Une école médicale au service du colonialisme

| Osama Tanous et Ghada Majadle pour +972 | Traduction CG pour l’AURDIP |

La nouvelle faculté de médecine de l’université d’Ariel fait partie d’un effort plus large pour normaliser les colonies illégales — et le corps médical national d’Israël la défend.


La médecine a toujours été intimement liée au colonialisme. Pendant l’ère des empires européens, les institutions de santé publique ont cultivé des domaines comme la médecine tropicale avec l’objectif conscient de garder les soldats européens en forme et en bonne santé pour conquérir des territoires en Afrique, en Asie et en Amérique latine, souvent en commettant parallèlement un génocide contre les peules autochtones. Cet intérêt pour la santé publique était aussi profondément lié au maintien du bien-être des sociétés coloniales, les rendant capables de poursuivre la colonisation de nouveaux pays et de remplacer les populations autochones, dont beaucoup étaient éradiquées par des maladies étrangères importées par les envahisseurs européens.

L’Ecole de médecine Adelson de l’université d’Ariel, située dans une importante colonie israélienne en Cisjordanie occupée, a apporté sa propre contribution au service de la médecine envers le colonialisme. Officiellement ouverte en octobre 2019, l’Ecole Adelson — sponsorisée par l’entrepreneuse américaine Miriam Adelson et son défunt mari, le magnat des casinos de droite Sheldon Adelson — déclare sur son site web que « la pratique de la médecine n’est pas une simple profession — c’est une mission ».

Une partie implicite de la mission de l’Ecole, cependant, est politique : renforcer, légitimer et blanchir les colonies illégales d’Israël au nom des soins de santé et du progrès. Et l’Association médicale d’Israël (IMA), l’institution nationale représentant 95% des médecins du pays, a été complice non seulement en soutenant cette nouvelle Ecole, mais en justifiant activement son existence malgré les violations des droits humains.

Pendant des décennies, Israël a créé et consolidé « les faits sur le terrain » dans les territoires occupés, en transformant ce qui a commencé comme des avant-postes éloignés en villes « ordinaires », équipées de transports publics, de bureaux municipaux, de zones commerciales, de programmes de tourisme et de conférences et d’institutions d’éducation. La colonie cesse ainsi d’être un petit avant-poste au sommet d’une colline et se trouve à la place adoptée comme une localité « normale » et permanente.

Cela a été le cas avec Ariel, qui a été établie en 1978 avec 40 familles israéliennes sur les terres de villages palestiniens comme Kifl Hares et Marda, et s’est aujourd’hui développée en une ville de plus de 20000 résidents. Au cours de ce processus, l’université, la culture et la médecine ont été transformées en armes afin de gagner une légitimité internationale à cette acquisition illégale de terres volées et d’ancrer dans la conscience nationale la présence d’Israël dans les territoires.

L’université d’Ariel, fondée en 1982, a joué un rôle important dans cette normalisation. Le Conseil israélien pour l’enseignement supérieur, l’organisme qui supervise les universités et établissements d’enseignement supérieur du pays et qui a à sa tête le ministre de l’Education, a au départ refusé de reconnaître l’université d’Ariel parce qu’elle était située dans une colonie cisjordanienne ; cependant, le Conseil l’a finalement reconnue l’an dernier après une longue bataille juridique. Peu après, l’université de Tel Aviv a signé un accord permettant aux étudiants en médecine de l’université d’Ariel d’être placés dans ses hôpitaux affiliés.

