Un professeur refuse de rédiger une lettre de recommandation pour un étudiant voulant aller étudier en Israël. Voilà pourquoi je l’approuve

Le cas de John Cheney-Lippold, un professeur à l’Université du Michigan qui a refusé de rédiger une lettre de recommandation pour une étudiante en vue de son admission à un programme d’études en Israël et qui a par la suite été sanctionné par l’université pour sa décision, soulève un certain nombre de questions très préoccupantes pour le milieu universitaire dans son ensemble.

Le 3 octobre, Elisabeth Cole, doyenne par intérim du Collège de Littérature, Sciences et Arts de l’Université du Michigan, a adressé une lettre de blâme à Cheney-Lippold. Dans la lettre, elle déclare, « Votre conduite est loin de répondre aux attentes de l’Université et du Collège quant à la façon dont le corps enseignant du LSA interagit avec les étudiants et les traite… Cette lettre est une forte mise en garde contre votre comportement dans ce cas, qui a été inopportun et ne sera plus toléré ». Elle l’informe également qu’en raison de son action il ne recevra aucune augmentation au mérite, qu’il sera privé des congés sabbatiques, et qu’il serait renvoyé de l’université si ‘un incident similaire se produisait dans l’avenir’ ».

Au moment où Lippold-Cheney a refusé d’écrire cette lettre, l’Université du Michigan n’avait aucune règle donnant pouvoir aux professeurs de fournir de telles lettres – comme Cole le reconnaît explicitement. Même si pour elle le fait d’être trop occupé est une excuse valable pour ne pas l’écrire, Cole poursuit en disant que le devoir de discrétion de la faculté « ne s’étend pas jusqu’à refuser une lettre en raison de vos opinions personnelles sur le lieu des études d’un étudiant ». Mais qu’adviendrait-il si le lieu d’études des étudiants devenait discriminatoire, non en raison de quelque ‘opinion personnelle’, mais sur la base d’un ensemble documenté de politiques et d’actions ?

La lettre de Cole laisse entendre que peut faire l’objet d’un renvoi tout membre du corps enseignant prenant, sur un principe, la décision de ne pas écrire une lettre d’admission dans une institution qui discrimine des personnes en raison d’une race, d’origines ethniques ou nationales particulières, voire toute personne sur la base d’une identité de groupe.

Deux questions doivent être abordées dans ce cas : Cheney-Lippold serait-il congédié s’il refusait d’écrire une lettre pour un étudiant qui souhaite participer à un programme éducatif dispensé par une école discriminant les juifs, les homosexuels, les Noirs, etc… ? Si oui, alors voici la deuxième question, une faculté qui prend des mesures disciplinaires contre un professeur refusant des lettres pour des programmes comportant des pratiques discriminatoires contrevient à la philosophie autoproclamée de l’Université du Michigan, laquelle interdit fermement la discrimination à l’encontre de toute personne « en raison de sa race, sa couleur, son origine nationale, son âge, sa situation de famille, son sexe, son expression sexuelle, son handicap, sa religion, sa taille, son poids, ou sa qualité d’ancien combattant, sauf si autorisée comme une nécessité pour de véritables qualifications professionnelles ». Comme il est étrange que Cole se plaise à renvoyer une personne qui agit selon cette philosophie en protestant contre les pratiques discriminatoires d’Israël contre les Palestiniens et en réalité contre quiconque critique son régime.

Le refus d’écrire de Cheney-Lippold ne résulte pas d’un coup de tête personnel et arbitraire. Il soutient le mouvement de Boycott, Désinvestissement et Sanctions (BDS), basé sur les droits humains et créé par plus de 170 organisations de la société civile palestinienne. Le BDS vise à mettre fin à l’occupation par Israël d’un territoire arabe, à assurer la pleine égalité des citoyens palestiniens d’Israël, et le droit des réfugiés palestiniens à rentrer chez eux. Parmi celles et ceux qui soutiennent le BDS, vous avez l’évêque Desmond Tutu, et le prix Nobel 2018, George P. Smith.

Je doute que l’Université du Michigan réprimande un professeur lauréat du prix Nobel comme elle l’a fait pour Cheney-Lippold. Mais qu’en est-il des professeurs ordinaires ? Comme le rapporte The Post, Lucy Peterson, une chargée d’enseignement, a elle aussi refusé d’écrire une recommandation pour un étudiant demandant d’aller étudier en Israël (même si elle affirme que, dans d’autres cas, elle serait heureuse d’écrire pour lui). Peterson se trouve dans une position particulièrement vulnérable – et son action témoigne d’un courage encore plus grand.

Une question me vient immédiatement à l’esprit : n’est-elle pas discriminatoire à l’égard d’Israël ? Pour les partisans du BDS (révélation : j’en suis un), la réponse est facile : Peterson et Cheney-Lippold ne prennent pas arbitrairement Israël pour cible. En répondant à un appel au boycott, ils réagissent à cette réalité qu’Israël pratique systématiquement une discrimination à l’égard des non-juifs (et même de certains juifs, s’ils critiquent Israël).

Prenons le cas récent de cette étudiante américaine d’origine palestinienne, Lara Alqasem, à qui Israël a refusé son entrée parce qu’elle critique la politique d’Israël. Le message effrayant qu’elle a reçu de Gilad Erdan, le ministre israélien de la Sécurité publique et des Affaires stratégiques, a été celui-ci : « Si Lara Alqasem déclare clairement et explicitement qu’elle a commis une erreur dans le passé, nous reconsidérerons notre position concernant son entrée en Israël ». Cela ressemble à ce qu’on pouvait attendre d’un fonctionnaire pendant la Révolution culturelles en Chine.

La lettre de Cole élude la question de la discrimination systémique israélienne et elle utilise un langage résolument imprécis pour refuser à un professeur le droit d’expression – et ce droit, soit dit en passant, comme l’a déclaré la Cour suprême, c’est ce qu’est un boycott. La lettre a déclaré que les actions de Cheneyd-Lippold (et de Peterson) étaient inacceptables et, par extension, elle accepte la discrimination d’Israël à l’encontre de celles et ceux qui le critiquent, quelle que soit leur religion ou leur appartenance ethnique.

Mais là, il y a un dernier et très réel danger : sanctionner un professeur qui refuse d’écrire des lettres ouvre cette possibilité que les universités deviennent des pions pour des organisations basées sur une idéologie qui cibleraient les professeurs qui critiquent leurs opinions ; elles pourraient inciter les étudiants à demander des lettres à des professeurs dont elles savent qu’en raison de leurs principes, ils refuseront probablement de l’écrire. Or, on doit « pouvoir compter » sur les dirigeants d’université pour qu’ils fassent respecter la liberté d’expression et qu’ils ne se laissent pas manipuler dans un système de sanctions allant à l’encontre de ceux qui exercent leurs droits de défendre ceux qui ne le peuvent pas.

David Palumbo-Liu est professeur Louise Hewlett Nixon à l’université de Stanford.

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