“Son enfance a disparu” : Le cauchemar d’un jeune Palestinien détenu par Israël

| Yuval Abraham pour +972 | Traduction SM pour l’AURDIP |

Un tribunal militaire israélien a ordonné sa libération pour des raisons médicales. Puis le Shin Bet l’a enfermé pour 16 mois de plus sans inculpation.


Un homme blond du Shin Bet, agence israélienne de sécurité intérieure, plaça sur la table deux bols de graines de tournesol et de noix de pécan et demanda à Amal Nakhleh — qui était alors un lycéen de 16 ans — s’il voulait une cigarette. Nakhleh, le teint pâle, les mains rougies par la pression des menottes passées à ses poignets, répondit par la négative.

Cela faisait quatre mois qu’il était incarcéré en détention administrative sans inculpation ni procès, depuis son arrestation en janvier 2021. Son ordonnance de détention arrivait à échéance et il attendait d’être libéré pour rentrer chez lui dans le camp de réfugiés de Jalazone, près de Ramallah.

Selon Nakhleh, l’agent du Shin Bet lui dit que, s’il voulait être libéré, il devrait promettre de transmettre des informations depuis l’intérieur du camp— de devenir un collaborateur. “Il me l’a dit clairement”, a affirmé Nakhleh à +972 le mois dernier, alors qu’il avait enfin été libéré de sa détention administrative après avoir été incarcéré pendant 16 mois.

“Si tu refuses, je te maintiendrai en détention administrative”, lui dit l’homme. “Si tu m’aides, je t’aiderai et tu pourras rentrer chez toi”. Mais Nakhleh refusa, en disant “Je ne veux pas être un collaborateur”, et il fut de nouveau conduit au quartier des mineurs de la prison d’Ofer.

Le Shin Bet et l’armée, par la suite, allaient prolonger à trois reprises la détention de Nakhleh. Après son arrestation, il a fallu huit mois pour que ses parents soient enfin autorisés à lui rendre visite. Son père, Muammar Nakhleh, dit qu’il ne put reconnaître son fils, car ses muscles s’étaient développés et il avait de la barbe.

“Son enfance a disparu ici”, a dit son père à +972 dans son bureau de l’agence de presse palestinienne Wattan, qu’il dirige, quelques instants avant que son fils n’entre dans la pièce en vue de notre entretien.

“À chaque fois que j’étais censé être libéré car ma période de détention administrative prenait fin [initialement au bout de six mois, puis tous les quatre mois], alors que je m’étais déjà habillé [pour partir], ils la renouvelaient encore”, dit Nakhleh en jetant de temps à autre un coup d’œil à son père qui était au téléphone.

La détention administrative s’appuie sur des éléments prétendument secrets qui prouvent, selon le Shin Bet, que le détenu pourrait “mettre la région en danger”. La campagne pour la libération de Nakhleh a attiré l’attention de militant·es du monde entier, parce que c’est un mineur et parce qu’il souffre d’une maladie auto-immune rare, la myasthénie grave, qui affecte les muscles et peut aussi agir sur la respiration.

Quelques jours avant la libération de Nakhleh, l’homme blond du Shin Bet le convoqua pour une autre conversation. Nakhleh comprit d’après la manière dont l’homme lui parla que cette fois-ci, il allait être libéré.

“Il m’a demandé ce que j’allais faire quand je serais libéré, et je lui ai dit que je n’en savais rien”, se rappelle Nakhleh. “Il m’a dit : ‘C’était quoi, ton rêve, dans ta jeunesse ?’ ‘Jouer au foot avec le Real Madrid’, lui ai-je répondu.

“Et là, il a essayé de m’arnaquer”, continue Nakhleh. “Il m’a dit : ‘Si je te présente Cristiano Ronaldo et Benzema, tu me donneras des renseignements ?’ Je lui ai dit : j’aimais ces joueurs quand j’étais petit, mais je ne suis plus un gamin et ils ne m’intéressent plus. Là, il m’a dit : ‘Si tu sors d’ici, je t’empêcherai d’aller en Turquie rendre visite à ton frère. Mais si tu collabores, je ne le ferai pas.’ Je lui ai dit de faire ce qu’il voulait.”

