Les espions d’Israël des droits de l’homme : une manipulation du discours

Les révélations sur l’infiltration d’ONG par Israël dans les années 1970 en ont choqué beaucoup, mais ses « espions » contre les droits de l’homme sont toujours à l’œuvre.


Un exposé fascinant dans Haaretz révèle comment, au milieu des années 1970 – peu après l’occupation de l’occupation de la Cisjordanie, de la bande de Gaza, de Jérusalem-Est et du plateau du Golan -, Israël a utilisé ses professeurs d’université pour infiltrer Amnesty International.

L’État est donc activement intervenu dans le but d’influencer le militantisme pour les droits de l’homme, juste au moment où le discours sur les droits devenait l’une des formes les plus populaires de la lutte politique contre l’injustice à travers le monde.

L’article de Haaretz révèle comment Yoram Dinstein, éminent universitaire en droit international et aujourd’hui professeur émérite à l’Université hébraïque, a servi comme agent pour le compte du ministère des Affaires étrangères israélien durant son mandat de président de la branche israélienne d’Amnesty International, de 1974 à 1976.

Travaillant avec le directeur adjoint du ministère, Sinai Rome, de la division des organisations internationales, Dinstein a agi comme informateur tout en manipulant les activités des groupes de droits.

Par exemple, quand une association des femmes arabes aux États-Unis a demandé des informations sur les détenus et prisonniers palestiniens, Dinstein a écrit au ministère lui disant qu’il penchait pour ne pas répondre.

Le directeur adjoint du ministère, cependant, a insisté : « Il nous semble qu’il y a matière à répondre à la lettre et qu’il convient d’écrire qu’’il n’y a aucun prisonnier de conscience palestinien dans les prisons, mais plutôt des terroristes et d’autres qui ont été jugés pour des atteintes à la sécurité’ ».

Il a également été donné comme instruction à Dinstein de transmettre toutes les correspondances aux consulats israéliens de New York et Los Angeles.

En outre, Dinstein a utilisé sa fonction de « président de la section nationale Israël d’Amnesty » pour critiquer les avocats, telle que Felicia Langeer, qui luttaient pour les droits de l’homme des Palestiniens devant les tribunaux israéliens, et donc, sur le fond, utiliser la réputation de l’organisation pour miner les droits de l’homme.

Un échange idéologique et financier

Un collègue de Dinstein à l’Université hébraïque, Edward Kaufman, qui est devenu par la suite le président du conseil d’administration de B’Tselem, organisation israélienne des droits de l’homme, et qui est toujours aujourd’hui un défenseur bien connu des droits de l’homme, de même qu’un membre actif de l’industrie de la paix, ce collègue, Edward Kaufman, est également cité comme ayant été en contact avec les fonctionnaires du ministère des Affaires étrangères.

Alors qu’il est représenté comme un collaborateur moins enthousiaste que Dinstein, dans l’une des lettres le directeur adjoint du ministère remercie Kaufman pour un rapport qu’il a préparé sur la conférence d’Amnesty sur la torture, qui s’est tenue vers la fin de 1973, après la guerre d’Octobre.

L’échange a été à la fois idéologique et financier. L’exposé révèle comment Dinstein a reçu de l’argent du gouvernement pour ses frais, révélant qu’il n’était pas le seul membre d’Amnesty à accepter une rémunération du gouvernement.

Ces révélations laissent penser que déjà, dans les années 1970, quand les droits de l’homme étaient encore considérés par beaucoup comme une arme radicale pour renforcer l’émancipation et un outil pour la protection des libertés individuelles contre les États violents, Israël avait relativement bien réussi, en orientant la façon dont le discours sur les droits de l’homme a été mobilisé par la branche locale de la plus importante organisation internationale des droits de l’homme.

Elles suggèrent en outre qu’une domination par l’État et la défense des droits de l’homme ne sont pas toujours antithétiques.

Des opérations clandestines aux actions ouvertes

Aujourd’hui, de telles opérations clandestines sont clairement renforcées par des opérations ouvertes. Israël se sent désormais à l’aise pour réprimer les ONG des droits de l’homme qui dénoncent la politique systématique de l’État de dépossession et d’assujettissement des Palestiniens, présentant ceux-ci comme une menace à sa sécurité nationale.

Simultanément, les professeurs d’université continuent de participer à l’attaque contre les ONG libérales pour les droits de l’homme.

L’ONG Monitor, par exemple, analyse des rapports et communiqués de presse d’ONG locales et internationales, et enquête sur les donateurs internationaux qui les financent.

Fondée par le professeur Gerald Steinberg, de l’Université Bar Ilan, l’ONG Monitor a été la première organisation israélienne à formuler ses critiques contre des organisations libérales de droits de l’homme avec l’argument sécuritaire.

La ligne de son raisonnement a été articulée dans un article intitulé, « Les ONG font la guerre à Israël », et, plus loin, elle prétendait que les droits de l’homme étaient exploités comme une « arme contre Israël ».

Steinberg a ainsi misé sur la tendance conservatrice aux États-Unis de l’après 11 Septembre, et a commencé à employer le terme de guerre juridique – communément définie comme l’utilisation de la loi pour atteindre des objectifs militaires – pour qualifier la tentative des individus et organisations qui saisissaient les tribunaux contre certaines pratiques de violations par l’État émanant de la guerre dite contre le terrorisme – tels que la torture, les exécutions extrajudiciaires, et le bombardement d’infrastructure urbaines civiles.

« Une campagne de guerre juridique »

Anne Herzberg, de l’ONG Monitor, explique qu’une campagne de guerre juridique a été engagée contre Israël par des ONG superpuissantes (comme Amnesty International et Human Rights Watch), lesquelles, en coopération avec des groupes libéraux palestiniens et israéliens pour les droits de l’homme, ont recours à des juridictions universelles pour porter les litiges devant les tribunaux nationaux européens, nord-américains ou d’Israël.

Bien que ces ONG prétendent faire partie de la lutte pour les droits de l’homme, l’évidence montre, selon l’opinion de Herzberg, « que la motivation au cœur de cette activité est de promouvoir une guerre juridique » afin de « punir Israël pour ses opérations antiterroristes ».

Dans le même ordre d’idées, Elisabeth Samson, avocate spécialisée en droit international d’un groupe de réflexion de droite, également basé à l’Université Bar Ilan, soutient que ceux qui déploient la guerre juridique « ne combattent pas un occupant, ni ne remettent en cause une incursion militaire, ils combattent les forces de la liberté, ils combattent la voix de la raison, et ils s’attaquent à ceux qui ont la liberté de s’exprimer et d’agir ouvertement ».

Les intérêts de ces membres du corps enseignant sont complètement alignés sur ceux de l’État. Ils sont préoccupés par le fait que les preuves des violations systématiques recueillies par les ONG locales des droits de l’homme sortent des frontières du débat interne.

Ils sont menacés à cause des accusations de mauvais traitements qui s’accumulent dans les immenses archives des violences orchestrées par l’État, archives qui ne peuvent plus être regroupées à l’intérieur de l’espace juridique, politique et symbolique de l’État. Par conséquent, ils s’en prennent continuellement aux organisations libérales des droits de l’homme.

Alors que les espions des droits de l’homme sont probablement toujours à l’œuvre ici, la différence entre les années 1970 et aujourd’hui, c’est qu’ils n’ont plus besoin d’être clandestins.

Neve Gordon est professeur visiteur Leverhulme à l’École des études orientales et africaines (SOAS) de l’Université de Londres.

Nicola Perugini est enseignant du supérieur à l’Ecole des sciences sociales et politiques de l’Université d’Edinburg.