Un étudiant palestinien veut un visa pour l’Europe ? Qu’il fasse de la recherche à Gaza

| Amira Hass pour Haaretz | Traduction J.Ch. pour l’AURDIP |

Le Tribunal du District de Be’er Sheva, siégeant en tant que tribunal administratif, a osé décider que S.O., doctorant en ingénierie, devait être autorisé à quitter la Bande de Gaza pour Tel Aviv afin de recevoir un visa pour l’Etat européen dans lequel il est censé commencer sa recherche le 1er octobre. Mais Israël est déterminé à empêcher ce Gazaoui de 28 ans de réaliser son rêve. Dans ce but, il a eu recours à ses possibilités infinies en temps, ressources, employés, fonctionnaires et juristes. Il était tellement important pour Israël de mettre à bas sa bourse d’études et ses recherches qu’il s’est hâté de faire appel de la décision du tribunal de Be’er Sheva devant la Cour Suprême.

Les magistrats de la Cour Suprême n’ont pas déçu. Ils n’ont pas manqué l’occasion de prouver leur conservatisme. Mercredi, les magistrats Neal Hendel, Anat Baron et Yosef Elron ont décidé qu’une bourse unique pour des études de doctorat ne répondait pas aux critères des « cas d’exception humanitaire ». C’est le cadre rigide utilisé par le bureau du Coordinateur des Activités Gouvernementales dans les Territoires pour y installer la politique israélienne afin de dénier aux Palestiniens leur liberté de circulation et pour couper les Gazaouis du reste du monde.

Comme il est d’usage dans la guerre bureaucratique à laquelle Israël excelle, tuer le temps a été l’arme immédiatement utilisée contre S.O. Son entretien au consulat était programmé pour le 24 août. Fin juillet, il a fait une demande auprès du Bureau de Coordination et de Liaison du District (BCD) de Gaza pour avoir un permis de sortie d’un jour pour Tel Aviv. Pendant deux semaines le BCD, qui dépend du Ministère de la Défense et des FDI, est resté silencieux.

Gisha, organisation de défense des droits de l’être humain qui cherche à protéger la liberté de circulation des Palestiniens, s’est adressée au tribunal de Be’er Sheva, lui demandant de charger le BCD de répondre. L’État a répliqué que ce cas n’était pas urgent. Le juge Gad Gidion n’était pas d’accord. Il a programmé une audition pour le 13 août, lendemain de l’enregistrement de la demande, et a ordonné à l’État de répondre à la demande de permis de sortie. Le 18 août, le BCD a envoyé son refus habituel : S.O. n’a pas fait passer sa demande par les canaux convenables (c’est-à-dire l’Autorité Palestinienne). Il n’entre dans aucune catégorie des cas exceptionnels autorisés à sortir. Et par ailleurs, il y a la pandémie.

Les avocats de Gisha ont immédiatement demandé à ce que l’affaire de S.O. soit entendue. Une audition a été décidée pour le 24 août. La réunion au consulat a été reportée au 2 septembre. Le juge Ariel Vago, comme Gidion, n’a pas été intimidé par les arguments formalistes de l’État (coronavirus, catégories et canaux convenables). Il a proposé d’élargir la définition de « humanitaire » au-delà des questions médicales, et a demandé à l’État d’évaluer la requête spécifique de S.O. Ce n’est que le 2 septembre après-midi, après que l’heure du rendez-vous consulaire soit passée, que le BCD a répondu : Nous avons étudié la requête. S.O. n’aura pas de permis de sortie.

Le 5 septembre, Gisha a déposé une nouvelle demande. S.O. avait pu obtenir un troisième rendez-vous pour son entrevue consulaire : le 16 septembre. Le 9 septembre, le tribunal de Be’er Sheva a tenu sa troisième audience. L’affaire était revenue à Gidion qui, comme Vago, a pensé que l’opportunité présentée par cette bourse spéciale unique était en réalité un cas humanitaire. Il a décidé que S.O. devait être autorisé à aller à Tel Aviv, soumis à un contrôle des services de sécurité du Shin Bet, aussi rapidement que possible afin de ne pas rater à nouveau son entrevue.

Mais quand l’État le veut, il peut changer rapidement : Il ne s’est pas passé deux jours avant qu’il fasse appel devant la Cour Suprême. Et ce coup-ci, l’État a gagné. Les magistrats ont décidé qu’en première instance, le rôle du tribunal n’est pas d’établir les critères à la place des autorités, mais de vérifier et de contrôler comment les critères sont appliqués. Ils ont par ailleurs insinué que donner un permis à S.O. créerait un précédent pour d’autres Gazaouis qui obtiendraient des bourses d’études à l’étranger, ce qu’à Dieu ne plaise.

Ainsi, les magistrats de la Cour Suprême ont rejoint le coordinateur des activités gouvernementales et ont quasiment annoncé : Nous aimons beaucoup nos Gazaouis quand ils sont misérables, malades et mourants (et même alors pas toujours). Ce sont les seuls auxquels nous jetterons des miettes de liberté de circulation. Nous ne les aimons pas quand ils sont des étudiants talentueux, des chercheurs ambitieux et des doctorants compétents.