« Un voyage dans le passé » : la musique perdue du soulèvement palestinien a été restaurée

| Bethan McKernan pour The Guardian | Traduction CG pour l’AURDIP |

Mo’min Swaitat a découvert 10000 cassettes en Cisjordanie pendant le couvre-feu et a numérisé l’Album Intifada de Riad Awwad.


Alors le Covid-19 déferlait sur le monde au printemps 2020, Mo’min Swaitat, un acteur et réalisateur palestinien vivant à Londres, s’est retrouvé coincé dans sa ville natale, la cité cisjordanienne de Jénine. Lors de promenades dans les rues silencieuses, il a été attiré par les volets fermés de Tariq Cassettes, un magasin de musique et label de disques qu’il se rappelait de son enfance et qui avait fermé il y a des années.

Intrigué, Swaitat a contacté l’ancien propriétaire qui, absent pendant ces jours de pandémie, l’a laissé fouiller dans une archive poussiéreuse de cassettes au deuxième étage. Et il y a découvert un trésor : la musique oubliée depuis longtemps qui animait la vie palestinienne pendant les années 1980, quand le premier soulèvement, la Première Intifada, a éclaté.

Après avoir acheté beaucoup de cassettes et en avoir rapporté cinq valises pleines à Londres, c’est devenu sa mission de numériser et de re-sortir cette fenêtre dans le passé.

« J’ai écouté 10000 cassettes en huit mois — des tas de trucs de synthé et de funk et de disco, de la musique de mariage, des chants révolutionnaires. J’ai même trouvé des enregistrements faits par mon oncle, qui était dans un orchestre de mariage bédouin », a expliqué le trentenaire.

« Une des découvertes les plus exceptionnelles a été cette cassette jaune vif sans indication dessus, sauf une étiquette avec, écrit à la main, le mot ‘intifada’ ».

Swaitat a écouté l’album plusieurs fois, captivé par les paroles poétiques décrivant une patrie perdue et la lutte pour la liberté. A un moment, il a laissé la cassette tourner et il s’est aperçu qu’après quelques minutes de silence, le compositeur se nommait, il s’appelait Riad Awwad. Awwad remerciait ensuite ses soeurs Alia, Hanan et Nariman pour leur aide dans la création de l’album, ainsi que Mahmoud Darwish – le poète national palestinien – pour avoir écrit les paroles d’une des chansons.

Swaitat n’a pu trouver aucune information en ligne sur Riad, mais il s’est arrangé pour entrer en contact avec sa soeur Hanan, une écrivaine et militante célèbre, qui a maintenant 70 ans. Elle lui en a dit plus sur la manière dont la cassette, intitulée l’Album Intifada, a été créée.

« Mon frère était un musicien très talentueux. Il a été très ému par l’intifada et la semaine où cela a commencé [en 1987], il a réuni la famille dans la salle à manger à Jérusalem et nous a demandé de l’aider à ‘chanter la chanson de l’Intifada’ », a-t-elle dit.

« Il avait un style unique et il faisait de la musique sur l’identité, ce qui résonnait beaucoup avec notre peuple. Si vous descendiez la rue Salah al-Din dans la Vieille Ville, tout le monde la jouait ».

Lorsque l’Intifada est devenue de plus en plus sanglante, Awwad a fini par payer un prix élevé pour son art. Les forces israéliennes ont confisqué, dans les boutiques de musique, ainsi que dans les cafés et les commerces qui les jouaient, la plupart des 3000 cassettes qu’il avait faites, parce qu’elles craignaient que les paroles — certaines mentionnaient des cocktails Molotov et le jet de pierres — n’incitent le peuple à la violence.

Le trentenaire a été détenu pendant plusieurs mois, au cours desquels il a été torturé.

« Il n’a jamais vraiment été inculpé de quoi que ce soit, ce qui était très courant pendant l’Intifada », a dit Hanan. « Ils l’ont beaucoup interrogé, sur les raisons pour lesquelles il faisait cette musique, ce qu’il voulait faire avec. »

Ingénieur en génie électrique de formation, Awwad, après sa libération, a lancé une école de musique pour les enfants de Cisjordanie et a continué en formant un groupe appelé « Union palestinienne ».

Awwad est mort dans un accident de voiture en 2005. Si Hanan aurait souhaité que son frère soit encore vivant pour voir sa musique redécouverte, elle a dit qu’il aurait été ravi que son oeuvre atteigne un nouveau public.

« J’étais tellement heureuse quand Mo’min m’a contactée pour demander la permission de re-sortir l’album. Il a eu une importance historique et avec internet, tout le monde peut le trouver », a-t-elle dit.

A son retour à Londres, Swaitat a reçu des subventions de Jerwood Arts pour lancer le Majazz Project, une plateforme en ligne consacrée à la restauration de l’héritage musical palestinien.

La sortie numérique de l’Album Intifada d’Awwad a été lancée sous le label du Majazz Project à la fin de 2021. La moitié de la production de la version vinyl, prévue pour un lancement en avril, a déjà été vendue.

« La réponse a été stupéfiante. J’ai eu des messages de jeunes Palestiniens et de ceux de la diaspora me disant qu’ils l’aimaient, ou qu’ils l’achetaient comme un présent pour leurs parents qui étaient jeunes quand c’est sorti originellement », a dit Swaitat.

« Nous avons des projets pour resortir plus de musique — un peu de rock, des enregistrements bédouins traditionnels et des musiques électroniques plus nouvelles.

Une si grande partie de la culture palestinienne a été perdue ou enfermée dans les archives militaires israéliennes, donc c’était magique de trouver cela. C’est un voyage dans le passé et dans l’avenir de tout un peuple. »

- Photo : Mo’min Swaitat a dit que la cassette des années 1980 du compositeur Riad Awwad était l’une de ses trouvailles les plus exceptionnelles.

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