Nakhleh poursuit son récit. Il se rappelle que l’homme du Shin Bet lui a demandé s’il comptait faire des études supérieures. “Il m’a dit : ‘Au bout du compte, tu vas accrocher ton diplôme au mur et ça ne te rapportera rien’, avant de montrer du doigt son propre diplôme sur le mur. ‘Je sais que tu n’as pas d’argent. Travaille avec moi et je te donnerai de l’argent.’ Je lui a dit non.”

Nakhleh me montre sur son téléphone un contact au nom de Captain Saher. “Voilà son numéro”, dit-il. “Je l’ai enregistré après qu’il m’a téléphoné plusieurs fois.” À en juger par son physique et son accent israélien, Nakhleh pense que ce “Saher” est un Juif israélien. Les agents du Shin Bet se dénomment souvent “Captain” et adoptent des noms arabes.

Nakhleh a été arrêté pour la première fois à l’âge de 16 ans, en novembre 2020, suspecté d’avoir jeté des pierres. Le “capitaine Saher” l’a appelé avant de l’arrêter et l’a convoqué pour interrogatoire. Nakhleh raconte qu’il y est allé deux fois mais que le capitaine n’était pas là. Quand l’homme l’a appelé une troisième fois, Nakhleh lui a dit : “Je ne veux pas venir. Venez vous-même me chercher.”

Quelques jours plus tard, Nakhleh a été arrêté par des soldats qui l’avaient guetté et l’ont extrait du véhicule dans lequel il roulait avec des amis. “C’était comme un enlèvement”, raconte-t-il. “Nous revenions de Rawabi, nous mangions des glaces, et ils sont sortis de nulle part pour se jeter sur la voiture.”

En détention, Nakhleh a rencontré pour la première fois l’homme du Shin Bet. Il se souvient des paroles de cet homme : “Tu vois, je peux te faire venir quand je veux”.

Nakhleh a été maintenu en détention pendant 40 jours. Le procureur militaire a présenté un acte d’accusation selon lequel il aurait jeté des pierres sur des militaires israéliens lors de quatre épisodes distincts, mais l’acte d’accusation révisé indique ceci : “L’accusé a frappé des véhicules de l’armée à deux occasions.” Par la suite, le parquet militaire indique que l’incident “n’est pas tracé”, ce qui signifie que l’accusation s’appuie sur des aveux faits peut-être par Nakhleh au cours de l’enquête du Shin Bet, ou peut-être par un autre mineur qui l’a incriminé.

Deux juges militaires ont demandé que Nakhleh soit libéré sous caution. “Ce mineur souffre de complications médicales sévères, notamment d’un cancer, et d’une pathologie cardiaque”, explique un des juges. “Sa mère est médecin, elle est présente dans cette salle d’audience. Après l’avoir entendue, il s’avère qu’étant donné les circonstances particulières de cette affaire et uniquement en raison de son état de santé, il est permis d’ordonner sa libération.”

Le Shin Bet et le procureur militaire n’ont pas apprécié cette décision. Ils ont demandé que Nakhleh reste en état d’arrestation jusqu’à la conclusion de la procédure, comme il est d’usage au tribunal militaire ; il représente un danger pour la sécurité régionale, ont-ils expliqué. Le parquet a lancé une menace : s’il était libéré, il serait arrêté au titre de la détention administrative.

C’est exactement ce qui s’est produit. En janvier 2021, des soldats ont forcé la porte de sa maison en pleine nuit — le capitaine Saher était du nombre. Nakhleh a été pris et placé en détention administrative.

Sur sa page Facebook “Captain Saher – The Israeli Intelligence in East Ramallah”, l’homme du Shin Bet s’adresse en arabe aux habitants du camp de réfugiés de Jalazone. Facebook est plein de pages de ce genre, appartenant à des coordinateurs du Shin Bet responsables de la supervision de différent secteurs de la Cisjordanie.

