« Notre libération ne sera complète que lorsque tout le monde sera libre » : rapport du débat sur le boycott à l’Association américaine d’anthropologie

| Anthropologists for the Boycott of Israeli Academic Institutions pour Mondoweiss | Traduction BP pour l’AURDIP |

À Washington DC, vendredi, la réunion annuelle sur les activités de l’Association américaine d’anthropologie (AAA) a fait salle comble avec un nombre de participants jamais atteint dans l’histoire récente : plus de 700. La salle de réunion était tellement remplie que le personnel de l’hôtel a dû démonter une cloison et ajouter la pièce voisine pour pouvoir accueillir tout le monde.

À l’ordre du jour, une proposition de résolution contre le boycott des institutions universitaires israéliennes. Cette tentative de bloquer le débat sur le boycott a abouti à l’effet inverse de façon spectaculaire : à une majorité écrasante, les membres présents ont rejeté la proposition qui n’a rallié que 52 partisans.

L’atmosphère dans la salle était électrique alors que les anthropologues de toute la profession débattaient du boycott et des violations continuelles de la liberté universitaire et des droits humains des Palestiniens. Sur les 24 intervenants, les trois quarts se sont opposés à la résolution, faisant valoir que c’était une tentative pour bloquer un débat capital.

Ces derniers mois, plus de 1000 anthropologues ont signé un engagement pour le boycott afin de protester contre les violations continuelles, systématiques et généralisées par Israël de la liberté universitaire et des droits humains des Palestiniens. Les anthropologues faisant campagne pour le boycott ont choisi de ne pas suivre une résolution à la réunion de l’AAA de cette année, afin de construire le soutien le plus large possible parmi les membres au cours des mois à venir. Ils ont parrainé une série de commissions à la conférence pour mieux faire connaître le boycott et les violations des droits humains en Palestine. Malgré cela, les opposants au boycott ont cherché à court-circuiter le débat en forçant l’AAA à prendre maintenant une position anti-boycott.

Une fois la résolution présentée, Lisa Rofel, de l’université Santa Cruz, Californie, a rappelé aux membres que la discussion sur le boycott des institutions universitaires israéliennes à l’AAA ne faisait que commencer, et qu’il ne fallait pas l’arrêter.

Rofel a également critiqué l’allégation fausse de la résolution qui prétend que le boycott cherche à nuire aux universitaires israéliens. Elle a rappelé à ses collègues que le boycott ne s’applique pas aux personnes, et elle a insisté sur le mode de boycott en cours contre l’université de l’Illinois Urbana-Champaign (UIUC) pour le licenciement de Steven Salaita. Rofel a expliqué, « les universitaires qui ont été invités à donner des conférences (à l’UIUC) ont annulé les débats et ne fonctionneront pas avec l’institution. Cependant, nous avons tous été encouragés à inviter des professeurs de l’UIUC sur nos propres campus. C’est à cela que ressemble un boycott. »

Sous boycott, les Israéliens seraient toujours autorisés à participer à des réunions de l’AAA et à publier dans ses revues. Zareena Grewal, de l’université Yale, a rappelé à l’assistance que le soutien de l’Association des études américaines au boycott n’a pas empêché de nombreux Israéliens de participer à une récente réunion annuelle du groupe.

Les anthropologues spécialisés sur Israël/Palestine qui sont intervenus à la réunion ont approuvé massivement le boycott, et se sont opposés à la résolution. Ilana Feldman, de l’université George Washington, a déclaré : « 25 années de travail en Israël/Palestine m’ont donné l’information dont j’avais besoin pour savoir que le boycott est l’action juste que nous devons prendre en soutien des Palestiniens ».

Plusieurs membres ont brisé le mythe du boycott qui minerait les efforts pour changer Israël de l’intérieur. Nancy Scheper-Hughes, de l’université Berkeley, Californie, a évoqué de récentes conversations avec des dissidents israéliens qui l’ont convaincue de rejeter la résolution. Un étudiant diplômé israélien a également pris le micro, mettant en avant que « les conversations n’avaient pas eu lieu dans le néant, mais elles étaient entraînées dans des structures de pouvoir. Le boycott ne met pas fin à la conversation, mais il en change les conditions ».

D’autres étudiants diplômés ont pris également la parole contre la résolution, reflétant le large soutien en faveur du boycott dans la nouvelle génération de l’AAA. L’un a dit : « Je m’oppose à cette résolution en tant juif, et parce que durant mes Pâques juives d’adulte, nous avons l’habitude de dire que notre libération ne sera complète que lorsque tout le monde sera libre ».

Rema Hammami, de l’université Bir Zeit, Palestine, a annoncé qu’elle « était ravie enfin de se trouver à une conférence universitaire où les problèmes auxquels font face les Palestiniens sont au centre du débat ». Hammami a rappelé à ses collègues américains que les États-Unis sont « profondément impliqués dans la réalisation des actes d’Israël » par leur aide militaire, diplomatique et financière. Hammami a également regretté que, à côté d’actions par quelques personnes courageuses, les institutions universitaires israéliennes n’avaient montré aucune solidarité avec les collègues palestiniens, même quand des universités comme Bir Zeit avaient été efficacement étranglées par les checkpoints de l’armée israélienne.

Environ le quart des intervenants à la réunion ont soutenu la résolution, souvent en répétant la fausse allégation que le boycott s’applique aux universitaires israéliens en tant que personnes. Sergei Kan, de Dartmouth College, a insinué que le soutien au boycott est antisémite parce qu’il « laisse penser que l’AAA a un problème juif » - provoquant des grondements dans l’assistance.

Les membres présents d’AAA ont rejeté la résolution par acclamation, avec seulement 52 voix, sur les plus de 700 présents, à voter son soutien. La salle a réagi par un tonnerre d’applaudissements et d’acclamations.

Immédiatement après le rejet de la résolution, les membres d’AAA, à l’unanimité, ont approuvé une déclaration rédigée par les membres de l’Association des anthropologues noirs sur la violence de la politique raciale aux États-Unis. Le texte de la déclaration est disponible ici.

La défaite stupéfiante de la résolution anti-boycott a aidé à créer une nouvelle réalité au sein de l’AAA, une réalité où le boycott des institutions universitaires israéliennes devient un moyen d’action convaincant et même, de plus en plus prometteur.

Pendant ce temps, les opposants au boycott commençaient presque immédiatement à se reprocher mutuellement leur défaite. Un blog prétendant que des anthropologues en Israël avaient prévu ce résultat désastreux et avaient tenté en vain de persuader son auteur, Paula Rubel de l’université Columbia, de retirer sa résolution.

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