Mohamed Samir Mansour, l’infatigable libraire de Gaza

| France Culture |

En mai dernier, lors du conflit entre le Hamas et Israël, la plus célèbre librairie de Gaza avait été détruite par un bombardement israélien. Elle a rouvert jeudi dans un nouveau bâtiment. Le fils du propriétaire s’est jeté corps et âme dans ce projet.

Jusqu’au bout, les coups de perceuses et le marteau ont résonné dans le bâtiment de trois étages. Et jusqu’à la dernière minute, on a passé le balai pour enlever la poussière blanche des travaux. Et jeudi, avec deux petits jours de retard sur le calendrier prévu, le rideau de fer gris relevé a dévoilé au public un magasin splendide, tout en marbre et métal noir, avec des étagères de bois blond ou brun pour les livres. Le nouveau bâtiment s’étend sur 1 000 mètres carrés, il abrite près de 400 000 livres et a coûté environ 300 000 euros. Avec une cagnotte de soutien dès le lendemain du bombardement et des dons venus du monde entier.

À l’origine du projet, il y a bien sûr Samir Mansour, éditeur et libraire historique à Gaza, en activité depuis les années quatre-vingts, fils lui-même d’un imprimeur. Mais pour rouvrir sa librairie, détruite par un bombardement de l’armée israélienne en mai 2021, il a été secondé par son fils Mohamed. À 21 ans, le jeune homme tout juste diplômé de son école de commerce, a rejoint l’entreprise familiale. Il a personnellement supervisé le chantier quand son père était en déplacement à l’étranger. Vibrionnant dans la boutique, sans jamais lâcher son smartphone, vêtu d’un sweat-shirt à l’effigie d’un célèbre manga, il est stressé mais fier :

C’est la plus grande librairie de Palestine. Pas seulement de Gaza mais de toute la Palestine ! Elle est trois fois plus grande que celle qui avait été bombardée.

’Nous revenons plus forts. C’est difficile, c’est lourd quand on y repense mais c’est arrivé, et puis c’est passé, Dieu merci. Immédiatement après la guerre, on a continué à travailler. Nous avons participé à des salons du livre à Amman en Jordanie, aux Emirats et il y a quelques jours au Caire en Egypte. Cela veut dire qu’on n’a jamais arrêté nos activités à l’étranger tout en préparant la librairie, ici à Gaza. Malgré la destruction, on a jamais arrêté. Depuis juillet 2021, on a publié presque 70 nouveaux livres : des romans, des essais, de la poésie, des manuels de management et bien d’autres encore !’

Un coin détente et lecture pour les enfants, premier du genre à Gaza

Nida Haoucha, maîtresse de conférence à l’université toute proche attendait la réouverture avec impatience. La semaine passée, elle est même venue trop tôt, avant l’ouverture, trop pressée de retrouver un commerce conforme à ses idéaux de vie : ’Il n’y a absolument aucune alternative à la lecture. Surtout à notre époque de transformations digitales et numériques. Je fais de mon mieux pour que mes enfants lisent des livres imprimés. Quand nous étions jeunes, nous étions habitués à lire des livres mais aujourd’hui, la technologie a affecté les nouvelles générations. Donc à la maison, j’ai créé un espace bibliothèque pour mes enfants, même s’ils peuvent trouver tout ce qu’ils veulent sur internet.’

Ses trois enfants se sentiront comme chez eux dans l’espace réservé aux enfants avec des livres et un coin de détente spécialement aménagé. C’est le premier du genre dans l’enclave palestinienne de plus de deux millions d’habitants, à la population extrêmement jeune, où les femmes donnent en moyenne naissance à quatre enfants.

À quelques dizaines de mètres de l’ancienne librairie détruite, où ne subsiste qu’un cratère, Mohamed Samir Mansour voit la nouvelle comme un espace de détente et d’oubli. Elle offre trois étages de calme et de paix, dans cette enclave bruyante et polluée meurtrie par la guerre explique le jeune homme : ’À la violence dirigée contre nous, nous avons répondu en diffusant de la Culture.

Nous ne voulions pas répondre à la violence par la violence mais plutôt par la connaissance et la Culture. Lire fortifie notre pensée et notre raison

Fort de plusieurs années d’expérience et de ventes dans les deux autres librairies paternelles ouvertes à Gaza - et de taille beaucoup plus modeste - Mohamed Samir Mansour atteste que les livres les plus vendus sont les romans palestiniens et américains, les livres de développement personnel, les livres pour enfants et le Coran. Un recueil de témoignages de rescapés de la Shoah figure aussi en bonne place dans cet endroit décidément à part.