Un nonagénaire néerlandais retourne sa médaille de « Juste parmi les nations », après la mort de six membres de sa famille à Gaza

| Amira Hass pour Haaretz | Traduction CG pour l’AURDIP |

La traduction de la lettre de M. Zanoli est en bas de cette page.

Henk Zanoli, qui a aidé à sauver un enfant juif de la déportation dans les camps de concentration, a déclaré que garder cette médaille serait une « insulte à sa famille ».


Un Néerlandais de 91 ans qui a été déclaré « Juste parmi les nations » pour avoir sauvé un Juif pendant l’occupation allemande a retourné jeudi sa médaille et son certificat parce que six membres de sa famille ont été tués par un bombardement israélien dans la bande de Gaza le mois dernier.

En 2011, le musée de l’holocauste Yad Vashem avait déclaré Henk Zanoli et sa mère décédée, Johana Zanoli-Smit, « Justes parmi les nations », pour avoir sauvé un enfant juif, Elhanan Pinto, pendant l’occupation nazie de la Hollande. Pinto, né en 1932, a été caché par la famille Zanoli du printemps 1943 jusqu’au moment où les Alliés libérèrent la Hollande en 1945. Ses parents sont morts dans les camps de concentration nazis.

En cachant un enfant juif, la famille Zanoli avait pris un double risque, parce qu’elle était déjà l’objet de l’attention des Nazis pour s’être opposée à l’occupation allemande. Le père de Zanoli fut envoyé au camp de concentration de Dachau en 1941 à cause de son opposition à l’occupation et il mourut finalement au camp de concentration de Mauthausen en février 1945. Le beau-frère de Henk Zanoli fut exécuté à cause de son engagement dans la résistance néerlandaise et un de ses frères avait une fiancée juive, qui fut aussi tuée par les Nazis.

La petite-nièce de Zanoli, Angelique Eijpe, est une diplomate néerlandaise servant actuellement comme directrice adjointe de la mission diplomatique de son pays à Oman. Son mari, l’économiste Isma’il Ziadah, est né dans le camp de réfugiés al-Bureij dans le centre de Gaza. Le couple a trois enfants. Les parents de Ziadah sont nés à Fallujah, sur les terres où se trouve maintenant la ville de Kiryat Gat. Son père est décédé en 1987.

Dimanche 20 juillet, un avion de chasse israélien a lancé une bombe sur la maison de la famille Ziadah à al-Bureij. La bombe a tué la patriarche de la famille, Muftiyah, 70 ans ; trois de ses fils, Jamil, Omar et Youssef ; l’épouse de Jamil, Bayan ; et leur fils de 12 ans, Shaaban. Le bombardement a aussi rendu orphelins les cinq autres enfants de Jamal et Bayan, quatre filles et un garçon, tout en privant les deux fils d’Omar et les trois fils et la fille de Youssef de leurs pères. Le bombardement a aussi tué Mohammed Maqadmeh, qui se trouvait rendre visite à la famille ce jour-là.

Zanoli, un avocat de profession, a reçu les nouvelles de l’assassinat de la famille Ziadah par sa nièce. Pour exprimer son choc et sa peine, il a décidé de retourner la médaille et le certificat qui lui avaient été accordés (ainsi qu’à sa mère, à titre posthume) en tant que « Juste parmi les nations ». À cause de son âge et de son état de santé, il ne l’a pas fait en personne, mais les a envoyés par un messager à l’ambassade israélienne de la Haye — l’endroit même où il les avait reçus au cours d’une cérémonie officielle trois ans auparavant.

Dans la lettre d’accompagnement, adressé à l’ambassadeur Haim Davon, Zanoli commence par décrire le prix que sa famille a payé pour sa résistance aux Nazis et leur effort couronné de succès pour sauver un enfant juif.

« Étant donné ce contexte, il est particulièrement choquant et tragique qu’aujourd’hui, quatre générations plus tard, ma famille soit confrontée au meurtre de nos proches à Gaza. Un meurtre perpétré par l’État d’Israël », écrit-il.

« Les arrière-arrière-petits enfants de ma mère ont perdu leur grand-mère [palestinienne], trois oncles, une tante et un cousin aux mains de l’armée israélienne …Pour moi, conserver dans ces circonstances cet honneur accordé par l’État d’Israël serait à la fois une insulte à la mémoire de ma courageuse mère qui a risqué sa vie et celle de ses enfants en combattant contre l’élimination et pour la préservation de la vie humaine, et une insulte à ceux de ma famille, quatre générations plus tard, qui ont perdu pas moins de six proches à Gaza dans les mains de l’État d’Israël ».

Remarquant que les actions d’Israël à Gaza « ont déjà provoqué des accusations sérieuses de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité », continue-t-il, « en tant qu’avocat à la retraite, je ne serais pas surpris que ses accusations puissent conduire à des condamnations si elles sont avérées et si une justice sans biais politique peut suivre son cours. Ce qui est arrivé à nos parents à Gaza sera sans doute également mis sur la table à ce moment ».

