Si Israël était intelligent : à Gaza


Mon dernier voyage à Gaza remontait à mai 2014, juste avant qu’Israël ne lance son opération Barrière Protectrice, une attaque qui a entraîné la mort de plus de deux mille Gazaouis, des combattants et des civils, et la destruction de dix huit mille maisons. Lorsque j’y suis revenue, plus de trois ans après, les changements étaient partout évidents. Mais deux choses m’ont particulièrement frappée : l’impact désormais dévastateur de l’isolement de Gaza du reste du monde, et le sentiment qu’un nombre croissant de gens atteignent la limite de ce qu’ils peuvent endurer.

Gaza est en état de choc humanitaire, tout d’abord à cause du blocus exercé par Israël, soutenu par les USA, l’UE et l’Égypte et qui entre maintenant dans sa onzième année. Place commerciale et de négoce historique, il ne reste à Gaza que peu d’activité productive et aujourd’hui l’économie dépend largement de la consommation. Bien qu’un relatif adoucissement récent des restrictions israéliennes ait conduit à une légère augmentation des exportations agricoles vers la Cisjordanie et Israël, principaux marchés de longue date pour Gaza, cela ne suffit pas tout à fait à booster ses secteurs productifs affaiblis. La faiblesse de Gaza, soigneusement planifiée et réalisée avec succès, a laissé presque la moitié de la force de travail sans aucun moyen de gagner sa vie. Le chômage – particulièrement le chômage des jeunes – est la caractéristique déterminante de la vie. Il s’envole aujourd’hui à 42% (il a été plus haut), mais pour les jeunes (de 15 à 29 ans) il est à 60%. Tout un chacun se consume dans le besoin de chercher du travail ou un moyen quelconque de gagner de l’argent. « La mentalité des gens est dominée par les salaires » a dit un habitant.

La principale source de tension politique ente le gouvernement du Hamas de Gaza et l’Autorité Palestinienne de Cisjordanie est le refus permanent du Président Abbas qui tient les cordons de la bourse, de payer les salaires des employés du gouvernement Hamas. On m’a sans cesse affirmé que si Abbas voulait obtenir le soutien des gens de Gaza, tout ce qu’il avait à faire était de payer leurs salaires aux fonctionnaires. Parce qu’il ne veut pas le faire – il prétend que l’argent serait dirigé vers l’aile militaire du Hamas, il porte une grande part de la responsabilité de la souffrance de Gaza. Le refus d’Abbas est d’autant plus contrariant qu’il a payé des salaires plein pot – d’un montant allant de 500 à 1 000 dollars par mois en général, une somme énorme à Gaza aujourd’hui, à au moins 55 000 fonctionnaires de Gaza qui travaillaient pour l’AP avant la prise de contrôle du territoire par le Hamas. Ces gens sont payés pour ne pas travailler pour le gouvernement Hamas. Il en coûte 45 millions de dollars par mois à l’Autorité Palestinienne, des sommes qui lui sont principalement attribuées par l’Arabie Saoudite, l’UE et les USA. Le fait de payer des gens pour ne pas travailler a institutionnalisé une autre distorsion de l’économie profondément perturbée de Gaza. Abbas a néanmoins fait des coupes récentes de 30 à 70% de ces salaires pour faire pression sur le gouvernement Hamas pour qu’il renonce au contrôle de Gaza. « Soit le Hamas nous rend Gaza » a menacé Abbas, « soit il leur faudra prendre toute la responsabilité vis-à-vis des habitants ». Selon mon collègue Brian Barber qui est actuellement à Gaza, « les coupes d’Abbas dans les salaires ont fait l’effet d’un tremblement de terre ».

Le besoin est partout. Mais ce qui est nouveau, c’est le sentiment de désespoir que l’on peut percevoir dans les limites que les gens sont maintenant prêts à franchir, limites naguère inviolables. Un jour, une femme de belle apparence, le visage complètement couvert d’un niqab, est arrivée pour mendier à l’hôtel où je séjournais. Lorsqu’il lui a été poliment demandé par le personnel de quitter l’hôtel, elle a refusé avec agressivité et a insisté pour rester, obligeant le personnel de l’hôtel à l’escorter fermement jusqu’à l’extérieur de l’enceinte. Elle ne demandait pas à mendier, elle exigeait. Je n’avais jamais vu ça auparavant à Gaza. Un autre jour, un adolescent est venu à notre table et a demandé calmement de l’argent pour sa famille. Le temps que je sorte mon porte-monnaie, le personnel s’était approché et l’avait gentiment mis dehors. Il n’a pas résisté. Il était éduqué et bien habillé et je continue à penser qu’il aurait dû être chez lui en train de réviser pour un examen ou au bord de la mer avec ses amis. Au lieu de quoi il a été prié de quitter l’hôtel et de n’y jamais revenir.

