Mieux vaut être colon et israélien pour être vacciné en Palestine

| Jean-Pierre Filiu pour Le Monde |

Israël, à la pointe de la vaccination de sa population contre le coronavirus, a décidé, malgré ses obligations internationales, d’abandonner à leur sort les Palestiniens de Cisjordanie.


Israël est aujourd’hui le pays le plus avancé au monde en termes de vaccination contre le coronavirus : le 29 janvier, 32 % des quelque 9 millions d’Israéliens avaient déjà reçu leur première dose et 18 % la seconde. Les adolescents de 16 à 18 ans sont considérés comme prioritaires afin de faciliter la tenue du baccalauréat. Cette campagne volontariste se déroule alors que la troisième vague de la pandémie a conduit, depuis le 27 décembre, à un troisième confinement national et même, le 25 janvier, à la suspension, pour au moins six jours, de tous les vols internationaux. La circulation du virus demeure en effet très élevée, avec le risque de propagation des nouveaux variants et déjà plus de 4 600 décès. L’ensemble de la population devrait être vaccinée avant les élections générales du 23 mars, où Benyamin Nétanyahou, premier ministre depuis 2009, jouera une fois de plus son avenir politique.

LE DÉBAT SUR LES PRISONNIERS PALESTINIENS

Les polémiques sur la gestion gouvernementale de la crise sanitaire ont rejeté au second plan le débat sur la vaccination de la population palestinienne de Cisjordanie, qu’Israël devrait prendre en charge en tant que puissance occupante. La Quatrième Convention de Genève, un des fondements en 1949 du droit international humanitaire, prescrit en effet, dans son article 56, que « la puissance occupante a le devoir d’assurer et de maintenir, avec le concours des autorités nationales et locales, les établissements et les services médicaux et hospitaliers, notamment en adoptant et en appliquant les mesures prophylactiques et préventives nécessaires pour combattre la propagation des maladies contagieuses et des épidémies ». Depuis le début, en 1967, de son occupation de Jérusalem-Est, de la Cisjordanie et de la bande de Gaza, Israël a décidé de n’appliquer cette convention que de manière sélective, et ce malgré un avis consultatif rendu en faveur de son applicabilité, en 2004, par la Cour internationale de justice de La Haye.

Un vif débat a, en revanche, opposé deux membres du gouvernement Nétanyahou sur la vaccination des quelque 4 400 Palestiniens détenus dans les prisons israéliennes. Le ministre de la sécurité publique, Amir Ohana, n’était pas favorable à leur vaccination, à la différence de son homologue de la santé, Yuli Edelstein, soutenu par le procureur général et le président de l’Etat d’Israël. C’est finalement Edelstein qui l’a emporté, avec le lancement, le 17 janvier, des opérations de vaccination de l’ensemble des détenus, sans distinction de nationalité. Dans le même ordre d’idées, la campagne de vaccination englobe à Jérusalem-Est, territoire annexé par Israël depuis 1980, aussi bien les quelque 200 000 résidents israéliens que les 300 000 Palestiniens, détenteurs d’une carte d’identité spécifique, même s’ils n’ont pas la nationalité israélienne.

LES COLONS SEULS VACCINÉS EN CISJORDANIE

Alors que la population palestinienne de Cisjordanie et de la bande de Gaza résistait mieux que l’israélienne au début de la pandémie, sans doute du fait de sa plus grande jeunesse, l’état calamiteux du système local de santé a entraîné une progression fulgurante des contaminations à l’automne, avec aujourd’hui plus de 1 800 décès comptabilisés (environ 1 300 pour les 2,8 millions d’habitants de Cisjordanie et 500 pour les 2 millions de Gaza). L’Autorité palestinienne a signé en janvier quatre contrats d’importation de vaccins, dont le russe Spoutnik 5, qui, livrés dans les deux mois, devraient permettre de vacciner à terme 70 % de la population de la Cisjordanie et de Gaza. Le ministre de la santé israélien a balayé toute demande palestinienne de vaccination, se prévalant des accords d’Oslo, signés en 1993 entre Israël et l’Organisation de libération de la Palestine (OLP), et assignant à l’Autorité palestinienne la responsabilité de la santé de la population sous son contrôle.

Les organisations humanitaires ont rappelé l’ironie de cette invocation des accords d’Oslo par un gouvernement Nétanyahou qui les a méthodiquement vidés de leur sens, sapant ainsi les capacités d’action de l’Autorité palestinienne. Amnesty International a dénoncé une « discrimination institutionnalisée » et appelé Israël à « fournir des vaccins de manière juste et équitable aux Palestiniens vivant sous occupation ». Selon Human Rights Watch, « rien ne peut justifier l’actuelle situation dans certaines parties de la Cisjordanie, où des habitants juifs du côté d’une route reçoivent des vaccins, tandis que, de l’autre côté de la route, des habitants palestiniens n’y ont pas droit ». C’est bien ce deux poids, deux mesures au profit des quelque 450 000 colons israéliens de Cisjordanie qui suscite l’indignation.

Il semble cependant exclu qu’Israël amende à cet égard sa politique, y compris pour les près de 140 000 Palestiniens qui viennent quotidiennement de Cisjordanie pour travailler sur son territoire. Le coordonnateur de l’ONU pour le Proche-Orient a dès lors « exhorté Israël à contribuer à répondre aux besoins des Palestiniens dans les territoires palestiniens occupés et à œuvrer, de manière générale, pour que les vaccins anti-Covid-19 soient plus disponibles ». Quant au roi Abdallah II de Jordanie, dont le pays a entamé sa propre campagne de vaccination, il a jugé contre-productive la politique israélienne : « Si vous regardez la connexité des Palestiniens et des Israéliens, vous ne pouvez pas vacciner une partie de votre société, et pas l’autre, et penser que vous serez en sécurité. » Une fois de plus au Moyen-Orient, la crise sanitaire apparaît non seulement comme un révélateur, mais comme un amplificateur des tensions, des contradictions et des rapports de force.