Pourquoi les universités palestiniennes se tournent vers l’étranger

Les relations avec les universités à l’étranger constituent une part essentielle des besoins des universités palestiniennes, à la fois pour leur propre développement et pour celui de la société locale. Tim Sowula du British Council accompagne la publication britannique Times Higher Education dans un voyage destiné à sonder les dirigeants des universités palestiniennes.


« Il est impossible de trouver une histoire positive dans le Moyen-Orient », nous dit le correspondant de longue date au Moyen-Orient qui nous a rejoints dans un bar de Jérusalem-Est. Pour beaucoup des 2, 4 millions environ de Palestiniens vivant ici, les réalités économiques et politiques de la situation ne semblent produire qu’un pessimisme sans fin.

Nous sommes entrés en Cisjordanie à la recherche de tours d’ivoire, loin de tours de guet militaire et des checkpoints qui rendent la vie quotidienne si difficile pour les Palestiniens. Il y a 49 institutions universitaires en Cisjordanie et à Gaza, offrant un total de 1207 programmes. La population étudiante, en 2012-13, était de 213 581 personnes, dont 59 % sont des femmes.

L’enseignement supérieur palestinien s’est développé de manière significative après l’établissement en 1993 de l’Autorité nationale palestinienne (AP), qui contrôle pour le moment environ 40% de la Cisjordanie. En l’absence de ressources naturelles significatives sur lesquelles compter, l’AP reconnaît que si les Palestiniens gagnent un jour leur pleine souveraineté, la production de diplômés talentueux qui puissent construire une économie fonctionnelle de la connaissance est cruciale pour la viabilité de l’État palestinien. Les dirigeants universitaires auxquels nous avons parlé portaient un poids immense de responsabilité nationale, en plus de la responsabilité de remplir les rêves et les aspirations de leurs enseignants et de leurs étudiants.

Les défis sont considérables. Le secteur de l’enseignement supérieur, en dépit de son importance, reçoit un très petit budget de l’AP. Au cours des trois dernières années, environ 20 millions de dollars ont été transférés du budget national vers les universités. Même s’ils avaient l’argent, il serait extrêmement difficile aux laboratoires universitaires de se procurer de l’équipement. L’enseignement domine par rapport à la recherche et les universités sont incapables de recruter des talents étrangers parce que les universitaires internationaux ne peuvent obtenir qu’un visa de tourisme de trois mois sans garantie de renouvellement. A l’intérieur de la Cisjordanie, les universités hébergent peu de diversité. Les restrictions de mouvement et une société conservatrice font que seule l’université arabo-américaine de Jenin a un campus où les étudiants peuvent vivre. Presque tous les étudiants et le personnel sont locaux. Ils quittent le campus vers 16h pour pouvoir retourner dans leurs familles avant la tombée du jour.

Dr Yousef Najajreh, Doyen de la recherche scientifique à l’université Al-Quds, a expliqué les obstacles, tous liés entre eux, à la création d’une recherche de qualité : le manque de financement de la part du gouvernement ; les restrictions qui empêchent de recruter un personnel international de talent ; et une structure salariale strictement réglementée. Dr Najajreh craignait enfin qu’une attitude « anti-recherche » ne soit en train de se répandre dans le monde arabe, étant donné que les universitaires en début de carrière sont coincés par les exigences d’un enseignement excessif et le peu de chances d’une exposition à un environnement de recherche international.

Pourtant les dirigeants des universités palestiniennes que nous avons rencontrés ont tous bénéficié d’études et de travail à l’étranger, typiquement au Royaume-Uni, en Allemagne ou aux États-Unis. Ils ont choisi de retourner chez eux pour essayer d’améliorer les standards éducatifs et d’établir davantage de liens internationaux fondés sur le mérite intellectuel plutôt que sur des considérations humanitaires. Loin d’être des tours d’ivoire, les institutions que nous avons visitées jouent des rôles centraux dans leurs communautés locales. Par exemple, à l’université technologique de Palestine (Palestine Technical University) Kadoorie, à Tulkarem, Dr Robin Abu Ghazaleh a parlé fièrement de son laboratoire qui essaie d’utiliser de la biotechnologie pour soutenir l’industrie laitière locale. L’université était capable d’aider les fermiers locaux à produire des kits de diagnostic moins chers et plus fiables pour leur bétail, et ces kits ont pu aussi être utilisés dans toute la Cisjordanie.

Bethléem a une université catholique généraliste d’environ 3 000 étudiants, principalement au niveau licence. Hanadi Younan, Doyenne de la Faculté des Lettres et Sciences humaines, et ses collègues étaient tous déterminés à permettre à leurs étudiants d’être positifs et de se concentrer sur ce qu’ils étaient capables de faire, plutôt que sur ce qu’on les empêchait de faire. Établir des relations internationales plus importantes est central pour cette prémisse et Mme Younan avait récemment rendu visite à plusieurs universités au Royaume-Uni pour explorer la possibilité de créer des échanges tant pour les étudiants que pour le personnel. Bethléem héberge déjà deux universitaires internationaux des États-Unis et de France, subventionnés par leurs ambassades pour enseigner le français et l’anglais aux étudiants.

L’Institut des Études sur les femmes de l’université Birzeit a établi des liens avec le département de sociologie de la London School of Economics. Grâce à un financement de la British Academy, ils ont aussi mis sur pied un projet joint avec l’université de Warwick sur la reconceptualisation du genre dans une perspective transnationale (‘Reconceptualising Gender : Transnational Perspectives’). Birzeit a aussi pris avantage du programme de subvention ‘HESPAL’ du British Council, un programme destiné à subventionner de jeunes universitaires palestiniens pour étudier au Royaume-Uni. Depuis 2012, 69 universitaires ont obtenu des diplômes au Royaume-Uni, et dans la cohorte 2014/15, Birzeit peut s’enorgueillir de six des 22 universitaires concernés.

Notre visite a rendu clair qu’acquérir une expérience internationale de qualité et être capable de la rapporter en Palestine sera vital pour la durabilité et la croissance du secteur de l’éducation supérieure locale et en conséquence de la société palestinienne. De plus, être capable d’envoyer des jeunes Palestiniens ambitieux et talentueux à l’étranger aide à transmettre à leurs hôtes le message que leurs villes sont davantage que l’apex des si nombreuses mauvaises nouvelles racontées par les medias internationaux.

Bien que nous ayons rencontré chez nos interlocuteurs peu d’espoir d’une résolution rapide de ce qui est un des grands défis de la politique internationale, il y avait un grand espoir que, à travers des partenariats internationaux, leurs universités puissent s’améliorer et par conséquent aussi améliorer leur société. Le professeur Mazin Qumsiyeh de l’université de Bethléem, fondateur et directeur du Musée palestinien d’histoire naturelle à l’université, était revenu à Bethléem après une carrière d’enseignement à Duke et Yale aux États-Unis. Il essayait maintenant d’inspirer à ses étudiants le sentiment qu’ils étaient capables de vivre leurs rêves, et que les difficultés causées par l’occupation étaient mentales. « Ils ont un dicton aux USA, issue du mouvement pour les droits civiques », m’a-t-il dit. « Libère ton esprit et ton cul suivra ».