Peut-être l’indicateur le plus alarmant du désespoir des gens est le développement de la prostitution – cela dans une société traditionnelle et conservatrice. Bien que la prostitution ait toujours été présente, à un faible degré, à Gaza, elle a toujours été considérée immorale et honteuse, source de graves conséquences sociales pour la femme et sa famille. Tandis que les ressources des familles disparaissent, cela semble changer. Un professionnel bien connu et très respecté m’a dit que des femmes, dont beaucoup sont bien habillées, sont venues à son bureau le solliciter et « pour pas beaucoup d’argent » (il m’a aussi dit qu’à cause de l’augmentation de la prostitution, il est devenu plus difficile aux filles de se marier – « personne ne sait qui est pure ». Des familles l’implorent d’offrir « un espace sûr et décent » à leurs filles (par un emploi à son bureau). Un autre ami m’a dit avoir vu une jeune femme accoster un homme dans un restaurant alors que ses parents étaient assis à une table proche. Quand je lui ai demandé ce qui expliquait un comportement aussi incompréhensible, il a dit : « les gens qui vivent dans un environnement normal se conduisent normalement ; les gens qui vivent dans un environnement anormal ne se conduisent pas normalement ».

Et l’environnement de Gaza est à bien des égards anormal. Au moins 1,3 million de gens sur une population de 1,9 millions, soit 70% de la population (d’autres estimations sont supérieures) reçoivent une assistance humanitaire internationale, dont la plupart est constituée de nourriture (sucre riz, huile, lait) sans laquelle la majorité ne pourrait pas faire face à ses besoins essentiels. Au milieu de l’année dernière, 11 850 familles, soit approximativement 65 000 personnes, étaient toujours déplacées à l’intérieur (en baisse par rapport aux 500 000 familles au plus fort des hostilités de 2014) ; parmi elles, 7 500 familles soit environ 41 000 personnes avaient un besoin urgent d’un abri provisoire et d’assistance financière. J’ai écrit ailleurs sur l’élévation du taux de suicides à Gaza ; les moyens sont variés – pendaison, immolation, saut depuis des hauteurs, overdose de drogue, ingestion de pesticides, armes à feu. Le taux de divorce à Gaza, qui fut un temps à 2%, approche maintenant les 40%, d’après des professionnels de santé de l’ONU et locaux. « Il y a 2000 conflits conjugaux par mois dans le camp de Shati » a rapporté un représentant de l’UNRWA, « et la police ne s’en sort pas ». Les tribunaux à eux seuls reçoivent des centaines de plaintes chaque mois. Le gouvernement Hamas ne peut pas traiter tous les problèmes, des problèmes qui incluent la consommation croissante de drogue.

Il est important de se souvenir que près des trois quarts des habitants de Gaza ont moins de trente ans et sont confinés à Gaza, empêchés de quitter le territoire, la plupart n’en sont jamais sortis. Au sein d’une telle déresponsabilisation, les jeunes se sont de plus en plus tournés vers le militantisme comme gagne-pain, rejoignant diverses organisations militantes ou extrémistes simplement pour s’assurer un job payé. L’une après l’autre, des personnes m’ont dit que le soutien croissant aux faction extrémistes à Gaza n’émane pas de croyances politiques ou idéologiques, ainsi que ces factions le revendiquent, mais du besoin des gens de nourrir leur famille. Nombre d’entre eux, peut-être la plupart des nouvelles recrues de groupes affiliés à l’État Islamique choisissent de les rejoindre parce que le fait d’être membre assure un revenu. Dans le même temps, le Hamas désespère de réunir assez de fonds pour continuer à payer les salaires de son aile militaire, les Brigades Al-Qassam, qui voit aussi ses rangs se gonfler. Il semble que les jeunes sans emploi à Gaza soient de plus en plus confrontés à deux options : rejoindre une faction militaire ou renoncer.

