Un interview d’Ahdaf Soueif, romancière et commentatrice politique


Nous sommes à mi-chemin dans 2021 et mon fil de news est presque toujours sinistre. A mes yeux fatigués et peu entrainés à cela, tout semble croître. Du nombre des victimes de la pandémie aux niveaux de la mer et à l’autoritarisme de droite. Pourtant, si une chose ressort, au milieu de ce déluge de détresse, ce sont les scènes horribles se déroulant en Palestine, en proie à une nouvelle vague de violence déclenchée par Israël. Incapable de détourner le regard et voulant approfondir ma compréhension, j’ai décidé de parler à quelqu’un qui a plus d’une décennie d’expérience de travail de terrain en Palestine. En 2007, Ahdaf Soueif a fondé PalFest, un festival pionnier de littérature en Palestine, qui a lieu dans les cités de la Palestine occupée et de Gaza. Elle est une écrivaine renommée, l’auteure entre autres du bestseller The Map of Love (nominé pour le Booker Prize en 1999 et traduit en plus de 30 langues), d’un compte rendu de la révolution égyptienne de 2011, Cairo : A City Transformed, et de Mezzaterra (2004), une importante collection d’essais. Elle est aussi une commentatrice politique et culturelle et ses articles pour The Guardian sont publiés dans la presse européenne et américaine. De 2011 à 2015 elle a écrit une colonne hebdomadaire pour le quotidien national égyptien, al-Shorouk. Voici notre échange :

Vous avez mentionné que vous vous intéressiez déjà à la cause palestinienne quand vous êtes allée couvrir l’Intifada pour The Guardian. Pourriez-vous nous parler de cette expérience et de ce qui vous a poussée à créer le Festival de littérature de Palestine ?

Je suis une enfant des années Nasser en Egypte. Grandir au Caire dans les années 60 signifiait que la cause palestinienne était notre cause. Un poster sur mon mur quand j’étais adolescente disait : « Les enfants de 48 sont les commandos de 68 ». Donc quand je suis allée en Palestine en 2000, je pensais que je savais déjà tout ce qu’il y avait à savoir. Bien sûr, j’avais tort. Rien ne vous prépare à l’expérience d’être vraiment là-bas. J’ai écrit là-dessus, exhaustivement, pour The Guardian. Mais ce qui m’a vraiment frappée était la capacité des Palestiniens à vivre avec grâce— et à résister — sous des conditions brutales, et, lié à cela, c’était l’insistance des Palestiniens à continuer de participer à la production de la culture — musique, littérature, art. C’était à partir de cette constation que mes amis et moi avons créé PalFest – oui, les Palestiniens avaient besoin de plaidoyer et d’aide matérielle, mais ils voulaient aussi et avaient aussi besoin de faire partie des échanges culturels internationaux.

Qu’est-ce qu’il y a d’après vous dans un festival littéraire qui aide à créer une prise de conscience sur la cause palestinienne  ? 

Bon, je pense que tout festival littéraire — et beaucoup d’entre eux le font maintenant— peut et devrait faire de la place pour des tables-rondes, des discussions et des ateliers qui ont un rapport avec la Palestine. Ce sera toujours possible de lier une question palestinienne au thème d’un festival. 

Dans le cas de PalFest particulièrement, il était conçu pour amener des auteurs et des acteurs culturels de classe internationale en Palestine pour les Palestiniens — mais nous pensions aussi qu’une fois que les visiteurs auraient vraiment vu l’endroit, les gens, la situation, eux-mêmes, ils seraient incapables d’ignorer l’ampleur de l’injustice qui avait lieu et des mensonges colportés à son propos, et que cette nouvelle prise de conscience informerait leur travail et leurs attitudes et aiderait à transformer la conscience du public sur la question.

Quels sont quelques-uns des bénéfices qu’a rapportés l’organisation de ce festival ? Y-a-t-il un temps fort particulier que vous aimeriez mentionner  ? 

C’était merveilleux, année après année, de voir PalFest avoir l’effet que nous avions conçu pour lui. De le voir créer des amitiés parmi les Palestiniens, de les voir l’accueillir et en prendre possession, de voir les étudiants l’attendre. C’était aussi très émouvant de regarder les auteurs et les artistes réaliser ce qu’ils voyaient et passer du choc à l’incrédulité et à la colère. Et génial de les voir se ranger du côté de la justice et de l’humanité.

Pour moi, cependant, un des moments les plus fabuleux a eu lieu à Gaza. Nous n’avions jamais été capables d’aller à Gaza à cause du siège établi par Israël et par l’Egypte. En 2012, quand la révolution égyptienne de 2011 n’avait pas encore été défaite, nous avons réussi à plus ou moins forcer le ministère égyptien des Affaires étrangères à nous donner des permis pour entrer dans Gaza. Nous avions pris avec nous le groupe révolutionnaire égyptien Eskenderella et nous avons organisé un concert. C’était bondé. Les jeunes Gazaouis connaissaient toutes les chansons. Le groupe était tellement ému d’être à Gaza qu’ils ont donné une prestation extraordinaire. Cela a été l’un des meilleurs moments de ma vie.

A l’inverse, quels sont quelques-uns des défis uniques dans l’organisation de ce festival particulier ? 

Vous ne savez jamais si vous allez vraiment apparaître à votre événement ou non. Aller en Palestine n’était pas facile. PalFest est toujours entré via Amman et le pont du roi Hussein [pont Allenby]. Parce qu’il était crucial pour nous de toujours voyager par le chemin que les Palestiniens avec des passeports cisjordaniens sont autorisés à utiliser, d’opérer sous les mêmes restrictions. Les Israéliens nous ont toujours retenus des heures à la frontière, nous laissant seulement entrer quelques minutes avant de fermer pour la journée. Deux fois ils ont refusé l’entrée à certains de nos participants et ceux-ci ont dû retourner chez eux.

