“Refuser, c’est le minimum” : Pourquoi ces jeunes Israéliens s’opposent au service militaire

Avant d’être emprisonnés, quatre objecteurs de conscience partagent leurs raisons pour refuser la conscription et leurs espoirs d’inspirer une opposition à l’apartheid.


Le 4 septembre, quatre jeunes Israéliens arriveront au Centre de Recrutement des FDI à Tel Hashomer au centre d’Israël pour annoncer leur refus de s’enrôler dans l’armée en protestation contre l’occupation et l’apartheid. Ce genre d’action collective de jeunes objecteurs de conscience est devenu rare au cours de la dernière décennie.

L’un des quatre, Shahar Schwartz a déjà passé 10 jours dans une prison de l’armée, après quoi il a été libéré. Les trois autres – Evyatar Moshe Rubin, 19 ans, de Jérusalem ; Einat Gerlitz, 19 ans, de Tel Aviv ; et Naveh Shabtay Levin, 18 ans, de Hod Hasharon – seront probablement condamnés dimanche.

La conscription militaire est obligatoire pour la plupart des Israéliens juifs, hommes et femmes, et refuser ou esquiver l’enrôlement sans l’approbation de l’armée est un délit passible de sanctions. Les objecteurs de conscience, communément surnommés « refuseniks », sont généralement jugés au Centre de Recrutement et condamnés à des peines de prison de 10 à 21 jours. À leur libération, on leur demande de faire un rapport au Centre de Recrutement, où ils annoncent généralement à nouveau qu’ils refusent de s’enrôler. Ainsi, les refuseniks peuvent souvent passer des mois en prison sur plusieurs périodes consécutives, jusqu’à ce que l’armée décide de les libérer.

Sur les quatre, seule Einat a comparu devant le comité des objecteurs de conscience des FDI, qui a refusé de l’exempter de service. Ce n’est pas surprenant puisqu’il n’y a qu’un seul représentant civil dans ce comité et que les objecteurs qui sont ouvertement motivés par leurs opinions contre l’occupation sont considérés comme des « refuseurs politiques », qui par conséquent ne bénéficient pas d’exemptions. Shahar, Itamar et Naveh ont coupé le contact avec l’armée après avoir reçu leur ordre d’intégration et n’ont pas pris la peine de se présenter devant le comité.

« Mon principal problème concerne ce que l’armée fait en Cisjordanie occupée et à Gaza, mais quand vous dites ce genre de choses au comité, il disent qu’il s’agit d’un “refus sélectif” et ne vous accordent pas d’exemption », a expliqué Shahar. « J’ai eu le sentiment que, si je ne le disais pas, je commettrais une injustice à mon propre égard. »

Les quatre jeunes sont soutenus par Mesarvot, réseau populaire qui réunit des individus et des associations qui refusent l’enrôlement dans l’armée israélienne pour protester contre l’occupation.

+972 a rencontré les quatre objecteurs de conscience dans les semaines qui ont précédé leur incarcération imminente pour parler de leur décision de refuser, des réactions de leurs familles, de la possibilité de déclencher un débat sur l’occupation parmi les Juifs israéliens, et de leurs inquiétudes à propos de la vie derrière les barreaux. Cette interview a été modifiée pour des raisons de longueur et de clarté.

Pourquoi avez-vous décidé de refuser ?

Einat  : « L’objection de conscience est un phénomène plutôt passé sous silence ; cela m’a pris un moment pour le découvrir. Je militais dans des manifestations de jeunes contre le changement climatique. J’étais en lien étroit avec de jeunes Palestiniennes qui participaient aux manifestations et elles m’ont fait découvrir le récit palestinien, au-delà du récit sioniste avec lequel j’ai grandi. Cela m’a poussée à examiner les choses et à poser des questions. J’ai réalisé que, d’aucune façon, je ne pourrais servir dans une armée qui, depuis des décennies, est responsable d’un régime violent. »

Shahar  : « Avant le lycée, j’ai participé à des camps d’été “Graines de Paix” pour Israéliens et Palestiniens. J’ai appris des Palestiniens combien l’armée rend leur vie misérable. Vous pouvez voir des vidéos sur internet, mais c’est beaucoup plus impressionnant d’entendre d’une fille de mon âge comment, de temps à autre, l’armée entre dans son école et chamboule leur routine quotidienne, ou un garçon de mon âge qui me raconte comment, chaque fois qu’il veut sortir de sa ville pour rendre visite à des parents, il doit subir un processus humiliant pendant des heures à un checkpoint. Cela ne fait que renforcer l’idée que ce n’est plus du tout possible [pour moi de servir].