« Si les Israéliens étaient intelligents » m’a dit un Musulman religieux, « ils ouvriraient deux ou rois zones industrielles, feraient une vérification de sécurité, trouveraient parmi nous ceux qui conviendraient le mieux et les recruteraient. Al-Qassam s’évaporerait rapidement et tout le monde serait plus en sécurité… les mosquées seraient vides ». On m’a dit que beaucoup de jeunes hommes ont quitté al-Qassam après avoir obtenu un logement dans l’un des projets de construction de Gaza, ne voulant pas que leur nouvelle maison devienne une cible potentielle pour Israël. « Ce dont nous avons besoin c’est d’usines israéliennes et de bras palestiniens » a dit un home d’affaires local. « Un sac de ciment fait travailler 35 personnes à Gaza ; avec un travailleur en Israël on a sept personnes qui prient à Gaza pour la sécurité d’Israël. Imaginez une marque « fabriqué à Gaza ». Nous pourrions faire de la publicité dans la région et ça se vendrait comme des petits pains. Gaza en bénéficierait, tout comme Israël. Tout ce que nous voulons, ce sont des frontières ouvertes à l’exportation ». Les Gazaouis ont une mentalité d’entrepreneurs et sont pleins de ressources – et avides de travail pour subvenir de nouveau aux besoins de leurs enfants. Au lieu de cela, ils sont obligés de s’abaisser à dépendre de l’aide humanitaire fournie par exactement les mêmes pays qui contribuent à leur impotence. Cette politique n’est pas seulement obscène moralement, elle est aussi scandaleusement stupide.

Tour le monde n’est pas pauvre à Gaza. Un petit groupe – dont j’ai entendu qu’il représente 50 000 personnes, s’en sort assez bien, avec une richesse tirée dans certains cas du commerce par les tunnels, aujourd’hui pratiquement mort, qui a maintenu naguère l’économie en fonctionnement, et même florissante, sous la pression du blocus d’Israël. Aujourd’hui où la production est si faible à Gaza, l’économie dépend d’eux mais différemment : les privilégiés emplissent les hôtels, les centres commerciaux et les restaurants nés de leur demande – les restaurants apparemment sont le seul type de commerce qui continue à faire du profit. Certaines personnes avancent que cette affluence évidente est signe de conditions de vie à Gaza bien meilleures que ce qu’on montre généralement ; d’autres ont appelé cela « un signe bienvenu de normalité ». Mais comme la majorité des Gazaouis, les riches sont aussi contraints et confinés, rageurs et humiliés par l’impossibilité de vivre librement et avec un quelconque sens du prévisible. Un des hommes d’affaires de Gaza les plus riches et de ceux qui réussissent le mieux a passé une soirée à me décrire avec un luxe de détails les restrictions imposées à ses affaires par Israël, qui était auparavant un marché essentiel pour lui. « Les Israéliens détruisent mon activité, mes possibilités de travailler et pourquoi ? Ils pressent, pressent, pressent et dans quel but ? Ceux qui ont de l’argent vivent bien mais ne peuvent pas acheter leur liberté. C’est ce qui les relie au reste de Gaza, bien qu’ils aient peu en commun avec ceux qui ne sont pas de leur classe. À Gaza, la différence entre la richesse et la pauvreté est très visible, mais il y a aussi une grande proximité : la distance entre les deux peut parfois se mesurer en mètres. Un soir je suis allée avec un ami suédois dans un des meilleurs restaurants de Gaza, rempli de familles bien habillées, tous les adolescents jouant sur leurs iPhones. Combien d’entre eux étaient allés dans le camp de réfugiés de al-Shati, à quelques pas du restaurant ? Beaucoup, peut-être la plupart, jamais.

Les gens qui sont réellement considérés à Gaza comme des privilégiés ne sont pas nécessairement ceux qui ont beaucoup d’argent. Ce sont les gens qui ont un revenu régulier : jusqu’à récemment, ces salariés payés à ne rien faire par l’AP, des gens qui travaillent pour l’UNRWA, pour les ONG internationales, pour les institutions locales des secteurs public et privé et ceux (peu nombreux) qui réussissent à avoir leur activité propre, généralement des commerçants. Les gens essaient de s’entraider, mais la charité n’est pas l’acte simple, sans contrainte qu’elle fut autrefois. Un ami appartenant à une famille connue de Gaza a décrit ainsi ce dilemme : « une fois payés mes impôts au Hamas, les nouveaux frais qui apparaissent tout le temps, les dépenses domestiques, la nourriture et l’aide aux amis, j’épuise mes fonds personnels. Il me faudra bientôt vendre quelques actifs pour payer les notes. Oui, je m’en sors bien mieux que la plupart des gens ici et je fais ce que je peux pour aider les autres, mais où est-ce que ça s’arrête ? Le tragique de cette situation est que les amis vous considèrent comme une source de financement. Et l’amitié cesse quand vous ne pouvez plus fournir. Pour en arriver à ce que les gens se comportent comme cela, pensez à ce que cela suppose. Personne ne semble se rendre compte de la pression qu’il faut pour changer les valeurs centrales d’un individu. C’est ce à quoi nous avons été réduits. Gaza, ce n’a jamais été ça.

