Pourquoi l’envoyée d’Israël sur l’antisémitisme partage-t-elle des dossiers d’enquête contre un enfant palestinien ?

| Oren Ziv pour +972 | Traduction J.Ch. pour l’AURDIP |

L’avocate et influenceuse israélienne Noa Tishby a partagé des photos inédites d’une enquête de l’armée pour justifier l’arrestation d’un jeune Palestinien de 14 ans.


Les autorités israéliennes de sécurité transmettent-elles des documents d’enquête aux stars de la Hasbara (propagande) en ligne afin de marquer des points sur les réseaux sociaux ? Cela y ressemble vraiment.

Vendredi dernier, l’actrice israélienne Noa Tishby qui, ce mois-ci, a été nommée toute première envoyée spéciale d’Israël pour combattre l’antisémitisme et la délégitimation d’Israël, a publié une vidéo sur son compte personnel Instagram en réponse à un post de la top-modèle palestino-américaine Bella Hadid. Hadid avait partagé l’histoire d’Athal al-Azzeh, jeune Palestinien de 14 ans, arrêté deux semaines plus tôt par l’armée israélienne qui l’accusait d’avoir jeté des pierres – accusation qu’Athal a catégoriquement niée.

Dans sa vidéo de réponse, Tishby a présenté deux photos d’un Palestinien masqué faisant rouler un pneu, qui semblent avoir fait partie du dossier d’enquête de l’armée israélienne sur Athal – fait corroboré par sa mère, Jinan, qui dit que les responsables israéliens de l’interrogatoire lui avaient montré ces photos plusieurs jours avant le post de Tishby. Le dossier d’enquête, qui n’est pas public, a très vraisemblablement été transmis à Tishby par les autorités.

Athal a été arrêté le 15 avril près du Checkpoint 300 à Bethléem, en Cisjordanie occupée, alors qu’il marchait pour aller chez sa grand-mère dans le Camp de Réfugiés d’Aida, qui se trouve près du mur de séparation. Il n’y avait pas de manifestation sur place, mais quelques adolescents avaient jeté des pierres sur la barrière de séparation alors qu’il y passait.

« Il était au mauvais endroit au mauvais moment », a dit à +972 Amal, le père d’Athal, qui est avocat. D’après lui, c’était quelques heures avant que la famille finisse par recevoir un mot du Bureau Palestinien de Liaison et de Coordination du District (DCO) disant que leur fils avait été arrêté, après quoi ils ont reçu un appel téléphonique d’un interrogateur militaire israélien.

« Nous étions heureux de le savoir en vie, qu’au moins ils ne l’avaient pas tué, surtout à un moment où nous entendons constamment parler d’adolescents abattus », a dit Ahmad.

L’arrestation d’Athal a bénéficié de l’attention internationale après que Bella Hadid ait partagé un post du militant israélien de gauche Yahav Erez sur cette affaire, post qui a reçu plus de 16.000 j’aime. Le post d’Erez, qui présentait une photo d’al-Azzeh jouant du violon et cherchait à faire pression sur les autorités israéliennes pour qu’elles le relâche, déclarait qu’Athal était « retenu en otage par l’Israël d’Apartheid ».

En réponse, Tishby – défenseure de longue date d’Israël dont la nouvelle position d’envoyée dépend du ministère des Affaires étrangères – est allée sur Instagram déclarer que Hadid « propageait de l’antisémitisme » en partageant le post d’Erez.

« Ce n’est pas vrai », a dit Tishby à ses suiveurs. « Il n’a pas été kidnappé et n’est pas non plus retenu en otage. Il a été interpelé le 16 avril, a vu deux fois un juge et a une date de libération pour le 24. Athal a été arrêté parce qu’il jetait des pierres et brûlait des pneus, raison pour laquelle il aurait été arrêté aux Etats Unis ou dans n’importe quel autre pays respectueux de la loi dans le monde. »

En partageant ce post, a poursuivi Tishby, Hadid a « répandu la haine et la désinformation, ce qui diabolise l’état juif et fait flamber – oui, Bella – fait flamber l’antisémitisme », ajoutant qu’Athal devrait « s’intéresser davantage à son violon plutôt qu’à la violence contre les Juifs. »

La vidéo de Tishby comprenait des photos de Palestiniens masqués qui semblent avoir été prises par les caméras de sécurité israéliennes installées le long de la barrière de séparation, probablement pendant les affrontements avec les forces israéliennes. Jinan, la mère d’Athal, a dit que les interrogateurs israéliens lui avaient montré, parmi d’autres documents, les deux photos vues dans l’histoire de Tishby après qu’on l’ait emmenée au poste de police d’Atarot mercredi dernier – quelques jours avant que Tishby diffuse sa vidéo.

