Mouvement BDS « Rien de solide n’a été trouvé contre Walid Raad »

[Note de l’AURDIP : Le parlement allemand a voté en mai une résolution qualifiant le mouvement BDS (Boycott, désinvestissement et sanctions) d’antisémite et appelant le gouvernement à ne pas financer ou soutenir des groupes mettant en question l’existence d’Israël, en particulier ceux critiquant le sionisme. La résolution a été votée à une large majorité : présentée par le CDU (Union chrétienne-démocrate d’Angela Merkel) et le parti social-démocrate (SPD), elle a aussi été soutenue par les Verts et le parti libéral. Le parti nationaliste Alternative für Deutschland s’est abstenu, jugeant la résolution trop faible. De nombreux membres du parti de gauche (Die Linke) ont en revanche voté contre. Depuis plusieurs sanctions ont été prises contre des artistes soutenant BDS. Comme on le verra ci-dessous, le mouvement BDS, ses objectifs et ses valeurs, mais aussi la situation en Israël et en Palestine, et le droit international, semblent très mal connus en Allemagne.]


L’ « association des amis du Ludwig Forum » veut honorer Walid Raad du prix artistique d’Aix-la-Chapelle, — même sans participation de la ville. « Certes l’artiste soutient le mouvement BDS, mais il ne remet pas en question le droit à l’existence d’Israël », a déclaré son président Michael Müller-Vorbrüggen à Deutschlandfunk.

Michael Müller-Vorbrüggen interviewé par Michael Köhler

Michael Köhler : La ville d’Aix-la-Chapelle n’accordera pas son prix artistique à l’artiste libano-américain Walid Raad, sur la base d’accusations d’antisémitisme. Elle se retire de la cérémonie de remise des prix, qui se déroule généralement en coopération avec les amateurs d’art du Ludwig Forum Aachen.

L’ « Association des amis du Ludwig Forum pour l’art international » en a décidé autrement hier, à la majorité, lors de la réunion de son comité de direction : elle remettra le prix à Walid Raad.

Iva Haendly, présidente par intérim, m’a dit au téléphone qu’elle était soulagée que la décision soit allée dans le sens des amateurs d’art d’Aix-la-Chapelle. Mais aux yeux du maire d’Aix-la-Chapelle le récipiendaire désigné est membre du mouvement BDS et a participé à des actions en faveur d’un boycott culturel d’Israël.

Walid Raad doit être honoré le 13 octobre pour son projet de plusieurs années, « The Atlas Group ». L’artiste y traite de la violente histoire du Liban.

Il y a toujours des discussions à propos des sympathisants de BDS. Récemment la ville de Dortmund a retiré le prix Nelly-Sachs à l’écrivaine Kamila Shamsie, quand il a été connu qu’elle soutient le mouvement de boycott BDS, critique d’Israël et ne veut pas être publiée en Terre sainte.

Au président des amis du Ludwig Forum, Michael Müller-Vorbrüggen, j’ai demandé : Vous avez maintenu la remise du prix. Pourquoi ?

Michael Müller-Vorbrüggen : Tout d’abord, je dois dire que la décision a été très difficile pour nous. Nous ne sommes pas une association politique, mais une association artistique. Néanmoins, nous nous sommes efforcés d’enquêter de manière très approfondie sur ces allégations d’antisémitisme contre Walid Raad - mais nous n’avons rien trouvé qui soit vraiment solide. Nous distinguons entre la critique de l’état d’Israël — je pense qu’elle est possible et même justifiée en grande partie — et la critique de l’existence fondamentale d’Israël. C’est-à-dire du droit à l’existence d’Israël. C’est quelque chose où l’Allemagne par raison d’état vient de prendre position. Mais cela nous n’avons pas pu le trouver chez Walid Raad. C’est pourquoi nous avons décidé —après une longue discussion et pas à l’unanimité— de remettre quand même le prix.