Le Hamas aussi est obsédé par la question de la survie. Comme les ressources du gouvernements se sont réduites au cours des dernières années, il a essayé de compenser par la diminution des fonds dans le secteur public en « soutirant de l’argent aux gens », ainsi que le dit l’analyste, imposant une série de mesures génératrices de revenus – nouveaux impôts, frais, amendes et augmentation de prix – ressentis comme de l’extorsion. Le prix des cigarettes a récemment triplé de 8 à 25 shekels (de 2 à 6 €) ; la taxe foncière trimestrielle a doublé ; une nouvelle « taxe de propreté » est maintenant perçue pour le nettoyage des rues et les services sanitaires, et les vignettes automobiles doivent être renouvelées tous les six mois pour 600 shekels (152 €), une somme impossible à réunir pour la plupart des Gazaouis. Le défaut de paiement peut entraîner la confiscation de la vignette et ensuite de la voiture. Quelqu’un m’a expliqué qu’étant donné que peu de gens ont de quoi payer ces taxes et amendes en totalité, des représentants du Hamas visent ceux qui paient et ont une échelle dégressive pour ceux qui ont moins de moyens. Ces mesures semblent fonctionner, au moins quant à la collecte des fonds. Quant au Hamas, « ils sont, comme nous tous, sous une pression considérable », m’a-t-on dit, « mais ils ne vont pas céder ». Au contraire, ils sont devenus plus méchants. Le Hamas n’était pas comme ça, avant. Ils se préservent à l’extrême, ce qui les éloigne beaucoup de la politique ».

Le Hamas ne peut pas faire beaucoup plus pour renforcer son contrôle sur Gaza : dans sa propre arène, exactement comme avec Israël, son contrôle est déjà total. Aussi ses priorités, m’a-t-on dit, se déplacent désormais, de la consolidation de son pouvoir – un objectif qui, en soi, est en perte de vitesse si l’on considère l’insistance qui était mise auparavant sur une idéologie islamiste solide, vers « un mode de pure survie ». Des rumeurs circulent, selon lesquelles la construction de tunnels aurait effectivement repris sous les rues de la ville de Gaza. Les nouveaux tunnels sont réputés être profonds de 150 mètres et faire partie d’une obcure infrastructure plus vaste qui, en temps de conflit, emmènerait la direction du Hamas par le sous-sol vers des lieux où elle serait relativement en sécurité. Je n’ai pas eu les moyens de vérifier quoi que ce soit de ces rumeurs, mais certaines personnes de mes connaissances à Gaza, en lesquelles j’ai confiance, croient que c’est bien réel. Si l’on admet qu’ils ont raison, une conclusion s’impose naturellement : pour détruire les tunnels, Israël – avec le consentement de fait du Hamas, devrait détruire des quartiers entiers. La direction du Hamas doit espérer qu’Israël n’ira pas jusqu’à cette extrémité, mais elle a l’air de vouloir prendre le risque. Le sentiment qu’a le Hamas d’être assiégé est aussi visible dans la façon dont son aile militaire semble avoir une présence croissante dans le processus de prise de décision et dans la gouvernance – un changement qui a été manifesté cette année par l’élection de Yahya Sinwar à la tête de l’aile politique du Hamas à Gaza. Sinwar, qui a fait de la prison en Israël pendant plus de vingt ans, était un membre fondateur des Brigades Al-Qassam. Bien que son élection ne montre toujours pas clairement ce qu’elle peut apporter à Gaza et à Israël, une chose est claire, a dit un analyste : « Gaza frémit ».

Mais le Hamas est critiqué, particulièrement parmi les jeunes. Des commentaires sur Facebook, Twitter et WhatsApp, suivis par des dizaines de milliers de personnes, critiquent l’usage que fait le Hamas de la religion comme moyen de coercition et comme justification de ce qui peut être autrement vu comme une mauvaise conduite. Parallèlement, l’engagement volontaire semble se développer, et une série d’initiatives sont apparues qui tentent de s’attaquer à leur façon à la situation difficile dans laquelle est Gaza. Sans une autorité centrale qui fonctionne, ces efforts sont inévitablement limités, mais ils persistent. Ce sont par exemple la relance d’une agriculture à petite échelle, le suivi des droits des êtres humains, la réhabilitation de la santé mentale, la réparation environnementale et l’innovation technologique. Cette dernière a toujours fait l’objet d’une attention particulière. Gaza a des spécialistes talentueux en technologie ; si jamais il y avait la paix, a dit un investisseur américain, « le secteur de l’internet de Gaza deviendrait une nouvelle Inde ». On rapporte que le nombre d’utilisateurs d’internet à Gaza égale celui de Tel Aviv et qu’un petit nombre d’entre eux fait déjà de la sous-traitance pour des compagnies d’Inde, du Bangladesh et d’Israël.