La photo de couverture du profil présente un musulman et un juif qui se donnent l’accolade ; la photo de profil montre une poignée de mains, et elle est accompagnée de son numéro de téléphone. Les nombreux posts de la page Facebook comprennent des photos de mineurs du camp, menottes aux poignets ou les yeux bandés, après une arrestation pour jets de pierres ou trafic d’armes. Dans un post, “Captain Saher” a même mis en ligne des captures d’écran de sa correspondance sur WhatsApp avec des enfants du camp.

“Ces temps derniers, des enfants du camp nous envoient des messages où ils nous supplient de venir les arrêter”, écrit-il. “Où tout cela va-t-il mener ? Parents, cessez de faire pression sur vos enfants, vous devriez avoir honte. Plus tard ils vont faire quelque chose et diront que c’est pour la Palestine.”

Dans les photos qu’il a mises en ligne, montrant des messages prétendument envoyés par les enfants du camp, un enfant écrit : “Je veux me rendre, si tu es un homme viens m’emmener de chez moi.”

Dans son post le plus récent, remontant à la mi-mai, “Captain Saher” partage une photo de la journaliste Shireen Abu Akleh et impute sa mort aux Palestiniens. “Je suis curieux : pourquoi Hussein al-Sheikh [ministre des Affaires civiles de l’Autorité palestinienne] empêche-t-il un examen de la balle qui a tué Shireen ? Peut-être parce que tout le monde sait comment elle est morte ?” écrit-il aux habitants du camp.

Nakhleh m’a montré sur son téléphone une vidéo de son accueil au camp de réfugiés après sa libération. Il était entouré de trois hommes masqués et armés, qui tiraient en l’air. Un homme de grande taille portait Nakhleh sur ses épaules, tout en tapant dans ses mains au son de la musique rythmée. “Quand je suis revenu à la maison je ne pouvais pas dormir, je ne sais pas pourquoi”, dit-il.

Pendant les deux premiers mois passés en prison, Nakhleh dit s’être battu contre le chagrin d’être loin de chez lui, d’autant plus que le Shin Bet refusait de laisser ses parents lui rendre visite. Il passait le temps en faisant de l’exercice, en ficelant ensemble des paquets de sucre ou de sel ou des bouteilles d’eau qui lui servaient de poids. “J’ai pris 15 kilos en prison”, me dit-il. “Je me suis vite rendu compte que si je pensais à la vie dehors ça ne servirait à rien. Je serais désespéré. Alors je pensais à ce que j’allais faire dans l’heure qui suivait : faire de l’exercice, compter [dans ma tête]. Je voulais oublier la vie dehors.”

Au cours de cette période, Nakhleh rêvait de façon récurrente à son ami Ahmad Kharoub, que des soldats ont abattu en 2016, quand Nakhleh avait 13 ans. Dans une vidéo de l’évènement, Kharoub, 19 ans, que Nakhleh connaissait par son grand frère, est en compagnie d’autres jeunes gens et jette des pierres sur les Jeeps de l’armée, qui partaient en convoi de Kafr Aqab après une opération militaire.

Ce genre de spectacle est relativement banal en Cisjordanie : des groupes de mineurs et de jeunes gens jettent des pierres sur des véhicules blindés au moment où ils se retirent du village. Nakhleh a été accusé d’un acte similaire, mais il a finalement été incarcéré sans jugement sous le régime de détention administrative, qui relève d’une procédure différente.

“Je faisais sans cesse le même rêve étrange sur mon ami [Kharoub]”, se rappelle Nakhleh. “J’entre dans une pièce blanche, on ne peut voir ni les murs ni le sol à cause de tout ce blanc. Il y a une porte dans la pièce que j’essaie d’ouvrir, mais elle n’ouvre pas. Et puis mon ami mort m’appelle et me demande où je suis. Je lui dis : ‘Ici, je viens vers toi.’ Et je me réveille.”

Selon Nakhleh, il y avait toujours environ 70 mineurs en prison avec lui, dont la plupart purgeaient des peines d’environ un an pour avoir jeté des pierres ou des cocktails Molotov. “Il y a aussi ceux qui ont mené des attaques au couteau – ils encourent des peines plus lourdes, dans les 10 ans”, explique-t-il. “Mais c’est plus rare ; la plupart, ce sont des jeunes qui ont jeté des pierres ou des cocktails Molotov.