« Je n’ai pas pris la décision de refuser jusqu’à ces tout derniers mois, parce que j’ai réfléchi à la possibilité d’éviter [de servir dans les territoires occupés] et de servir dans un rôle qui soit moins orienté vers le combat, moins en relation avec l’occupation. Je suis arrivé à la conclusion que, si je rejoignais l’armée, dans quelque rôle que ce soit, je ferais toujours partie d’une organisation qui opprime les Palestiniens depuis des décennies. »

Naveh  : D’une certaine manière, j’ai grandi dans l’armée. Mon père était un officier et m’emmenait à la base pendant les week-ends. J’ai grandi dans cette réalité. Je portais des armes, regardais les mitrailleuses et ramassais les douilles des balles. D’autre part, ma mère me fournissait la réplique à ce récit – sous un angle plus à gauche. J’ai grandi dans ces deux réalités jusqu’à ce que je commence à mener mes propres recherches. Je suis allé dans des manifestations et j’ai vu l’apartheid en vrai, pas seulement en théorie.

« Je ne savais pas que l’option du refus existait. Je pensais que, si je le devais, je demanderais à être exempté, jusqu’à ce que quelqu’un me demande si je refuserais de servir si je ne bénéficiais pas d’une exemption. J’ai dit que je n’y avais pas encore réfléchi et je me suis dit que je devais vérifier ce que cela signifiait ».

« Plus je voyais le comportement de l’armée et de l’État – d’abord pendant les manifestations Balfour [contre l’ancien Premier ministre Benjamin Netanyahou], puis à Sheikh Jarrah – plus je décidai que je ne pouvais garder le silence ou prendre part à l’oppression et à l’apartheid. »

Evyatar  : « J’ai décidé de refuser parce que le but principal de l’armée, c’est le nettoyage ethnique des non-Juifs, comme ils le font à Masafer Yatta. C’est une chose à laquelle je ne peux me soumettre – ni idéologiquement, ni moralement. C’est pourquoi j’ai choisi de ne pas servir.

« J’étais une personne très plongée dans les livres et internet, ce qui m’a conduit à être impliqué dans des sites de gauche. Même si j’avais des doutes, je pensais que [nous étions] la seule démocratie du Moyen Orient et que l’armée faisait de son mieux. Mais j’en ai appris de plus en plus sur les assassinats, et je me suis demandé pourquoi j’étais d’accord [avec les gens de gauche dans le monde] sur les questions LGBTQ+ et tout le reste et, seulement lorsqu’il s’agissait d’Israël, nous n’étions pas d’accord. J’ai réalisé que c’était parce que j’avais grandi et avais été élevé ici et que, si j’étais ce que je suis n’importe où ailleurs dans le monde, je serais d’accord avec eux également à propos d’Israël. »

Comment ont réagi à votre décision vos amis et votre famille ?

Naveh  : « Je suis dans un environnement qui ne partage pas ma décision, mais qui me soutient. J’ai des tas de discussions, certaines plus agréables que d’autres. Mes amis de droite me surprennent quand ils me disent qu’ils “respectent vraiment” mon choix et le soutiennent. C’est très difficile pour ma famille. Mon père vient d’une famille endeuillée ; c’est difficile [pour lui] que je m’oppose à l’État et à l’armée. »

Shahar  : « Mes amis soutiennent ma décision d’être fidèle à ma conscience. Certaines personnes trouvent cela plus difficile, celles qui pensent que je viole les valeurs fondamentales [de l’État]. Personne dans la famille ne veut que son enfant ou son petit-enfant aille en prison. Mais ils savent que je dois faire mon propre choix. C’est la première décision que je prends en tant qu’adulte, et ils respectent ça. »

