Les photos qui révèlent ce qu’Israël essaie de cacher

| Gili Merin pour Haaretz | Traduction J.Ch. pour l’AURDIP |

Une exposition au Musée d’Art de Tel Aviv montre de façon excitante quoique troublante, depuis les airs et le sol, des villages abandonnés, des terres clôturées et des localités non reconnues.


Lorsque des journalistes et des chercheurs ont essayé d’obtenir des photos satellite de la Bande de Gaza pendant l’opération militaire qu’Israël y a menée le mois dernier, ils se sont retrouvés avec quelque chose qui semblait venir d’une époque antérieure – des images granuleuses et de basse résolution. Bien que les photos de Gaza et d’Israël disponibles dans le cadre des services satellite gratuits de Google aient récemment actualisées, leur qualité est significativement plus faible que les photos d’autres parties du monde (y compris la Corée du Nord). D’après un article paru dans ce journal peu après la guerre, la raison est en lien avec une loi votée par le Congrès américain dans les années 1990 qui restreint la qualité et la disponibilité des images satellite commerciales d’Israël/Palestine.

Une exposition actuellement présentée au Musée d’Art de Tel Aviv illustre de manière frappante l’impact d’un accès limité à une photographie de qualité supérieure. « Anti-Mapping » [Anti-Cartographie] par Miki Kratsman et Shabtai Pinchevsky (commissaire de l’exposition : Raz Samira), propose des images spectaculaires qui présentent une alternative aux moyens officiels de cartographier qui sont sous le contrôle de l’État. Au long de plusieurs années, les deux photographes ont parcouru le pays en récoltant de la documentation sur des sites contestés à la fois littéralement et symboliquement – sur la terre et dans la conscience publique : des villes palestiniennes détruites en 1948, des villages bédouins non reconnus, et une série de lieux qui jouxtent la route de la Ligne Verte. Utilisant toutes sortes de technologies, ce binôme a créé une cartographie détaillée d’Israël – précisément dans les endroits que l’État cherchait à effacer, occulter et dissimuler.

Le but, explique Kratsman, était de présenter les endroits qui n’apparaissent pas sur les cartes pour deux raisons : premièrement, parce que leur nom a été complètement effacé (ou, au mieux, remplacé par le mot hirbe - « ruine ») et/ou parce que leurs restes ont été recouverts par des forêts du Fond National Juif, de nouvelles villes sionistes ou des bases des FDI. Et deuxièmement, parce que certaines parties de ces traces ne sont pas récupérées par la photographie satellite à basse résolution. Bien que la législation spécifique américaine qui empêchait la diffusion d’images à haute résolution d’Israël ait été annulée il y a quelques mois, les services satellite, Google en particulier, doivent encore mettre leurs cartes à jour.

Pour contrer ce problème, Kratsman et Pinchevsky ont commencé à travailler à un projet alternatif de cartographie – depuis l’air et au sol. Ils ont utilisé des drones pour prendre des milliers de photos aériennes et s’en sont servi pour assembler un modèle 3D en utilisant une technique appelée photogrammétrie. Avec ces 2.500 images par drone, une seule photographie multicouches a finalement été créée et imprimée pour la nouvelle exposition avec l’incroyable résolution de 1.5 centimètres par pixel – plus de cent fois plus grand que ce qui est normalement disponible en ligne. Les images ont été imprimées sur un papier peint qui a été installé sur les murs de la galerie photos du musée.

Les résultats sont fascinants. Les œuvres sont réparties autour de l’exposition selon la taille du mur et les proportions spatiales de la galerie. A première vue, vous pensez que vous regardez une image satellite habituelle, mais en y regardant de plus près, vous découvrirez une texture riche en détails émouvants et troublants.

Un exemple frappant est la photo de Khan al-Ahmar, près de la colonie de Kfar Adumim à l’extérieur de Jérusalem. Le village fait partie d’un groupe de 12 communautés de réfugiés palestiniens qui font face à une expulsion. Dans ces localités, qui font partie de la Zone C (c’est-à-dire sous contrôle total d’Israël), photographier par drone est interdit, mais Kratsman et Pinchevsky sont arrivés à éviter les soldats et à relever très en détail la vie quotidienne des gens qui vivent dans des cabanes de tôle et des tentes dans cette zone – et qui manquent des infrastructures les plus basiques de routes, d’eau et d’électricité. Ces communautés ont déjà été chassées plusieurs fois ; une bataille juridique est actuellement en cours à propos d’un nouveau projet de démolition de Khan al-Ahmar et de l’école qui y avait été construite en 2009 par des bénévoles avec des matériaux recyclés, dont des pneus, de la boue et de l’argile.

