Sally Rooney refuse d’être traduite en Israël pour des raisons politiques

| Lucy Knight pour The Guardian | Traduction SM pour l’AURDIP |

L’écrivaine a refusé de céder les droits de traduction en hébreu pour son dernier roman Beautiful World, Where Are You en raison de sa position sur le conflit israélo-palestinien


Sally Rooney a rejeté une offre de l’éditeur israélien qui avait traduit en hébreu ses deux romans précédents, en raison de sa position sur le conflit israélo-palestinien.

Normal People, deuxième roman de l’auteure irlandaise, a été traduit en 46 langues, et on pensait que Beautiful World, Where Are You atteindrait un nombre similaire. Cependant, les droits de traduction en hébreu n’ont pas encore été vendus, malgré l’offre présentée par l’éditeur Modan.

Dans une déclaration publiée mardi, Rooney explique sa décision, précisant que, bien qu’étant “très fière” que ses romans précédents aient été traduits en hébreu, elle a pour le moment “choisi de ne pas céder ses droits de traduction à une maison d’édition basée en Israël”.

La déclaration exprime son désir de soutenir le mouvement Boycott, Désinvestissement, Sanctions(BDS), une campagne qui a pour but de “mettre fin au soutien international à l’oppression des Palestiniens par Israël et de faire pression sur Israël pour qu’il respecte le droit international”.

“Au début de cette année, le groupe de campagne international Human Rights Watch a publié un rapport intitulé ’Un seuil franchi : les autorités israéliennes et les crimes d’apartheid et de persécution’. Ce rapport, qui suivait de près un rapport tout aussi accablant émanant de la plus importante des organisations israéliennes de défense des droits humains, B’Tselem, confirmait ce que les groupes palestiniens de défense des droits humains disent depuis longtemps : le système de domination et de ségrégation raciale pratiqué par Israël contre les Palestiniens correspond à la définition de l’apartheid aux termes du droit international”, affirme la déclaration de Rooney.

“Bien entendu, de nombreux États autres qu’Israël sont coupables de terribles atteintes aux droits humains. Il en était de même pour l’Afrique du Sud au cours de la campagne contre l’apartheid dans ce pays. Dans ce cas particulier, je réponds à l’appel de la société civile palestinienne, et notamment de tous les grands syndicats et associations d’écrivains palestinien·ne·s.”

Elle reconnaît ensuite que tout le monde ne va pas être d’accord avec elle, mais explique qu’elle a estimé que ce ne serait pas bien de collaborer avec une firme israélienne “qui ne prend pas publiquement ses distances avec l’apartheid pour soutenir les droits du peuple palestinien tels qu’énoncés par les Nations unies.

“Les droits de traduction en hébreu de mon dernier roman sont encore disponibles, et si je trouve un moyen de vendre ces droits en restant en accord avec les directives institutionnelles de boycott formulées par le mouvement BDS, j’en serai très heureuse et fière. Dans l’intervalle je souhaite exprimer de nouveau ma solidarité avec le peuple palestinien dans sa lutte pour la liberté, la justice et l’égalité”, conclut-elle.

Cette déclaration confirme les informations données le mois dernier par le journal israélien Haaretz, selon lesquelles “quand Modan a contacté l’agent de Rooney en cherchant à signer un nouvel
accord de traduction, l’agent a annoncé que Rooney soutenait le mouvement de boycott culturel envers Israël et ne voulait donc pas d’une traduction en hébreu”.

En mai, l’écrivaine, âgée de 30 ans, a signé A Letter Against Apartheid, [Lettre contre l’apartheid] qui exige “l’arrêt immédiat et inconditionnel de la violence israélienne contre les Palestinien·ne·s”, et demande aux gouvernements de mettre un terme à leurs relations commerciales, économiques et culturelles avec Israël. Nan Goldin, Mykki Blanco et Naomi Klein figurent parmi les signataires.

Gitit Levy-Paz, chercheuse au Jewish People Policy Institute, a rédigé pour le média juif Forward une tribune qui critique la décision de l’auteure. “L’essence même de la littérature, son pouvoir de conférer au monde un sentiment de cohérence et d’ordre, sont niés par le choix fait par Rooney d’exclure un groupe de lecteurs en raison de leur identité nationale”, affirmait-elle.

D’autres ont estimé que Rooney avait raison de prendre cette position et de soutenir le BDS. Selon Ronan Burtenshaw, rédacteur en chef du magazine Tribune, la décision de l’écrivaine “n’était pas surprenante”, étant donné ses déclarations antérieures. “On ne peut pas publier chez Modan et respecter le boycott. C’est aussi simple que ça.”

Au début de cette année, Roger Waters, co-fondateur de Pink Floyd, et Patti Smith, auteure-compositrice-interprète, ont pris une position similaire à celle de Rooney, s’associant à plus de 600 musiciens pour signer une lettre ouverte encourageant les artistes à boycotter les spectacles donnés dans le cadre d’institutions culturelles israéliennes afin de “soutenir le peuple palestinien et leur droit humain à la souveraineté et à la liberté”. En 2018, The Guardian avait publié une lettre ouverte dans laquelle des artistes appelaient à un boycott du Concours Eurovision de la chanson 2019, qui était accueilli par Israël.

Le roman Beautiful World, Where Are You est arrivé en haut des listes des meilleures ventes de livres au Royaume-Uni dès sa sortie en septembre, 40 000 exemplaires étant écoulés dès les cinq premiers jours de vente. Le livre Normal People, qui avait été sélectionné pour le Booker Prize, a été largement battu pour ce qui est du premier jour de vente : 1200% de plus dans la chaîne de librairies Waterstones. Normal People et le premier roman de Rooney, Conversations with Friends, ont été adaptés pour la télévision, ce dernier faisant l’objet d’un tournage qui a commencé en avril de cette année.

Rooney n’est pas la première auteure à refuser d’être traduite en hébreu pour des raisons politiques. Alice Walker, auteure de The Color Purple (La Couleur pourpre), qui a reçu le prix Pulitzer, a refusé en 2012 d’autoriser une traduction de son roman en hébreu parce que, disait-elle, Israël était un “État d’apartheid”.