Par ailleurs, PalFest est un festival itinérant. A cause des centaines de checkpoints qu’Israël impose sur les routes entre les cités palestiniennes, nous avons décidé dès le départ que le festival voyagerait vers ses auditoires. PalFest passerait les checkpoints de façon à ce que ses auditoires n’aient pas à le faire. Donc, chaque jour, nous étions dans une ville différente, avec un checkpoint différent et un hôtel différent, et c’était assez dur.

Et ensuite bien sûr il y a eu les escarmouches avec les Israéliens. Une fois, ils ont fermé notre événement d’ouverture à Jérusalem, une autre fois, ils ont bloqué la zone où nous devions nous installer et nous ont lancé des gaz lacrymogènes. Mais nous avons toujours réussi malgré tout à ce que nos événements aient lieu.

Quel impact ce festival a-t-il eu sur les écrivains et les commentateurs sociaux qui sont allés avec vous en Palestine  ? 

Je pense que pour répondre à cela je dois vous demander de regarder notre livre, This is Not a Border : Reflections and Reportage from the Palestine Festival of Literature. Bloomsbury l’a publié pour le dixième anniversaire de PalFest et il contient environ 40 textes d’auteurs de PalFest.

Sentez-vous que le festival joue un rôle dans les vies de l’auditoire palestinien local  ? 

Oui, certainement. Notre public nous dit qu’ils attendent PalFest d’une année sur l’autre. Ils achètent beaucoup des livres que nous prenons avec nous. Ils nous suivent et nous écrivent sur les réseaux sociaux.

En 2019, le festival s’est réinventé autour du thème des Espaces coloniaux aujourd’hui, qui a rassemblé des écrivains, des architectes et des universitaires pour étudier les stratégies employées par Israël dans le contrôle et la conquête des espaces palestiniens. Ce sujet semble particulièrement pertinent maintenant, en 2021, avec l’occupation de Sheikh Jarrah. Sentez-vous que l’initiative a eu un impact sur la façon dont le monde voit la crise actuelle  ? 

Je pense plutôt que PalFest est au diapason avec la manière dont le monde — et particulièrement les jeunes — voient les crises de la planète.

Vous avez aussi mentionné que, dans la décennie qui a suivi le lancement du festival, la croissance des réseaux sociaux a rendu possible que le monde soit témoin des atrocités continuelles en Palestine, mais qu’en 2019 vous pensiez que cela n’avait pas eu d’impact sur le comportement d’Israël. Pensez-vous que cela reste encore vrai aujourd’hui ? Je vois beaucoup de solidarité avec la Palestine sur les réseaux sociaux maintenant et bien plus de prise de conscience. Pensez-vous qu’il y a maintenant une pression internationale grandissante contre Israël  ?

Je pense que c’est clair depuis un moment qu’Israël a perdu la bataille des coeurs et des esprits. Il a été exposé comme un anachronisme : un état colonial raciste. Mais vous avez raison que cela n’a pas poussé Israël à se comporter mieux, en fait, cela l’a probablement rendu plus avide de conclure ce qu’il veut faire sur le terrain — témoin le nombre extraordinaire de nouvelles colonies construites, l’offensive pour expulser les résidents palestiniens de Sheikh Jarrah et de Silwan (sur quoi j’ai écrit il y a 10 ans) et les incursions quotidiennes à al-Aqsa. Et ce sont seulement les plus visibles des activités de déplacement dans lesquelles Israël s’engage dans tout le pays. Comme vous dites, il y a définitivement une pression internationale croissante. Mais cela aura un effet seulement si elle se traduit dans une action sérieuse : des procédures de boycott, de désinvestissement et de sanctions comme celles qui ont été mises en place contre l’apartheid en Afrique du Sud.

Comment voyez-vous l’avenir du festival  ? 

Je ne dirige plus le festival ; je reste présidente du conseil d’administration, mais mon fils, Omar Robert Hamilton, a pris la suite en 2018 et la « réinvention » que vous avez mentionnée est son oeuvre. Je crois que PalFest continuera à nourrir la production culturelle qui examine la fonction de la Palestine comme laboratoire dans lequel Israël développe et affûte les instruments et les pratiques qu’il vend ensuite aux autorités répressives, actuelles ou potentielles : le contrôle des populations civiles, la militarisation de la police, l’usage politique et économique de l’incarcération, la surveillance, la militarisation de l’eau et de la nourriture, etc. L’idée n’est plus seulement : « les Palestiniens sont soumis à une grave injustice et vous devriez les soutenir », c’est davantage : « les Palestiniens souffrent de pratiques de contrôle et de répression qui finiront par se frayer un chemin jusqu’à vous ».

Vous avez mentionné comment les médias occidentaux donnent souvent une image fausse de la cause palestinienne. Parce que les grands organes médiatiques ont souvent leurs propres positions et leurs propres loyautés, je me demande si le journalisme peut être complètement objectif. Pensez-vous que la littérature est un meilleur pont pour comprendre l’expérience palestinienne ? Quels livres recommanderiez-vous à quelqu’un qui veut s’informer ?

Une bonne histoire ou un bon film est le meilleur moyen de ressentir une situation. Mais de la bonne non-fiction est aussi essentielle. Je recommande : 

Comment cette longue implication dans l’activisme vous a-t-elle affectée en tant que romancière  ?

Elle a pris mon temps, mon énergie, mon coeur. Je n’ai pas écrit de fiction depuis novembre 2000.