« J’ai vu les photos qui ont été publiées sur Instagram », a-t-elle rappelé. « C’était exactement les mêmes photos [que celles qu’ils m’avaient montrées]. Ils m’ont montré deux images et ils voulaient que je dise que c’était mon fils, mais je leur ai dit que non. Ils ont dit que j’étais une menteuse. »

Depuis son arrestation, Athal a eu quatre audiences au Tribunal Militaire d’Ofer, dont l’une a eu lieu mardi dernier. Il a été accusé d’avoir jeté des pierres et mis le feu à des pneus. « Mon fils n’a rien fait et a nié toutes les accusations portées contre lui », a dit Jinan. « Ils ont continué à faire pression sur lui pendant l’enquête en utilisant des manœuvres psychologiques pour le forcer à avouer. »

Ahmad a dit que, lorsqu’il a rencontré son fils à Ofer, Athal lui avait dit que les interrogateurs menaçaient de le garder en prison « pour toujours », et pourtant Athal refuse de reconnaître les allégations. « Cela les ennuie », a ajouté Ahmad. « Je suis moi-même un avocat et nous avons très souvent parlé de droit à la maison. Il connait cela. « Athal a également dit à ses parents que, s’il refusait d’avouer, eux aussi seraient soumis à interrogatoire. Les autorités ont tenu leur promesse et ont convoqué Jinan la semaine dernière.

Violation du droit à un procès équitable

Sans surprise et malgré les allégations de Tishby, Athal n’a pas été libéré le 24 avril, mais a au contraire été emmené à une audience à Ofer, où sa détention a été prolongée.

« J’ai vu le post [de Tishby]. J’espérais que c’était vrai et qu’il serait libéré, mais, malheureusement, il ne l’a pas été », a dit Ahmad. « Je n’ai aucun espoir, mais qui sait. Je veux continuer à croire que peut-être Dieu nous viendra en aide et que le juge ordonnera la libération [d’Athal]. »

Ahmad lui-même a posté deux commentaires sur la vidéo Instagram de Tishby avant et après la date de libération prétendue par Tishby. Entre autres remarques, il a écrit (édité pour plus de clarté) : « Vous vous autorisez à être non professionnelle et à vous exprimer au nom des renseignements israéliens. Vous répandez des mensonges sur un jeune garçon innocent de 14 ans. » Quand le 24 avril est passé, il a posté une autre réponse : « Athal a été torturé par votre armée, et la mère d’Athal a dû subir l’enfer d’un interrogatoire, la pressant de condamner son fils – avez-vous des réponses à ce sujet ? Tandis que vous vous faites bronzer sur la plage, nous Palestiniens sommes torturés par votre gouvernement.

A une audience qui s’est tenue mardi au Tribunal Militaire d’Ofer, le juge Noam Breiman a ordonné la libération d’Athal avec une caution de 4.000 NIS, ainsi que la caution de 5.000 NIS d’une tierce partie. Les procédures judiciaires se poursuivront et Athal sera vraisemblablement inculpé fin mai.

Le juge a décidé que le lancer de pierres qui a eu lieu alors qu’Athal marchait par là ne visait pas les soldats israéliens, mais plutôt une tour de guet, et que, étant donné sa hauteur, il serait étonnant que les pierres aient pu causer un réel dommage.

Les arrestations d’enfants palestiniens, dont des adolescents, sont une pratique israélienne commune en Cisjordanie occupée. D’après Addameer, organisation qui travaille à défendre les droits des prisonniers politiques palestiniens détenus dans les prisons israéliennes et palestiniennes, Israël détient actuellement 160 enfants palestiniens.

Juste cette semaine, Haaretz a rapporté que, selon les chiffres de l’armée, entre 2018 et avril 2021, 96 % des accusations dans les tribunaux militaires israéliens ont abouti à des condamnations, et 99,6 % de ces condamnations ont été obtenues via une négociation de plaidoyer. Cette tendance dominante est évidente dans le cas d’Athal, le régime de l’armée et du tribunal militaire essayant apparemment de faire pression sur lui pour qu’il reconnaisse les charges pendant les interrogatoires, ouvrant la voie à un accord de plaidoyer.

Riham Nassra, avocate qui représente les détenus palestiniens dans les tribunaux militaires, a dit que publier les documents d’une enquête avant le prononcé d’une accusation, ce qu’a fait Tishby, est illégal et indique que les documents avaient en fait été fuités. « Même si ces documents avaient en quelque sorte été présentés à l’audience du tribunal, il était illégal de les publier – c’est une violation du droit à un procès équitable, surtout lorsqu’il s’agit d’un mineur, dont l’audition se déroule à huis clos, et cela peut aussi perturber l’enquête ou lui nuire. »

Le ministère israélien des Affaires étrangères, qui supervise le poste de Tishby en tant qu’Envoyée Spéciale pour Combattre l’Antisémitisme, a déclaré : « La vidéo de Noa Tishby a été publiée pour répondre à une vidéo trompeuse postée sur les réseaux sociaux avec des informations délibérément fausses au sujet de l’arrestation d’un jeune Palestinien, afin d’entacher l’image d’Israël et délégitimer ses actions. En coordination avec divers organismes, nous avons conduit un examen des faits qui a constitué le fondement de la réponse de Noa Tishby. Les photos publiées ne révèlent pas le visage du détenu et il n’y a par conséquent pas d’obstacle à leur publication. » Notamment, le ministère des Affaires étrangères n’a pas explicitement nié qu’il avait remis les documents pour que Tishby les publie.

Le porte-parole des FDI n’a pas encore répondu à notre demande de commentaires.

Oren Ziv est une photo-journaliste et membre fondateur du collectif de photographes Activestills.

Cet article a d’abord été publié en hébreu sur Local Call. Lisez le ici.

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