Menaces sur le discours inaugural d’Achille Mbembe à la Triennale de la Ruhr 2020 en Allemagne

| Rolf Verleger |

Lettre ouverte au député FDP Lorenz Deutsch contre la censure par Rolf Verleger


Remarque préliminaire sur le contexte :

Lors de la Triennale de la Ruhr de cette année (2020), le discours d’ouverture doit être prononcé par Achille Mbembe, un historien et politologue camerounais qui a enseigné pendant de nombreuses années aux États-Unis et maintenant en Afrique du Sud. Il a notamment reçu le prix Geschwister Scholl de la ville de Munich en 2015, le prix de la Fondation Gerda Henkel et le prix Ernst Bloch de la ville de Ludwigshafen en 2018.

Lorenz Deutsch, le porte-parole à la culture du FDP au parlement du Land de Rhin du Nord-Westphalie, a découvert que Mbembe était critique à l’égard de la politique d’Israël. Il a même signé une pétition BDS en 2010.

Si la méthode n’était si inquiétante, il n’y aurait là rien d’autre qu’une saynète de province. Mais voilà que tout le monde hoche gravement la tête : BDS - cela ne va vraiment pas.

- Lettre ouverte de M. Deutsch à la directrice de la triennale de la Ruhr, Dr. Stefanie Carp.

- Rapport dans le MONDE.

- Commentaire plus raisonnable dans la culture DLF.

- Et encore mieux dans les FAZ.

Voici ma lettre du 17 avril 2020 à Lorenz Deutsch, député du Land.


Prof. Dr. Rolf Verleger
Président de l’Alliance pour la justice entre Israéliens et Palestiniens
verleger[at]bip-jetzt.de
www.bip-jetzt.de
www.rolf-verleger.de
17 avril 2020

À M. le député Lorenz Deutsch
Porte-parole de la politique culturelle du FDP au parlement du Land de NRW
par courrier électronique : Lorenz.Deutsch[at]Landtag.nrw.de

Objet : Votre lettre ouverte du 23 mars 2020 au directeur de la Triennale de la Ruhr

Cher Monsieur Deutsch,

J’écris ce qui suit à la fois de ma propre initiative - en tant que juif fils de survivants de l’extermination des Juifs par l’Allemagne nazie, qui défend le message moral et les valeurs éthiques de la tradition juive - et, en conséquence directe, en ma qualité de fondateur (avec Rupert Neudeck, entre autres) et de président de l’Alliance pour la justice entre Israéliens et Palestiniens.

Votre déclaration a suscité en moi un grand malaise.

1) L’antisémitisme

Vous écrivez dans votre lettre ouverte que le mouvement BDS est antisémite « dans sa racine », au motif qu’il viserait à mettre fin à l’existence d’Israël par la diabolisation, la délégitimation et la désinformation.

Comment parvenez-vous à un tel jugement ?

Serait-ce en raison de ce qui s’est passé, et qui a été cité à titre d’exemple dans la résolution du parlement du Land de NRW du 11 septembre 2018 (après avoir fait la une de nombreux médias), lorsque, dans la petite salle de séminaire de l’Université Humboldt de Berlin, un député de droite de la Knesset israélienne a été empêché de s’exprimer par des partisans du BDS qui l’ont pris à parti, entre autres, au cri d’"apartheid" ? Cela était-il censé être antisémite ? Ces partisans du BDS étaient des Juifs israéliens vivant à Berlin. Certes, il y avait une « survivante de l’Holocauste » assise à côté du député de la Knesset, peut-être (je n’en sais rien) une sympathisante envers ses opinions politiques. N’est-il pas permis de prendre à parti ces personnes ? Pensez-vous qu’enfant, adolescent et adulte, je ne me suis toujours adressé qu’en murmurant à la faible proportion de mes proches qui avaient survécu à l’extermination des Juifs, y compris mes parents ? La description de cet événement comme « antisémite » est une baliverne propagandiste de tabloïde - il ne s’agissait que d’une violente dispute politique entre Juifs.

Avez-vous pris note de la lettre de 240 universitaires juifs au Bundestag dans laquelle nous dénonçons cette caractérisation (absurde) du mouvement BDS comme antisémite ? NOUS, qui avons signé cette lettre, sommes-nous les antisémites ? Et êtes-vous quant à vous celui qui décidez quels Juifs sont antisémites et lesquels ne le sont pas ?

Savez-vous que la Jewish Voice for Peace, organisation à laquelle appartiennent des dizaines de milliers de Juifs américains libéraux de gauche, soutient directement BDS ? Sont-ils tous antisémites ? Savez-vous que la frange traditionaliste-extrémiste de l’orthodoxie juive maudit, donc boycotte, Israël qu’elle tient pour une hérésie ? Ces dizaines de milliers de personnes appartenant à la communauté hassidique de Satmar sont-elles des antisémites ? Et est-ce que ce sont maintenant les politiciens du FDP qui décident quel Juif est antisémite et lequel ne l’est pas ? De quelles hautes valeurs morales les enfants et les petits-enfants des criminels et des sympathisants nazis se croient-ils dans leurs phantasmes, ici en Allemagne, les dépositaires ? À quel grotesque renversement des rôles assistons-nous donc ici ?

Savez-vous qu’il ressort de toutes les enquêtes empiriques sur les partisans allemands de la cause palestinienne - des modérés aux radicaux du BDS - que ceux-ci sont motivés par les droits de l’homme ? Les droits de l’homme sont-ils donc censés être antisémites ?

