Une lettre que nous avons adressée au DIE LINKE (le parti de gauche allemand) pour protester contre sa conduite envers la Dr Anna-Esther Younes, autrice de la section allemande du Rapport européen sur l’islamophobie


Chers membres du Die Linke,

« Les Universitaires pour l’Égalité » est une organisation de plus de 550 universitaires qui se consacrent à une paix juste entre Israéliens et Palestiniens et à une justice sociale au sein de la société israélienne. Nous vous écrivons pour protester contre votre conduite envers la Dr Anna-Esther Younes, dont vous avez annulé l’invitation à une conférence de votre parti. Ceci, selon Mme Katina Shubert, à cause de sa « proximité avec BDS ».

La Dr Anna-Estsher Younes procède à des recherches sur la race et le racisme avec un intérêt particulier sur les intersections de l’antisémitisme et du racisme antimusulman dans l’Allemagne contemporaine. Elle est aussi l’autrice des éditions 2015, 2017 et 2018 de la section allemande du Rapport européen sur l’islamophobie (REI) – le seul rapport annuel qui couvre tous les pays européens et les tendances actuelles dans le racisme antimusulman, et qui traite de faits, d’analyses politiques sur des évènements importants, de même que des intersections discursives européennes transnationales. La Dr Younes était invitée à participer à une conférence appelée « Stratégies contre la droite » qui s’est tenue à Berlin ce samedi 2 novembre 2019. La conférence, organisée par le Die Linke, a réuni des responsables politiques, des juristes, des chercheurs et des militants afin de débattre des défis posés par la droite allemande et de créer des réseaux et des outils pour y résister. Étant donné que la communauté musulmane, et la communauté juive, sont de plus en plus prises pour cibles par l’extrême droite en Allemagne, l’expertise de la Dr Younes aurait pu apporter une contribution appréciable à la conférence. Pourtant, l’invitation de la Dr Younes à prendre la parole lors de l’évènement a été annulée, apparemment en raison de sa « proximité » avec le mouvement de Boycott, Désinvestissement et Sanctions (BDS).

En tant qu’universitaires juifs, palestiniens, et autres, qui sommes versés dans l’histoire et la réalité de la Palestine et d’Israël, et comprenant notamment des chercheurs sur l’antisémitisme, nous avons exprimé à plusieurs reprises notre préoccupation face la tendance, en particulier en Allemagne, à regrouper judaïsme et sionisme et à qualifier d’antisémites celles et ceux qui défendent les droits des Palestiniens, et par conséquent à les empêcher de prendre la parole, d’écrire, et de faire des recherches, ou à les exclure d’une manière générale des débats publics. Il s’agit là d’une utilisation manipulatrice de la lutte importante contre l’antisémitisme, à des fins qui n’ont rien à voir avec la protection des juifs contre la haine raciale, et tout à voir avec la protection du gouvernement israélien contre les critiques de son occupation continue du territoire palestinien et de la violation qui en résulte des droits de l’homme pour des millions d’êtres humains. « Les Universitaires pour l’Égalité » ne fait pas partie du mouvement BDS, mais nous considérons que c’est un moyen légitime, non violent, pour contester la politique israélienne, et nous défendons le droit d’expression et d’association de celles et ceux qui le soutiennent. Nous sommes opposés à toutes sortes de persécutions et de menaces à l’encontre des universitaires pour avoir exprimé leurs opinions politiques, et nous sommes particulièrement choqués de voir un parti de gauche, qui prétend partager nos valeurs, contribuer à la marginalisation d’universitaires en désaccord.

En tant qu’organisation engagée dans la lutte contre toutes les formes de racisme et vouée aux valeurs de non-violence et d’égalité, nous insistons sur l’importance d’un débat libre sur les concepts de race, racisme, colonialisme, apartheid et suprématie blanche, que ce soit au sujet de la Palestine et d’Israël, de l’Allemagne ou de tout autre contexte. L’exclusion de la Dr Younes de cette conférence illustre, comme tant d’autres exemples, la façon dont la délégitimation et la criminalisation d’une solidarité non violente avec la cause des Palestiniens poussent à l’exclusion systématique des musulmans et des gens de couleur hors des espaces de production du savoir et de planification stratégique, spécialement quand il s’agit de questions qui les touchent le plus.

Nous vivons des temps où le développement de la connaissance concernant les préjugés, la discrimination et la haine est crucial. Effectivement, la validité et la justesse des analyses et des arguments particuliers doivent faire l’objet d’un examen critique, mais toutes les mesures visant à étouffer le débat ne sont pas simplement une atteinte à la liberté académique et à la liberté d’expression, elles peuvent aussi constituer une mise en danger bien imprudente de la vie de victimes potentielles.

Nous vous exhortons, vous, les organisateurs de la conférence « Stratégies contre la droite » à rejeter publiquement les accusations, indirectes mais infondées, d’antisémitisme à l’encontre de la Dr Younes, et à garantir la liberté d’expression et de débat au lieu de faire taire les voix qui contestent le statu quo. Nous demandons au Die Linke d’agir résolument contre toutes les formes de racisme, au lieu de persécuter ceux qui les dénoncent.

Sincèrement,

« Les Universitaires pour l’Égalité »,

le Conseil d’administration