Le duo de photographes a également fourni de la documentation sur le village d’Al-Araqib près de Be’er Sheva, qui est devenu un symbole de la lutte des Bédouins dans le Néguev après avoir été détruit et reconstruit plus de 100 fois.

« Nous nous y sommes baladés pendant plusieurs heure, essayant de trouver des restes du village », dit Pinchevsky. « Mais ce n’est que quand nous avons lancé le drone que nous avons réalisé que le village était juste sous nos pieds. Depuis l’air, nous avons pu distinguer les traces d’un important ratissage de la terre, preuve que des bulldozers avaient démoli les maisons et aplani le terrain. »

Les images de l’exposition illustrent à quel point la photographie aérienne peut révéler des détails invisibles depuis le sol. Dans un villa près de Modi’in par exemple, le duo a découvert le tracé des rues de tout un village qui avait été effacé. Depuis le sol, rien de tout cela n’était visible, mais après avoir traité les images envoyées par le drone, ils ont vu des murs de pierres qui séparaient les parties de ce qui était autrefois une rue ; à Beit Guvrin, au centre du pays, ils ont repéré les vestiges de parcelles agricoles séparées par une barrière basse en pierres invisible à l’œil nu ; et, dans le village de Hoshen en Haute Galilée, ils ont observé les restes du village musulman de Safsaf, qui a été conquis par l’armée israélienne naissante en 1948 dans une opération qui s’est terminée avec le massacre de dizaines de résidents locaux.

Kratsman et Pinchevsky ont par ailleurs pris des « portraits » fixes des sites, au niveau du sol et en utilisant la technique habituelle du portrait. Ces photos sensibles, qui exposent l’intérieur et l’extérieur des tentes et des baraques, fournit une vue de près et personnelle d’un endroit qui complète la perspective quasi-scientifique vue d’en haut. Si l’on comprend que rien ne restera juste comme c’était au moment où les photos ont été prises, dans le projet, chaque image est accompagnée des ses coordonnées exactes, altitude et heure. Ainsi, le projet « Anti-Mapping » constitue une archive du présent et un outil de comparaison dans l’éventualité de n’importe quel changement, effacement, démolition (ou peut-être reconstruction) futurs.

Kratsman et Pinchevsky ont choisi les sites en croisant les informations issues de plusieurs sources : des conversations avec les résidents, la « Carte de la Nakba » créée par l’association à but non lucratif Zochrot, le Forum de Coexistence du Néguev pour l’Égalité Civile, et l’« Atlas de Palestine » de Salman Abu Sitta.

Kratsman, grand militant israélien de défense des droits de l’homme, a récolté de l’information sur les villages non reconnus du Néguev depuis plus de dix ans, généralement avec l’entière coopération des habitants. Pinchevsky, qui a été un étudiant de Kratsman au département de photographie de l’Académie Bezalel des Arts et du Design à Jérusalem, termine actuellement sa maîtrise en Art à l’université Northwestern de l’Illinois. Ses travaux traitent spécifiquement des relations entre les techniques de la photographie et l’occupation israélienne – par exemple, au moyen d’un simulateur qui imagine un survol d’Israël d’avant 1948, intitulé « A Brusing Gaze on a Faltering Landscape » [Regard Douloureux sur un Paysage Chancelant]. Ensemble, Kratsman et Pinchevsky voient la pratique de la cartographie et le travail photographique comme une action profondément politique dont le but est d’imposer un agenda idéologique au domaine culturel.

L’exposition « Anti-Mapping », en place jusqu’au 2 octobre, souligne le besoin de revenir au musée et dans les lieux d’exposition après une année d’expositions en ligne et d’art numérique à cause de la pandémie du coronavirus. « La circulation du public dans l’image est essentielle », dit Kratsman, ajoutant qu’il continue à découvrir de nouveaux détails dans les images chaque fois qu’il les regarde. En réalité, alors que vous déambulez dans l’espace d’exposition, la qualité du travail des artistes s’impose et incite le spectateur à rechercher plus de détails dans chaque image. Entre l’esthétique de l’imagerie par satellite et autre et la violence que ces images cherchent à présenter, on trouve la protestation des artistes qui, avec ce projet, prennent position contre le statut privilégié de ceux à qui on donne les outils pour voir.

« A cet instant, seules de rares personnes – agences d’espionnage et sociétés privées – ont accès à cette information », remarque Pinchevsky. « Et s’il y a quelque chose qu’il faudrait exiger en ces temps que nous vivons, c’est que tout le monde ait le droit de voir. »

- Certaines photos sont disponibles ici