BDS – une organisation très hétérogène

Köhler : Bon, le gouvernement du Land et le gouvernement fédéral, qui a pris en mai une décision supra-partis, sans le parti Alternative für Deutschland (Alternative pour l’Allemagne), ont bien leurs raisons . Approuvez-vous la proximité avec BDS ou l’activité dans BDS et allez-vous ainsi à une confrontation avec le gouvernement du Land et le gouvernement fédéral ?

Müller-Vorbrüggen : Bon, BDS est une organisation très hétérogène, qui a été fondée en Afrique du Sud, autant que nous avons pu le découvrir . Et naturellement elle critique entre autre la politique de colonisation en cours de l’actuel gouvernement israélien sous Netanyahu. A cet égard, nous avons découvert que M. Walid Raad soutient ce mouvement. En outre, une partie de ce mouvement a également pour but de dire : nous voulons contribuer à abolir complètement l’état d’Israël. Et c’est évidemment difficile à séparer. Mais nous n’avons pu trouver aucune preuve que Walid Raad était un antisémite dans ce dernier sens.

« La réputation est claire »

Köhler : Une discussion sur ce genre de thématique est toute autre en Allemagne qu’en France, en Italie ou en Scandinavie. Comment cela a-t-il été discuté dans vos rangs ? Parce que la décision est tombée il y a déjà un an. Ou pour poser une question tout à fait concrète : est-ce que vous pouvez donc séparer la personne et l’oeuvre ?

Müller-Vorbrüggen : Pas tout à fait. Nous pensons avoir aussi la responsabilité de clarifier dans quelle mesure l’artiste peut ou doit recevoir un tel prix d’une telle association en Allemagne. Cependant la priorité de notre réflexion est naturellement la considération artistique. Et là la réputation est complètement sans équivoque.

Köhler : Personne ne remet cela en question. Je dirais, si j’étais impertinent : Est-ce qu’il y a chez vous des privilèges pour les artistes célèbres ?

Müller-Vorbrüggen : Je ne le dirais pas ainsi. Ensuite la prise de décisions se déroulerait aussi autrement. Nous avons fait des recherches tout à fait intensives. Il est hautement probable que la décision aurait été toute autre, s’il était clair publiquement ou si nous avions trouvé une preuve, une expression ou une prise de position de Walid Raad, qui devrait nous laisser conjecturer ou nous montrer qu’il est antisémite dans le sens indiqué plus haut. Mais nous n’avons pas cela. Dans la mesure où nous ne pouvions pas trouver cela, ni obtenir de l’artiste aucune telle prise de position, nous devions donc supposer que nous n’avions pas de prise, que nous ne pouvions simplement pas faire cela.

Attitude autoritaire-critique de l’artiste

Köhler : Il est quand même bien connu que c’est un artiste explicitement politique. Cela veut dire qu’une sensibilité nécessaire fonctionnait déjà chez vous.

Müller-Vorbrüggen : Oui, cela a été fait plus tôt par la commission artistique, examiner l’oeuvre et chercher à l’évaluer. Et il y a toujours une attitude proprement autoritaire-critique détectable chez l’artiste. En fait, une attitude fondamentale, que nous ne pouvons que saluer. L’oeuvre de l’artiste est effectivement politique sur certains aspects, mais ce n’est pas la politique attachée à un parti ou à une campagne politique anti-Israël.

Köhler : Ce n’est toujours pas tout à fait clair pour moi : qui finance au juste l’argent du prix ?

Müller-Vorbrüggen : Traditionellement il y a trois donateurs : la ville d’Aix-la-Chapelle, qui fait donc défaut maintenant ; un représentant du commerce d’Aix-la-Chapelle et notre association artistique. Et nous avons pu rassembler le montant complet prévu, 10000 euros, même sans la dotation de la ville.

Köhler : Maintenant il ne manque juste qu’un lieu approprié pour la remise du prix.

Müller-Vorbrüggen : Nous sommes justement en train de le chercher. Nous ne l’avons pas encore trouvé.

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