Lutter contre la répression en Grande-Bretagne avant qu’elle n’arrive chez nous

| Ivar Ekeland |

On sait que la reprise en main du parti travailliste par les blairistes s’est traduite par une purge de tous les progressistes, dont des personnalités juives fort connues, comme Moshe Machover, sous prétexte d’antisémitisme. L’offensive s’étend maintenant aux universités, où les enseignants-chercheurs qui essayent de faire comprendre aux étudiants la réalité de la colonisation israélienne et son emprise sur nos sociétés sont l’objet de campagnes médiatiques et de pressions financières. Une première brèche a été faite dans les libertés académiques, car l’Université de Bristol vient de révoquer un professeur de sociologie, David Miller. Une enquête indépendante a conclu qu’il n’avait rien commis d’illégal, mais l’université le licencie pourtant pour motif non précisé. Nos amis du BRICUP, ainsi que les “Jewish Voices for Labour”, nous demandent d’intervenir auprès de l’Université. J’ai écrit hier la lettre qui suit et je vous encourage à en faire autant.


Cher Monsieur le Vice-Chancelier

En tant qu’ancien président d’université, je suis choqué par la révocation du professeur Miller par l’Université de Bristol. De notre côté de la Manche, les précédents historiques aux révocations de professeurs sont tellement graves que nous considérons qu’elles ne doivent être entreprises qu’en dernier ressort et au terme d’un processus transparent et documenté. Nous estimons que la justification avancée par l’Université de Bristol, à savoir que “le professeur Miller ne s’est pas conformé aux standards de comportement que nous attendons de nos employés” ne sont pas conformes aux standards de comportement que nous attendons des universités. En effet, l’accusation est si vague et si peu documentée qu’elle peut s’appliquer à n’importe qui, et ouvre ainsi la porte à toute sorte de révocation arbitraire. Nous sommes conscients du fait qu’il y a une campagne en cours pour accuser le professeur Miller d’antisémitisme, et sa révocation sans autre forme de procès ne peut être comprise que comme une confirmation de cette accusation. Mais nous savons par ailleurs que l’Université a mandaté “un rapport indépendant par un avocat éminent, qui a pris en compte la question importante de la liberté d’expression académique, et qui a conclu que les commentaires du professeur Miller ne constituaient pas des déclarations répréhensibles”. Au vu de cette conclusion, l’Université de Bristol, en confirmant de facto l’accusation d’antisémitisme, se livre à ce qui est purement et simplement une calomnie, indigne de toute institution respectable, sans parler d’une université.

Je suis moi-même un mathématicien, et mon travail ne m’a jamais mis en conflit avec des intérêts publics et privés: tout le monde s’en fout. Les sociologues et les politologues, par contre, sont dans une situation très différente, car leur travail, si du moins ils ont le courage, comme ils le devraient, d’étudier la société dans laquelle ils vivent, ne peut que heurter des intérêts publics ou privés. Pour cette raison, ils doivent être protégés, davantage encore que d’autres disciplines. Autrement, la sociologie et la science politique vont tout simplement se faner et mourir, comme elles l’ont fait dans l’Union Soviétique, qui était au premier rang mondial en mathématiques et en physique, et la risée du monde en sciences sociales. L’Union Soviétique n’a pas été sauvée par sa force en mathématiques et en physique, et les universités non plus ne peuvent pas se permettre de ne pas avoir de pensée indépendante en sciences sociales.

C’est dans l’intérêt général des universités, y compris de la vôtre, que la révocation du professeur Miller soit révoquée.

Ivar Ekeland
Ancien Président, Université Paris-Dauphine
Fellow de la Société royale du Canada, membre de l’Academia Europea