Un radiodiffuseur allemand demande à ses employés de “soutenir le droit d’Israël à exister”.

| Hebh Jamal pour +972 | Traduction JPB pour l’AURDIP |

Le nouveau code de conduite de la Deutsche Welle indique la dernière répression liée à Israël contre la liberté d’expression dans la vie publique allemande.


Le 1er septembre, le radiodiffuseur international allemand Deutsche Welle (DW) a mis à jour son Code de conduite pour exiger de tous les employés, lorsqu’ils s’expriment au nom de l’organisation ou à titre personnel, qu’ils ’soutiennent le droit d’Israël à exister’ sous peine de conséquences, comme un licenciement.

Le nouveau code, qui oblige tous les employés de DW à ’faire preuve de retenue dans le contenu et la forme de nos médias sociaux et autres publications dans un contexte tant professionnel que privé’, mentionne Israël à deux reprises en évoquant les engagements de l’entreprise contre le racisme et l’antisémitisme, notamment en déclarant que l’Allemagne, en raison de son ’histoire’, a une ’obligation spéciale envers Israël’. En revanche, il n’y avait aucune mention d’Israël dans l’ancien code de DW.

La nature contraignante du code pour tous les employés et les filiales de DW est répétée à plusieurs reprises. Il demande à la direction de prendre des mesures contre tout comportement qui violerait le code, et fait plusieurs fois référence aux conséquences potentielles de sa violation, y compris une enquête et la résiliation du contrat.

Ce que cela peut signifier dans la pratique reste toutefois vague. Si une telle ’obligation’ devait inclure un soutien indéfectible à l’État ou au gouvernement israélien, cela soulèverait d’importantes questions liées à l’indépendance de la presse allemande. DW n’a pas répondu à la demande de commentaire de +972. 

La ’raison d’État’ de l’Allemagne

Bien qu’elle se présente comme une démocratie et un havre de paix pour la presse et la liberté d’expression, l’Allemagne et son radiodiffuseur international, Deutsche Welle, censurent et répriment systématiquement toute critique de l’État d’Israël. 

À bien des égards, le radiodiffuseur ne fait que suivre l’exemple donné par le gouvernement allemand. La répression de la critique d’Israël en Allemagne s’est considérablement intensifiée depuis que le Bundestag a adopté la définition controversée de l’antisémitisme, qui assimile la critique d’Israël à l’antisémitisme, proposée par l’Alliance internationale pour la mémoire de l’Holocauste (IHRA) en 2017. Depuis lors, le gouvernement a adopté une résolution anti-BDS qui censure effectivement les artistes, universitaires, militants et journalistes palestiniens. 

L’intolérance envers toute critique d’Israël a des racines profondes. Le 18 mars 2008, la chancelière Angela Merkel a prononcé un discours devant la Knesset israélienne dont la phrase clé donnait l’impression qu’elle avait formulé une toute nouvelle ligne directrice pour la politique étrangère allemande : ’Cette responsabilité historique de l’Allemagne fait partie de la raison d’État de mon pays’, a-t-elle déclaré.

Depuis lors, cependant, l’Allemagne est restée vague sur la signification concrète de son obligation envers Israël, un point soulevé par le journaliste d’investigation allemand Stefan Buchen dans son article sur DW paru dans le Berlin Zeitung : ’Personne ne sait exactement ce que signifie ’raison d’État’, quelles en sont les conséquences politiques’, écrit Buchen. ’La Bundeswehr [les forces armées allemandes] soutiendra-t-elle Israël dans une guerre, par exemple contre l’Iran ? L’Allemagne accueillera-t-elle à l’avenir un plus grand nombre de réfugiés palestiniens de Gaza ou de Cisjordanie si leur présence au Moyen-Orient met en danger la sécurité d’Israël ? Étant donné que personne ne sait exactement ce qu’oblige la raison d’État, on pourrait aussi considérer que cette phrase est plutôt creuse.’

’De manière générale, l’Allemagne a bien sûr une responsabilité spécifique envers le peuple juif’, a déclaré Sinthujan Varatharajah, chercheur et essayiste indépendant basé à Berlin. ’Comment pourrait-elle ne pas le faire compte tenu de la Shoah qu’elle a avidement commise ? Mais l’engagement de l’Allemagne doit porter sur les droits de l’homme - c’est-à-dire les droits humains de tous, plutôt que les droits d’un groupe sélectif.’