Einat  : « J’ai eu des réactions mitigées. D’une part, certains apprécient la décision consciente d’aller en prison. D’autre part, certains m’accusent d’égoïsme – comme si agir ainsi était un choix facile. Je pense que notre choix de refuser exprime une grande responsabilité sociale. Et Evyatar et moi avons pris part au service national, où ils ont beaucoup parlé de critique et de changement à accomplir. Puis vient l’enrôlement dans l’armée et tout est mis en suspens ; ils disent que la vie politique commence après l’armée. La décision de s’enrôler ou de refuser est le premier grand choix politique de notre vie d’adultes. »

Evyatar  : « Ma famille directe, mes parents, ne m’a pas encouragé à refuser l’enrôlement, mais ils ont toujours souhaité que je pense aux faibles et aux opprimés. Ils comprennent. Même de la part de ceux de droite qui se sont opposés [à ma décision], je n’ai entendu aucune critique personnelle. »

Dans la situation politique actuelle, alors que la jeunesse évolue de plus en plus vers la droite, pensez-vous possible que votre refus influence des jeunes ?

Einat  : « Ce qu’il y a d’important dans l’objection de conscience, c’est le désir d’amener les jeunes à se poser des questions. Nous ne devons rien considérer comme évident ; nous avons besoin de porter nos regards au-delà du récit au sein duquel nous avons grandi. Dans la lutte sur le changement climatique, la situation était différente — on est beaucoup plus dans le consensus. Le refus est plus inhabituel, beaucoup moins présent dans la sphère publique. C’est pourquoi il était important pour moi de le faire de façon publique plutôt que de trouver d’autres procédés pour échapper à l’armée. »

Evyatar  : « De même qu’il est possible d’enseigner [au public] que tous les Arabes veulent nous détruire et qu’il n’existe aucun partenaire [pour la paix], il est également possible d’enseigner la vérité aux gens. Le changement surviendra quand les jeunes n’entendront pas uniquement 90 pour cent de voix de droite et 10 pour cent de voix d’extrême-droite, mais aussi des voix plus humanistes. Refuser de s’enrôler, c’est le minimum. Peut-être que ce que je fais ne changera rien, mais j’espère qu’au fil des années le nombre de refuseurs augmentera, et que cela pourra entraîner un changement de l’état d’esprit [du public]. »

Shahar  : « Le problème principal, c’est que l’armée n’est pas présentée comme quelque chose qui est de droite, mais plutôt comme quelque chose d’inhérent à l’État, qui précède la politique. Pendant tout le temps que j’ai passé dans le système éducatif, il n’y a pas eu une seule année sans qu’un soldat vienne s’adresser à notre classe. Toute personne qui refuse pousse ses proches — et même ceux qui sont moins proches — un petit peu vers la gauche, ou au moins [les pousse] à examiner cette possibilité. Nous quatre, nous sommes sans illusions, nous ne comptons pas changer les opinions de toute notre génération ou faire advenir la fin de l’occupation, mais je peux au moins contribuer à l’ouverture d’esprit de mes amis et connaissances. »

Est-ce que le fait qu’Israël a été gouverné par un « gouvernement de changement », qui comportait des partis de centre-gauche, au cours de l’année précédente, a influencé votre façon de penser ?

Einat  : « Nous venons d’avoir un nouveau cycle de guerre à Gaza. Je ne vois pas une grosse différence entre les gouvernements précédents et ce qui se passe maintenant. Un millier de personnes risquent l’expulsion à Masafer Yatta. Mon processus de refus a commencé avant que ce gouvernement soit formé, et après sa chute je continue à penser exactement la même chose. »

Evyatar  : « Moi aussi, j’ai pris la décision de refuser avant la formation du dernier gouvernement. Mais le gouvernement actuel est plus dangereux. Il existe un sentiment selon lequel Netanyahou et Itamar Ben-Gvir sont des démons, mais les mêmes crimes se produisent sous Lapid. Lapid et le centre politique blanchissent les crimes et rendent la résistance plus difficile. »

Shahar : « Le gouvernement, qui a été le plus proche [dans sa composition] de la gauche au cours des dernières décennies, était de droite quand il s’agissait des questions économiques et de sécurité. Cela montre que le vote lors d’élections qui ont lieu tous les quelques mois n’entraîne pas les changements nécessaires. Si je veux susciter un changement, je dois le faire moi-même. »

Quel effet cela vous a-t-il fait de voir sur le terrain la réalité de l’occupation ?

