Une autre phase de la Nakba palestinienne, avec l’approbation de la Justice israélienne

| Hagai El-Ad pour Haaretz | Traduction J.Ch. pour l’AURDIP |

Le Caterpillar D9 est une série spécifique de tracteurs à chenilles. On exige un permis spécial pour conduire ces bulldozers contre les maisons palestiniennes. La même exigence est requise pour le tractopelle que l’Administration Civile utilise pour détruire les pauvres routes poussiéreuses et les misérables canalisations d’eau des Palestiniens dans les Collines du Sud d’Hébron. Pour une balayeuse aussi – comme celle qu’utilisent les juges de la Cour Suprême pour se donner bonne conscience – un permis spécial d’Israël est nécessaire.

Mais on n’a pas encore inventé la balayeuse qui peut effacer l’expulsion de leurs maisons et la destruction de leurs communautés de plus de 1.000 personnes, les Palestiniens qui vivent dans la zone frontière du désert dans les Collines du Sud d’Hébron, Masafer Yatta, regroupement de villages palestiniens – appelée Zone de Tir 918 dans l’ordre militaire qui l’a proclamée et dans le honteux jugement que la Cour Suprême, qui siège en tant que Haute Cour de Justice, a prononcé la veille du Jour de l’Indépendance 5782. Après plus de 20 ans de procédures judiciaires, les juges de Jérusalem ont donné au gouvernement le feu vert, qu’ils sont seuls à pouvoir donner, pour commettre le crime de guerre de transfert forcé de population.

Non pas que les Israéliens aient mis fin à leurs tortures et à leurs efforts pour déposséder les Palestiniens dans la zone pendant les années de procédures de la Haute Cour. Les habitants ont dû mettre leur vie en suspens – ne rien construire, ignorer l’agrandissement de leurs familles et le besoin d’infrastructures élémentaires. Simplement attendre pendant plus d’une génération. Et pendant tout ce temps, voir les colonies et leurs avant-postes les cerner, prospères, jouissant de l’électricité, de l’eau courante et du financement de l’État.

Quiconque construisait, en l’absence d’alternative, était obligé de vivre sous la menace constante d’un ordre de démolition de l’Administration Civile. Le tribunal, dans son indifférence à cette réalité, a décrété qu’ils avaient tourné la loi à leur profit et les a accusés de « manque d’intégrité » - comme l’a écrit le juge David Mintz, certainement avec intégrité et la conscience tranquille.

Et pourquoi les juges ne devraient-ils pas avoir la conscience tranquille ? Après tout, tout est légal, puisque, dans la loi que l’armée a écrite pour elle-même, est inscrite « l’autorité du commandant militaire pour ordonner la fermeture d’une zone ». Simple. Et en plus, c’est en fait pour leur propre bien (!), comme l’explique Mintz : « l’autorité qui est ancrée dans un devoir envers le bien-être et la sécurité de la population de la zone. » Ce souci de compassion est ce qui pousse Israël à garantir le bien-être des sujets palestiniens en détruisant leurs vies – comment faire autrement ? On peut supposer que la main innocente qui a écrit ces mots n’a pas tremblé.

Il se peut que, lorsque Mintz a écrit les mots « la population de la zone », il ait pensé aussi à lui puisqu’il vit dans la colonie de Dolev en Cisjordanie. Mais son collègue dans le groupe qui a entendu l’affaire, le juge Isaac Amit, a bien fait d’inclure dans la décision une citation d’une Capitaine (de réserve) des Forces de Défense Israéliennes, Daphne Barak – maintenant leur collègue au tribunal, la juge Daphne Barak-Erez – nous rappeler que tout le monde est impliqué dans le travail d’effacement et d’autorisation des crimes d’Israël contre les Palestiniens - « libéraux » et « conservateurs », colons et habitants de Tel Aviv.

Après tout, la « la population de la zone » - de chaque zone -, c’est nous, les Juifs. Les Palestiniens sont invités à « contacter le commandant militaire pour recevoir des permis d’entrée sur la terre dont ils sont propriétaires ou qui est en leur possession ». Autrement dit : « Débrouillez vous avec ça. C’est ce que les Juifs ont fait aux Palestiniens depuis 1948 : La terre qui était la propriété des Palestiniens est transférée en notre possession. En Galilée, dans le Negev et dans la Vallée du Jourdain, à Jérusalem et à Sheikh Munis (faubourg de Ramat Aviv à Tel Aviv). Et maintenant, de même à Masafer Yatta.

« Les bulldozers de l’armée sont arrivés … et ont tout démoli dans le village. Ils ont détruit notre grotte, qui pouvait abriter 500 moutons, ainsi que les abris et quatre citernes d’eau. Ils ont aussi confisqué nos biens personnels et nous ont emmenés hors de la zone. Mais trois de mes enfants et moi ne sommes pas partis. Pendant 17 jours, nous nous sommes cachés près du village et, la nuit, nous y sommes revenus. »

Ce récit effrayant n’est pas issu de la Nakba de 1948. C’est celui de Fatmeh Abu Sabha, qui a témoigné devant un enquêteur de terrain de B’Tselem de la grande expulsion qu’Israël a menée fin 1999. Le premier ministre de l’époque était Ehud Barak, et cette cruelle expulsion a probablement fait partie du « processus de paix » conduit à l’époque avec les Palestiniens. L’actuel premier ministre est Naftali Bennett, éducateur qui a jugé bon d’expliquer aux Palestiniens, précisément à ce moment là, combien « leur situation aurait été totalement différente … s’ils avaient investi dans la construction de leur avenir un dixième de l’énergie qu’ils mettaient dans l’ingérence dans nos affaires. »

Israël a investi, investit et investira une énergie considérable dans « l’ingérence dans » les affaires des Palestiniens où qu’ils soient entre la Méditerranée et le Jourdain ils convoitent leur terre, dans le but de les déposséder. Les excuses changent selon les moments, selon les lieux – parfois ils « fuient », parfois c’est simplement nécessité par « l’état de droit », parfois c’est vraiment pour leur propre bien – mais l’idéologie est la même.

C’est pourquoi certaines personnes pensent que la Nakba n’est pas un événement unique, mais plutôt un processus grâce auquel Israël construit son avenir. La conscience souillée, l’Israélien se donne le droit de traiter les Palestiniens de cette façon, avec le D9 conduit par un premier ministre de gauche ou de droite, le tractopelle par le chef du personnel des FDI et la balayeuse des routes par tous les juges de la Cour Suprême. Voilà comment la suprématie juive se construit ici depuis 74 ans.

Hagai El-Ad est le directeur général de B’Tselem