L’unité du porte-parole des forces de défense israéliennes n’a pas répondu aux questions d’Haaretz sur le fait de savoir si la maison des Ziadah avait été bombardée par erreur, qui dans la maison était visé et si le département légal des forces de défense considère la mort de six civils comme un dommage collatéral légitime. Sa réponse a dit simplement que les forces de défense investissaient de gros efforts pour essayer d’éviter les victimes civiles, qu’elles conduisaient à l’heure actuelle des investigations sur toutes les allégations concernant des irrégularités et publieraient leurs conclusions à la fin de ces investigations.


Voici une traduction de la lettre de M. Zanoli, adressée à l’ambassadeur Haim Davon, Ambassade d’Israël, Buitenhof 47, 2513 AH, La Haye, le 11 août 2014

Sujet : Renvoi de médaille d’honneur

Votre Excellence,

C’est avec une grande tristesse que je retourne ici la médaille que j’ai reçue comme un honneur et une marque d’appréciation de l’état d’Israël pour les efforts déployés et les risques pris par ma mère et sa famille afin de sauver la vie d’un garçon juif pendant l’occupation allemande des Pays-Bas.

Ma mère et sa famille nucléaire ont risqué leurs vies en combattant l’occupation allemande. Ma mère a perdu son mari qui a été déporté à Dachau dès 1941, à cause de son opposition ouverte et franche à l’occupation allemande. Il a finalement péri au camp de concentration de Mauthausen. Ma sœur a perdu son mari qui a été exécuté dans les dunes de la Haye pour son engagement dans la résistance. Mon frère a perdu sa fiancée juive qui a été déportée, et n’est jamais revenue.

Ma mère, ferme et héroïque, a néanmoins continué la lutte, entre autre en recueillant chez elle un garçon juif de 11 ans, risquant à la fois sa propre vie et celles de ses enfants. Ce garçon a survécu à la guerre et finalement a déménagé en Israël.

Dans ce contexte, il est particulièrement choquant et tragique qu’aujourd’hui, quatre générations plus tard, ma famille soit confrontée au meurtre de nos proches à Gaza. Un meurtre perpétré par l’état d’Israël.

Les arrière-arrière-petits enfants de ma mère ont perdu leur grand-mère, trois oncles, une tante et un cousin aux mains de l’armée israélienne. Le bâtiment de leur appartement familial au camp de réfugiés de Bureij à Gaza a été bombardé le 20 juillet par un F16 israélien, qui a réduit à des décombres l’immeuble de quatre étages, et tué tous les membres de la famille à l’intérieur.

Je comprends que dans votre position professionnelle, au titre de laquelle je m’adresse à vous ici, vous puissiez ne pas être capable d’exprimer votre compréhension pour ma décision. Cependant, je suis convaincu qu’au niveau à la fois personnel et humain, vous aurez une compréhension profonde du fait que, pour moi, conserver dans ces circonstances cet honneur accordé par l’état d’Israël serait à la fois une insulte à la mémoire de ma courageuse mère qui a risqué sa vie et celle de ses enfants en combattant contre l’élimination et pour la préservation de la vie humaine, et une insulte à ceux de ma famille, quatre générations plus tard, qui ont perdu pas moins de six proches à Gaza dans les mains de l’état d’Israël.

Sur une note plus générale, ce qui suit. Après l’horreur de l’holocauste, ma famille a aussi soutenu fortement le peuple juif, y compris dans ses aspirations à se construire un foyer national. Après plus de six décennies, j’en suis venu cependant lentement à comprendre que le projet sioniste avait depuis le début un élément raciste en ce qu’il aspirait à construire un état exclusivement pour les Juifs. En conséquence, un nettoyage ethnique a eu lieu au moment de l’instauration de votre état et votre état continue à supprimer le peuple palestinien de Cisjordanie et de Gaza qui vit sous l’occupation israélienne depuis 1967.

Les actions de votre état à Gaza ont déjà provoqué des accusations sérieuses de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité. En tant qu’avocat à la retraite, je ne serais pas surpris que ses accusations puissent conduire à des condamnations si elles sont avérées et si une justice sans biais politique peut suivre son cours. Ce qui est arrivé à nos parents à Gaza sera sans doute également mis sur la table à ce moment.

La seule façon dont le peuple juif d’Israël pourrait sortir du bourbier dans lequel il s’est mis serait d’accorder à tous ceux vivant sous le contrôle de l’état d’Israël les mêmes droits politiques, sociaux et économiques et les mêmes opportunités. Bien que cela ait pour conséquence un état qui ne sera plus exclusivement juif, ce sera un état avec un niveau de justice sur la base de laquelle je pourrais accepter le titre de « Juste parmi les nations » que vous avez accordé à ma mère et à moi-même, en même temps que la médaille.

Aujourd’hui, je suis un vieil homme de 91 ans qui n’espère pas de changement radical par rapport à la triste réalité actuelle pendant le reste de mon temps de vie, probablement limité. Si votre état voulait et pouvait se transformer selon les lignes esquissées plus haut et s’il y avait à ce moment encore un intérêt à accorder un honneur à ma famille pour les actions de ma mère pendant la deuxième guerre mondiale, ne manquez pas de me contacter, ou mes descendants.

Bien à vous,

H.A. Zanoli