Shahar  : « Voir de ses propres yeux, c’est plus fort que de lire. Voir la barrière de séparation, voir la façon dont les policiers agissent à Sheikh Jarrah, voir qu’ils interpellent un garçon palestinien qui s’est engagé sur la route pendant une seconde alors que de l’autre côté des militants de droite se tiennent là et font des choses bien plus graves — hurler des grossièretés et essayer d’attaquer [des manifestants] — pendant que la police regarde ailleurs. »

Naveh  : « À Sheikh Jarrah, j’ai vu la famille Salem pleurer semaine après semaine parce qu’ils ne savent pas si on va les autoriser à continuer à vivre chez eux. J’ai parlé avec la famille Salhiyeh, dont la maison a été démolie. D’autre part, j’ai vu les colons protester sans cesse devant la maison, me menacer, moi et d’autres. Ma façon de comprendre la réalité vient surtout d’internet, mais quelque chose se passe quand on voit et qu’on entend toutes ces choses. Ça ouvre le cœur, en créant une connexion qu’il est difficile d’obtenir en ligne. Je suis aussi allé à Masafer Yatta. J’ai vu jusqu’à quel point l’armée et la police restent indifférents quand des colons des avant-postes jettent des pierres sur des bergers palestiniens. »

En plus de l’opposition à l’occupation, existe-t-il d’autres raisons de votre refus ?

Shahar  : « Les crimes commis par l’armée sont la raison essentielle. Une autre, c’est que [le service militaire] a rendu notre société très militariste. Tous les adultes faisaient partie de l’armée, ce qui affecte fortement la conduite de la société. »

Einat  : « Le fait d’être queer est une des choses qui m’a conduite à refuser. L’identité LGBTQ permet de regarder les choses d’un point de vue différent — de ne pas avoir d’idées toutes faites sur la réalité. On m’a proposé de faire mon service auprès de la Radio des FDI, dans l’enseignement, des postes qui ont une bonne réputation. Mais il n’y a pas de différence entre faire son service dans l’enseignement, comme employée de bureau, ou comme combattante. Tout fait partie du même système. »

Naveh  : « Ma décision de refuser est venue de mon processus personnel de radicalisation, mais aujourd’hui je peux dire que j’aborde cette question en communiste. Je m’oppose à la séparation de classe entre les Juifs et les Palestiniens. Je vois la manière dont les puissants et les riches profitent des crimes de guerre, et les souffrances et la mort subies aussi bien par les Palestiniens que par nous. »

Evyatar  : « Ça fait partie de quelque chose de plus vaste. Pendant toute notre vie on nous parle du nationalisme, on nous enseigne à quel point il est dangereux. Mais quand il s’agit d’Israël, il y a un “peuple élu”. Je ne connaissais pas de Palestiniens personnellement. J’ai lu des livres d’histoire, et j’ai vu que même [le dirigeant israélien] Moshe Dayan disait qu’il n’existait pas une seule implantation juive qui ne se soit pas établie sur un ancien village arabe. Je m’oppose à la ségrégation raciale. »

Avez-vous des préoccupations ou des projets en ce qui concerne le temps que vous passerez en prison ?

Einat  : « J’ai eu la possibilité de parler avec Shahar Peretz, un objecteur de conscience de l’an dernier. C’est très effrayant de savoir qu’on va me priver de ma liberté, mais je crois en ma décision, et même si c’est le prix à payer, je la suivrai jusqu’au bout. »

Shahar  : « Tout ce que j’aurai à traverser sera moins dur que ce que les Palestiniens éprouvent pendant toute leur vie. Cela vaut la peine de perdre temporairement sa liberté pour ne pas être associé à des violations plus graves des droits humains. »

Naveh  : « J’ai décidé de refuser au début de ma première année de lycée. J’ai eu tout le temps de réfléchir à cette décision. Après avoir subi beaucoup de pressions, connu la peur, et mené des conversations avec d’autres objecteurs de conscience, dans un certain sens j’anticipe déjà la situation. »

Cet article a été publié en partenariat avec Local Call.

Oren Ziv est photojournaliste et membre fondateur du collectif de photographie Activestills.

- Photo : De gauche à droite : Evyatar Moshe Rubin, Einat Gerlitz, Nave Shabtay Levin et Shahar Schwartz, objecteurs de conscience qui refusent de s’enrôler dans l’armée israélienne, août 2022. (Oren Ziv)