Mais ce qui est véritablement frappant dans la vie de Gaza, c’est le retrait de l’ambition. Etant données les immenses difficultés de la vie quotidienne, les besoins ordinaires – avoir assez à manger, de quoi s’habiller et l’électricité, ne sont pour beaucoup que des aspirations. Les gens ont eu tendance au repli et à se centrer sur eux-mêmes et sur la famille, ce qui se comprend. Lorsqu’un de mes amis a demandé à ses étudiants ce qu’ils voulaient vraiment, parmi les réponses on notait : « un nouveau pantalon », « une nouvelle chemise » et « une glace de la boutique de la rue Omar al-Mukhtar ». Pourquoi faire des projets quand il n’y a pas de possibilité de les réaliser ? J’ai aussi été frappée par la faible connaissance de la première intifada et des années d’Oslo de la part d’adultes jeunes mais bien éduqués que j’ai rencontrés, tout absorbés qu’ils sont par le présent. En d’autres termes, non seulement ils se sentent déconnectés d’un avenir possible, mais ils sont aussi coupés de leur passé très récent – et des nombreux enseignements qu’il recèle. « Les gens ont peur d’entrer dans le monde ou bien ils y vont avec des armes » m’a dit un économiste. « Notre ouverture au monde se rétrécit et de plus en plus de gens ont peur de quitter Gaza parce qu’il ne savent pas par où prendre le monde extérieur.il faut apprendre aux gens à avoir une pensée plus ouverte. Sinon, nous sommes perdus ».

« Que veut Israël ? » On m’a posé la question tant et tant de fois, chaque personne ayant un regard pénétrant, parfois implorant, dans l’attente d’une réponse, d’un point de vue dont les gens sentaient bien qu’il leur manquait. Pourquoi Gaza est-elle punie d’une manière aussi impitoyable et qu’est ce qu’Israël espère y gagner ? Une personne bien placée pour le savoir a déclaré que « 50% à 60% du Hamas » renonceraient à toute prétention sur Jérusalem en échange de la réouverture du passage de Rafah. Israël a épuisé tous les moyens dont il dispose pour mettre la pression sur Gaza. Quand les Gazaouis étaient autorisés à travailler en Israël, Israël disposait d’un levier : il fermait les frontières et obtenait toutes les concessions qu’il souhaitait. Maintenant, même ce levier a disparu et tout ce qu’il reste est la menace – une politique envers Gaza qui n’émane pas d’une quelconque logique mais de ce qu’Ehoud Barak a appelé « l’inertie ». D’après un article de Haaretz, « le cabinet de sécurité d’Israël n’a pas eu une seule réunion sur la politique israélienne concernant Gaza au cours des quatre dernières années ». À quel moment la menace cesse-t-elle d’agir comme force de coercition ? Qu’est ce qu’Israël va espérer gagner de sa prochaine attaque sur Gaza, quand les gens y parlent déjà, comme d’un sujet banal de conversation, de familles entières supprimées ?

Si les Israéliens y voyaient clair, a dit quelqu’un, « tout le monde en bénéficierait ». Tout ce qu’ils doivent faire c’est nous ouvrir une fenêtre pour que nous ayons une vie normale et ces groupes extrémistes disparaîtraient. Le Hamas disparaîtrait. Ce sont… ces groupes, pas les tanks et les avions de l’armée israélienne que notre communauté doit affronter. Notre génération veut faire la paix et il est insensé de la part d’Israël de refuser. La prochaine génération peut ne pas y être aussi disposée que nous le sommes. Est-ce cela qu’Israël veut vraiment ? Au cours des six premiers mois de 2016, 24 138 bébés sont nés à Gaza, soit une moyenne de 132 par jour. Rien qu’en août 2016, 4 961 bébés sont nés, soit 160 par jour : plus de six bébés à l’heure et d’un bébé toutes les neuf minutes. La ville de Gaza et Tel Aviv sont distantes de 44 miles (72 km). Que fera Israël quand il y aura cinq millions d’habitants à Gaza ?

Sara Roy est basé au Centre for Middle Eastern Studies à Harvard. La troisième édition de The Gaza Strip: The Political Economy of De-development a été publiée l’année dernière.