“Pendant mon emprisonnement, j’ai vu des dizaines d’enfants. Le plus jeune avait 13 ans, il venait d’Hébron. Il racontait qu’il avait jeté des pierres sur la voiture d’une femme colon et qu’elle avait eu un accident. Un enfant s’en va, il en arrive dix. Ils s’en vont, il en arrive encore dix. Voilà comment ça se passait.”

Les statistiques montrent qu’au cours des deux dernières années, une moyenne de 154 mineurs palestiniens étaient détenus dans des prisons israéliennes au cours d’un mois quelconque. Les enfants et les mineurs changent, mais ce chiffre demeure à peu près constant. Alors que, selon le droit civil israélien, il est défendu d’emprisonner un enfant de moins de 14 ans, le droit militaire auquel Israël soumet les Palestiniens prévoit que les enfants âgés de 12 à 14 ans peuvent encourir une peine d’emprisonnement allant jusqu’à six mois.

Pendant notre entretien, Nakhleh m’a montré sur son téléphone un reportage du journaliste israélien Ohad Hemo sur le site web de la chaîne d’info Channel 12, intitulé : “Des terroristes de 13 ans : je ne regrette pas d’avoir poignardé.” Le reportage relate la visite d’Hemo au quartier des mineurs de la prison militaire d’Ofer. “Comme ça, tu peux voir où j’ai été la plupart du temps”, dit Nakhleh.

Quand Nakhleh a eu 18 ans, il a été transféré au quartier des adultes à Ofer. “Mais celui des mineurs était plus dur”, dit-il. “Les gardiens de prison exercent un contrôle plus fort.” Ce qui faisait le plus peur, ajoute-t-il, c’était les raids sur les cellules la nuit, quand les gardiens soupçonnaient que quelqu’un avait fait entrer clandestinement un téléphone.

“Voilà le pont”, dit-il, en indiquant un escalier dans le quartier des mineurs, dans ce reportage que nous regardons sur son téléphone. Les marches conduisent à quelques cellules supplémentaires, qui surplombent la cour avec le sol rouge de la prison.

“C’est rare que le soleil entre dans la prison”, dit Nakhleh, “mais ici, sur le pont, il y a un coin parfois éclairé par le soleil qui vient d’une fenêtre de toit. Alors j’avais l’habitude d’aller m’asseoir dans ce coin. Quand j’ai été libéré, ils m’ont débarqué au checkpoint et, alors que c’était la nuit, à chaque fois que je regardais le ciel j’avais mal aux yeux parce que je n’avais pas l’habitude de la lumière.”

Nakhleh a préparé ses examens finaux du secondaire dans sa cellule, en prison ; l’Autorité palestinienne a un programme d’études spécial pour les prisonniers. Il a eu une note de 79, et il a travaillé comme projet final sur un ouvrage qui examine l’histoire de la détention administrative.

“Ça a commencé avec les colonisateurs britanniques”, explique-t-il, essayant de se rappeler ce qu’il a écrit. Son père revient dans la pièce et lance : “Vous avez vu comme mon enfant est instruit ?” Amal sourit.

Depuis sa libération, l’agent du Shin Bet ne l’a pas rappelé. Nakhleh prévoit d’obtenir un diplôme de sciences politiques à l’Université de Birzeit, et en même temps d’ouvrir une entreprise de lavage de voitures.

“C’est difficile pour moi, avec toute l’attention médiatique que je reçois en ce moment”, dit-il. “Pendant quelque temps, j’ai été le seul mineur en détention administrative, et des gens que je ne connais même pas me reconnaissent à Ramallah.”

À la fin de l’entretien, j’ai dit à Nakhleh que j’avais pris plaisir à parler avec lui et il m’a demandé où j’allais me rendre maintenant. “Je rentre à Jérusalem”, lui ai-je dit. “C’est drôlement bien”, m’a t-il répondu. “Je n’ai jamais eu de permis pour aller ‘à l’intérieur’.”

Cet article a été publié initialement en hébreu dans Local Call. Lisez-le ici.

Yuval Abraham est un journaliste et militant basé à Jérusalem.