Le même processus de normalisation s’est produit pour le Centre culturel d’Ariel : bien que quelques artistes israéliens aient au départ refusé d’y donner des représentations, beaucoup ont finalement renié leurs promesses lorsque la colonie est devenue indiscernable d’autres grandes villes ou cités. Ces changements ont été régulièrement accueillis dans une totale impunité ; comme un responsable l’a indiqué à Haaretz après la décision du Conseil : « Nous nous attendions à soulever une indignation internationale. Cela n’a pas eu lieu. »

La vision politique derrière le développement de l’université a été exprimée à l’ouverture même de l’Ecole de médecine d’Ariel en octobre 2019. Dans son discours inaugural au centre, Miriam Adelson a déclaré : « Cette institution, au coeur de la Samarie [=le nord de la Cisjordanie], rassemble tant de ce qui est cher à nos coeurs : la médecine, le sionisme, la science, la Torah, la fierté juive et des médecins juifs et non-juifs, ainsi que notre amour pour notre pays et notre amour pour l’humanité ».

Dans son refus de distinguer entre amour du pays et amour des colonies, Adelson reflétait la logique sioniste d’effacement qui voit la terre palestinienne comme une frontière pour un projet colonial de peuplement en expansion, même s’il ouvre ses portes pour que des citoyens non-juifs prennent part à sa croissance. Elle ne voyait pas non plus de contradiction entre un tel projet colonial et un « amour pour l’humanité » — qui, à en juger par ses mots et ses investissements financiers, ne voit pas les millions de Palestiniens qu’Israël occupe comme appartenant à l’humanité.

Un clash entre éthique médicale et apartheid

En octobre 2021, nous, membres de Médecins pour les droits humains-Israël [Physicians for Human Rights-Israel, PHRI] avons écrit au ministre de la Santé israélien, aux directeurs des facultés médicales en Israël et à l’Association médicale d’Israël (IMA) pour appeler à la fermeture de l’Ecole de médecine Adelson d’Ariel et pour proposer que ses étudiants soient relocalisés dans différentes facultés situées à l’intérieur des frontières d’Israël avant 1967. Nous avons expliqué que la décision de construire une université dans une colonie illégale était un outil délibéré pour renforcer le régime d’apartheid et d’occupation d’Israël, un moyen de normaliser l’anormal. Nous remarquions qu’une telle institution, comme les autres universités ou établissements d’enseignement supérieur en Israël, n’est ouverte qu’aux citoyens israéliens et reste complètement fermée aux Palestiniens du territoire occupé où se trouve Ariel.

Nous avons souligné l’immense contradiction entre occupation militaire, colonialisme et apartheid d’un côté, et les valeurs médicales et de santé de l’autre ; contrairement à la nature de violence et d’exclusion des premiers, ces dernières valeurs ne devraient pas être autorisées à discriminer les gens sur la base de leur race ou de leur religion et devraient prendre en compte le bien-être de tout le monde. Nous avons aussi détaillé comment la construction de colonies illégales sur le territoire occupé, sans parler d’institutions universitaires et médicales, est une violation du droit international et constitue un crime de guerre. Participer à une institution médicale à un tel emplacement, avons-nous écrit, contredit donc l’éthique médicale qui interdit aux médecins de prendre part activement aux violations des droits humains.

A l’époque, nous avons reçu des réponses de l’IMA et du Conseil de l’enseignement supérieur, la première étant particulièrement remarquable. Elle commençait par affirmer que, dû à la pénurie d’étudiants et de docteurs en médecine dans le système de santé israélien, l’IMA saluait l’ouverture de toutes les nouvelles facultés de médecine, indépendamment de leur emplacement. Elle affirmait ensuite qu’appliquer des arguments politiques à une décision visant à améliorer le système de santé israélien pourrait faire du tort à la santé tant des Arabes que des juifs en Israël, et que nous avions tort d’entamer des disputes politiques sur des questions d’une importance aussi grande que l’avenir médical et universitaire d’Israël.

Il y a plusieurs thèmes remarquables dans cette réponse qui, selon nous, en dit long sur la mentalité coloniale de l’organisation. D’abord, l’IMA ne faisait aucune distinction claire entre l’endroit où Israël commence et où il s’arrête : elle considère effectivement une colonie de Cisjordanie comme un emplacement légitime pour construire une faculté médicale afin de satisfaire les besoins de l’Etat. En faisant cela, l’IMA s’alignait avec les politiques d’Israël, politiques qui construisent ces colonies et annexent ces lieux, ce qui équivaut de manière flagrante à un crime de guerre selon le Statut de Rome de la Cour pénale internationale.