Aux yeux de Varatharajah, l’Allemagne ’n’a pas le droit de soutenir les violations des droits de l’homme d’un autre État pour se débarrasser moralement de la culpabilité qu’elle porte pour son passé violent. Le traitement et la formulation des questions palestiniennes par DW montrent que son journalisme est tout sauf ’neutre’. C’est de la politique d’État’. Ceci, dit Varatharajah, n’est pas une surprise. ’C’est un reflet de la rhétorique étatique et des pratiques politiques allemandes contemporaines, quelque chose que nous voyons se produire au Bundestag, dans la police, jusqu’au Goethe Institut. DW n’est pas différent.’

Licenciements illégaux

La publication du nouveau code de conduite fait suite à une enquête de plusieurs mois qui a conduit au licenciement de sept journalistes palestiniens et arabes au début de cette année, après qu’ils aient été accusés d’antisémitisme. Selon un rapport de +972, l’enquête de la DW était motivée par des raisons politiques et visait à faire des journalistes arabes et surtout palestiniens des boucs émissaires, créant ainsi un environnement de peur, de méfiance et d’autocensure stricte lorsqu’il s’agit d’Israël-Palestine. 

Pourtant, malgré les tentatives d’étouffer les critiques à l’égard d’Israël au sein de l’entreprise, le climat de censure de la DW a subi un coup dur cette semaine après qu’un tribunal de Berlin a jugé que Farah Maraqa, une ancienne journaliste de la DW, avait été licenciée à tort à la suite d’une enquête controversée et d’allégations d’antisémitisme non fondées. Le tribunal a ordonné à DW de réintégrer Maraqa et de payer ses frais de justice.

Le procès de Maraqa est le deuxième que DW a perdu concernant les licenciements. Le 7 juillet 2022, le tribunal du travail de Bonn a estimé que le licenciement par DW de la journaliste palestinienne Maram Salim était également illégal. Dans une autre affaire encore, DW a conclu un accord avec l’un des journalistes arabes qu’elle avait licenciés. Les autres affaires sont toujours en cours. Salim, qui se décrit comme une ’défenseuse des droits des femmes, des droits de l’homme et des droits des animaux’, a exigé que le radiodiffuseur allemand présente des excuses publiques et retire ses accusations. 

’Nous espérons que [l’arrêt Maraqa] enverra un message clair indiquant que DW doit mettre fin à ses pratiques de censure’, a déclaré Giovanni Fassina, directeur de programme au Centre européen de soutien juridique (ELSC), une organisation qui défend les défenseurs des droits des Palestiniens en Europe par des moyens juridiques. ’Cette affaire illustre comment l’institutionnalisation de l’IHRA peut conduire à de graves atteintes à la liberté d’expression et à la liberté de la presse.’ 

Malgré les récentes victoires juridiques, certains pensent que le nouveau code de conduite ouvrira la voie à une censure accrue de toute personne critiquant l’État d’Israël. Pour Michael Sappir, écrivain et journaliste israélien basé en Allemagne, les modifications apportées par DW ’exigent essentiellement que les journalistes payés par le public allemand s’alignent sur l’État allemand sur une question clé de controverse politique - une mesure anti-démocratique flagrante. 

’Cette mesure renforce encore les limites étroites de l’opinion acceptable en Allemagne et met par écrit les lignes rouges qui ont déjà été fixées en pratique dans de nombreuses institutions et organismes de médias’, a-t-il ajouté. 

Selon M. Sappir, le résultat aura un effet étouffant sur le débat public, obligera les journalistes à suivre la ligne du gouvernement en matière de reportages sur le Moyen-Orient et réduira encore davantage au silence les voix des personnes d’origine non européenne, en particulier celles d’origine arabe, mais aussi celles des Juifs dissidents, y compris les Israéliens vivant en Allemagne. ’Exiger un serment de loyauté sur une question qui affecte certains d’entre nous bien plus que d’autres est un exemple de discrimination structurelle et d’exclusion’, a déclaré M. Sappir, ’quelles que soient les valeurs qu’il est censé protéger.’

- Hebh Jamal est une journaliste et défenseuse palestino-américaine actuellement basée en Allemagne.