté sur le fait de questionner la façon dont la technologie serait mise en œuvre et sur les objectifs.

Le rapport dit ceci : « Tous les anciens employés auxquels NBC News s’est adressé ont dit qu’ils étaient partis à cause de fausses promesses sur des primes et autres compensations et pour des questions éthiques sur comment la technologie était promue et utilisée en pratique ». Un autre ancien employé était cité pour avoir dit que « leur définition de la vérité est beaucoup plus souple que la mienne ».

Un autre problème évoqué dans le rapport est l’importance de l’installation en Cisjordanie pour l’entreprise. « Les dirigeants d’AnyVision ont considéré la Cisjordanie comme terrain test pour leur technologie de surveillance, a dit un ancien employé, selon ce qu’écrit Solon. Dans des systèmes basés sur l’intelligence artificielle, comme celui de AnyVision, il est important de fournir le système avec autant d’informations que possible et, dans le cas de cette entreprise, c’est une base de données de visages. Le rapport affirme que la population palestinienne, sans son consentement, a servi à rôder le système AnyVision et à accroître sa pertinence.

Une base de données biométrique

La gestion agressive d’AnyVision a été mise en lumière au cours d’une longue porcédure judiciaire perdue par la firme en 2017, dans le cadre d’un procès intenté au bureau des paris sportifs d’Israël. Ce bureau a répondu à un appel d’offres pour acquérir « un système de télévision en circuit fermé » pour le stade Teddy de Jérusalem en vue de faire face à la violence des fans.

La requête d’AnyVision visait à amender l’offre pour y inclure « la technologie de reconnaissance faciale dans le but d’identifier des émeutes de fans dans les stades, en temps réel et rétrospectivement ». L’entreprise a écrit dans sa requête : « Le requérant a développé une technologie révolutionnaire dans le champ de la reconnaissance faciale automatique basée sur une vision informatisée et un grand savoir ».

« L’utilisation de cette technologie permet de transformer les caméras qui font l’objet de l’offre en caméras intelligentes permettant l’identification automatique de suspects et leur arrestation. Les systèmes du requérant sont opérationnels dans les sites les plus sensibles d’Israël. L’institut Américain des Normes a déterminé qu’AnyVision détient la meilleure technologue au monde dans le champ de la reconnaissance faciale automatique ».

Dans la poursuite du procès, l’entreprise a écrit que « en incorporant AnyVision dans la système de caméras mis en place, il serait possible d’identifier des fans qui ont été interdits de stade. Il serait possible d’identifier des gens connus de la police et tout contrevenant se débrouillant pour échapper au contrôle de la police et entrer dans le stade pourrait être identifié et arrêté sur le champ ».

Le bureau des paris sportifs a répondu au tribunal que la réponse d’AnyVision faisait craindre qu’une telle technologie nécessite de créer une base de données biométriques de suspects, et il a écrit : « Étant donné le droit israélien, une telle base de données biométriques ne peut pas être créée, et l’Autorité Nationale des Bases de Données Biométriques (du Ministère de l’Intérieur) est la seule entité à avoir le droit de gérer une telle base de données ».

AnyVision a déclaré dans sa réponse que son système n’utilise pas de bases de données biométriques et que tout ce qu’il faut est une photo du suspect. « Le système crée un modèle mathématique non biométrique » a expliqué l’entreprise.

Les responsables du bureau des paris sportifs ont répondu vertement à cette affirmation, déclarant que « le requérant a essayé de se défendre de l’accusation d’illégalité dans la possession et la gestion d’une base de données biométriques, en déclarant qu’il ne s’agit pas d’identification biométrique mais plutôt d’une identification basée sur un modèle mathématique. Cet argument ne change rien ! Dans les deux cas, des données issues de photos se comparent à celles d’une base de données. C’est la même méthode ».

Le bureau des paris sportifs a insisté dans sa réponse que l’usage de données biométriques doit respecter « un équilibre prudent eu égard au préjudice fait aux droits fondamentaux, dont le droit au respect de la vie privée, ces données étant sensibles par nature ».

La cour a adopté le point de vue du bureau des paris sportifs.

À côté du ministère de la défense, on compte au nombre des clients d’AnyVision l’administration pénitentiaire israélienne, selon les données disponibles du budget du gouvernement israélien. L’administration pénitentiaire dépense 45 000 shekels (11,4 millions €) pour payer les services d’AnyVision, d’après la base de données en ligne.