Mes parents se seraient réjouis de tels « antisémites » - parce que ceux-ci les auraient aidés. Je peux le dire avec une conviction totale, grâce à ma connaissance de toute une série de partisans du BDS. Je ne serais pas aussi sûr de bien de ceux qui se présentent comme les grands chasseurs antisémites d’aujourd’hui ; à mon avis, beaucoup d’entre eux ont une mentalité de disciples.

2) Les proclamations anti-BDS sont des écrans de fumée pour protéger l’injustice israélienne

En vérité, il ne s’agit pas du tout d’une évaluation réaliste de BDS. L’objectif de documents tels que la résolution du parlement du Land de NRW du 11 septembre 2018, ainsi que votre dernière intervention, est plutôt de couvrir la vieille pratique des organismes de droit public consistant à préconiser des relations étroites avec le gouvernement nationaliste d’Israël au niveau international et, au niveau local, avec les fonctionnaires juifs même quand ils soutiennent la politique Orban/Trump/AfD du gouvernement israélien, au mépris des droits de l’homme. Des exemples tirés de mon expérience, qui n’ont rien à voir avec BDS :

  • Mars 2011, Berlin : la veille de l’événement, le maire en exercice a annulé sa participation à la remise du prix Otto Hahn pour la paix à Daniel Barenboim ; il n’était pas non plus disponible pour trouver une autre date. Je devais faire l’éloge.
  • Mai 2013, Budapest : mon cours à l’université germanophone d’Andrassy a été annulé par le recteur en raison d’un appel téléphonique d’un certain M. Ilan Mor, qui était intervenu « en tant qu’homme privé » (dans sa vie professionnelle à l’époque, il était ambassadeur d’Israël en Hongrie).
  • Mars 2015, Hechingen : sur l’intervention de la Communauté israélite de Stuttgart, je n’ai pas été autorisé à donner ma conférence dans la (merveilleuse) Vieille Synagogue de Hechingen, à l’invitation de l’Association des amis de la Vieille Synagogue ; nous avons déménagé dans une salle de réunion plus grande qui était pleine à craquer de personnes intéressées.
  • Juin 2015, Neuss : en raison de l’intervention de la communauté juive de Düsseldorf, le maire de Neuss a arbitrairement mis fin à une série de conférences sur le « Moyen-Orient » au centre d’éducation des adultes de Neuss en janvier 2015. Le comité culturel de la ville est toutefois revenu sur cette décision, de sorte que j’ai pu y donner une conférence en juin 2015.
  • Octobre 2019, Mannheim : Une conférence prévue pour juin 2019 dans le centre de jeunesse subventionné par la ville a été rejetée par la direction de l’institution. En considération de la communauté juive de Mannheim, l’organe directeur du centre ecclésiastique d’éducation œcuménique sanctclara a également refusé de me recevoir comme conférencier en septembre 2019. La salle de réunion de l’hôtel, dans lequel nous avons ensuite déménagé en octobre 2019, était surpeuplée.

Comme je l’ai dit, tous ces problèmes n’ont absolument rien à voir avec BDS. Par exemple, lors de ma conférence à Mannheim, le mot « BDS » est apparu pour la première fois une heure et demie après le début de la manifestation, au milieu de la discussion, lorsqu’on m’a demandé pourquoi une conférence aussi intéressante et importante rencontrait tant de difficultés à Mannheim.

La lutte contre l’épouvantail BDS n’est rien d’autre qu’un écran de fumée pour amener les gens de sensibilité libérale et démocratique à s’incliner docilement devant les politiques nationalistes extrémistes du gouvernement israélien. Cela se voit dans les difficultés que j’ai énumérées, ainsi que dans celles que connaissent mes amis politiques, comme les juives et juifs Judith Bernstein, Nirit Sommerfeld, Abraham Melzer ou, depuis dix ans, les combattants de la paix comme Andreas Zumach et Norman Paech. Ici, le droit fondamental à la liberté d’opinion et à la liberté de réunion est combattu au nom de la lutte contre l’antisémitisme présumé. En première ligne de ce mouvement anti-libéral figure votre parti, le FDP, qui voit manifestement ici un créneau vendeur, dès lors que les sympathies politiques pour les nationalistes radicaux israéliens émanent surtout de leurs amis Orban, Bolsonaro, Trump et, en Allemagne, de l’AfD : sur ce thème, le FDP peut être tout aussi extrémiste de droite que l’ADF tout en se présentant de manière plus acceptable aux yeux d’un public libéral que l’ADF, et en prétendant même tirer les leçons du national-socialisme.

Vous aurez compris que vous faites de l’Allemagne la risée des intellectuels et des artistes du monde entier, y compris des Juifs. On croit lire, lorsque l’on jette un œil sur le nom des signataires contre le retrait du prix Nelly Sachs à Kamila Shamsie, le Who’s Who de la scène culturelle anglo-saxonne. Comme on le sait, les rapporteurs de l’ONU pour les droits de l’homme ont également interrogé le gouvernement fédéral sur la résolution anti-BDS du Bundestag. Et bien sûr, tout cela est incompatible avec un État constitutionnel libéral et démocratique. C’est non seulement une honte pour l’Allemagne, mais c’est aussi un encouragement à l’antisémitisme dans notre pays, car si - comme vous le faites avec votre citation d’ouverture du jeune journaliste américain Bari Weiss - la lutte pour les droits de l’homme est assimilée à l’antisémitisme, alors « l’antisémitisme » deviendra à un moment donné un titre honorifique. Je trouve cela très triste ; vous et vos amis politiques en portez la responsabilité.

Je vous prie d’agréer, Monsieur le Président, l’expression de mes sentiments distingués.

Traduction MR pour l’AURDIP