Ensuite, l’IMA ne semble pas se considérer, au moins sur ce sujet, comme un organisme indépendant qui devrait réflechir de manière critique sur les actions du gouvernement israélien. En fait, elle se présente comme se fondant avec les intérêts de l’Etat, même quand de tels intérêts sont clairement contre l’éthique médicale ou le droit international.

Troisièmement, la réponse de l’IMA applique une compréhension sélective de ce qui constitue le « politique ». Pour l’organisation, la construction d’une colonie illégale, et plus tard l’établissement d’une université avec une faculté de médecine, et plus tard encore la reconnaissance de cette université comme une institution israélienne ordinaire, n’est pas politique — c’est simplement du « business as usual ». Mais, pour l’IMA, mettre en question la légitimité de telles politiques, ou dénoncer son conflit avec l’éthique médicale, ou essayer de corriger une telle injustice, c’est ce qui est politique et dommageable.

Alignement aux politiques de l’Etat

Cette action n’est pas isolée et fait partie d’un schéma récurrent. L’IMA a été complice de l’implication des médecins dans la torture et les mauvais traitements des Palestiniens dans les prisons israéliennes, alors même que de telles pratiques sont en conflit clair avec l’éthique médicale. L’IMA a aussi combattu les arguments soulignant le devoir légal qu’avait Israël de fournir des vaccins contre le COVID-19 aux Palestiniens dont il occupe le territoire, a ignoré le fait qu’Israël a l’obligation sous le droit international d’assurer le bien-être de la population occupée, et au lieu de cela, a cité les arguments politiques ou de sécurité invoquées par les autorités israéliennes pour esquiver leurs responsabilités.

En septembre 2021, par exemple, en réponse à une lettre envoyée par la Societé internationale de pédiatrie sociale et de santé de l’enfant [International Society for Social Pediatrics and Child Health, ISSOP] à propos des torts infligés aux enfants et parents palestiniens de Gaza, l’IMA a rejeté les inquiétudes et s’est au contraire fait l’écho d’éléments de discours politiques familiers.

Ecrivant avec le président de l’Association pédiatrique israélienne, le président de l’IMA, le professeur Zion Hagay, a dit qu’alors qu’Israël « prend toutes les mesures » pour prévenir tout dommage fait aux enfants palestiniens, « le Hamas utilise ces mêmes enfants comme boucliers humains et les endoctrine dès la petite enfance dans la haine et la violence ». Ajoutant à ce whataboutisme, l’IMA a insisté pour que l’ISSOP publie une condamnation similaire contre le Hamas et l’Autorité palestinienne, affirmant de plus qu’ »Israël a institué ‘des négociations de paix sincères et équitables’ à plus d’une occasion, et n’aimerait rien de plus que de vivre en paix avec ses voisins ».

Par des déclarations comme celles-ci, l’IMA a clairement situé ses opinions et ses intérêts en parfait alignement avec les politiques coloniales d’Israël. Nous avons même contacté à nouveau l’IMA pour commenter les arguments soulevés dans cet article, mais attendons toujours une réponse (qui sera incluse ici si nous la recevons).

Le refus de l’IMA d’aborder l’illégalité de l’université d’Ariel et son insistance pour défendre l’école Adelson pour cause de service médical, n’est que la dernière démonstration de ces valeurs. En prenant cette position, l’IMA a embrassé son rôle d’être encore un autre outil pour permettre à Israël de blanchir ses crimes.

Osama Tanous est pédiatre, membre du bureau de Médecins pour les droits humains-Israël, et universitaire invité au Centre FXB pour la Santé et les droits humains de l’université Harvard.

Ghada Majadle est directrice du département des Territoires occupés à Médecins pour les droits humains-Israël.