Légitimer l’université Ariel marginalise encore davantage les droits palestiniens

| Ahmed Abbes, Ofer Aharony, Nir Gov, Michael Harris, Assaf Kfoury, Anat Matar, Haynes Miller and George Smith pour Times Higher Education | Traduction CG pour l’AURDIP |

L’annonce par les Etats-Unis qu’ils considèrent dorénavant les colonies israéliennes comme conformes au droit international ne les rend pas telles, disent huit universitaires renommés.


Lors d’une récente cérémonie à l’université Ariel, le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahou, le ministre de la Science et de la Technologie et l’ambassadeur des Etats-Unis en Israël David Friedman ont signé des amendements à de précédents accords entre les Etats-Unis et Israël qui régularisent leur collaboration bilatérale en science, technologie et agriculture.

La phrase introductive de l’annonce officielle de ces amendements, signés le 28 octobre, par le Département d’Etat américain, déclare : « Aujourd’hui, les Etats-Unis et Israël se sont mis d’accord pour ôter les restrictions géographiques » [nos italiques] des précédents accords, qui remontent aux années 1970.

Désormais, des initiatives conjointes scientifiques et technologiques seront autorisées et subventionnées dans tous les territoires sous juridiction israélienne — en particulier, à l’université Ariel. L’annonce inclut des extraits du discours de l’ambassadeur américain, dans lesquels il déclare : « A l’entrée en vigueur [des amendements] signés ici en Judée et Samarie, de nouveaux partenaires israéliens seront éligibles pour recevoir des subventions à des fins de collaboration scientifique dans une large variété de domaines. [Ils] renforceront encore nos liens étroits en science et en technologie et aideront à promouvoir la sécurité économique de nos deux pays. »

Ces mots séduisants cachent une hideuse réalité. Il n’est nulle part reconnu dans cette annonce, ni dans les discours variés de la cérémonie de signature, que l’université Ariel est construite sur des terres du Territoire palestinien occupé (TPO), en violation du droit international interdisant à une puissance occupante d’installer sa propre population dans le territoire occupé et de déposséder la population locale. Les Palestiniens sont interdits d’entrée dans la colonie d’Ariel et dans son université.

L’université Ariel a été établie par un décret des Forces de défenses israéliennes en 1982 en tant que Collège de Judée et Samarie et s’est vu octroyer le statut d’université en 2012. Cette année-là, plus de 1200 universitaires israéliens ont signé une pétition s’opposant à l’établissement d’Ariel, la décrivant comme une tentative pour amener des institutions universitaires israéliennes à une collusion avec l’occupation et les efforts de colonisation. De manière encore plus importante, les deux principales agences internationales de financement des universités israéliennes, l’Union européenne et la Fondation binationale USA-Israël pour la science (BSF), ont interdit strictement que leurs subventions soutiennent des recherches exécutées dans les territoires occupés en général et à l’université Ariel en particulier. Néanmoins, en 2018, l’université Ariel a été placée sous la juridiction du Conseil général pour l’enseignement supérieur d’Israël.

Dans son discours du 28 octobre, Friedman s’est attribué le mérite d’être l’initiateur et le parrain des nouveaux amendements, qui enlèvent les restrictions sur les subventions de BSF. Il était « désappointé que les accords [antérieurs] consacrés à la croissance universitaire et scientifique soient sujets à des limitations politiques » et s’est chargé d’ôter « les restrictions géographiques [qui] ne correspondent plus à notre politique étrangère ». Ce langage reflète la déclaration des Etats-Unis de novembre 2019 selon laquelle ils ne considèrent plus les colonies israéliennes comme « incompatibles avec le droit international ».

C’est peut-être l’opinion des Etats-Unis, mais cela ne change pas le fait que les colonies sont une violation directe du droit international. La colonie d’Ariel en particulier a été construite au coeur de la Cisjordanie occupée pour éroder la viabilité d’un état palestinien indépendant à côté d’Israël. L’université a été construite à cet endroit comme un outil pour blanchir l’occupation et lui donner un vernis de respectabilité et de permanence universitaires. Toute collaboration universitaire américaine avec cette institution israélienne illégale dans le TPO constituera une collaboration avec une occupation militaire oppressive et contribuera à miner la possibilité de libérer les Palestiniens de cette occupation.

Friedman n’est pas un simple spectateur du mouvement qui défend et promeut les colonies dans les territoires palestiniens occupés. C’est le bénéficaire d’une nomination politique qui, avant d’être affecté comme ambassadeur des Etats-Unis en Israël, a été avocat spécialisé dans les faillites pour Donald Trump. Il est président de l’association American Friends of Bet El Institutions [Amis américains des institutions de Bet El], qui lève des fonds pour la colonie de Bet El, près de Ramallah.

Les activités universitaires ne devraient pas être utilisées pour faire avancer un agenda politique, et certainement pas un agenda qui implique une occupation militaire et la violation des droits humains et du droit international. L’éducation et la recherche peuvent être des outils pour faire avancer la coopération et la paix. Les politiques de longue date des Etats-Unis (et de l’Union européenne) ont donc été de s’abstenir de soutenir des activités universitaires dans les colonies israéliennes qui sont construites sur des terres palestiniennes dans les territoires occupés.

Changer cette politique et permettre un financement américain direct des activités des colonies (sous le masque d’ « activités purement académiques ») sera néfaste pour les chances de paix, pour la liberté, pour les droits humains et pour le monde universitaire en Israël et en Palestine. Les individus et les institutions qui participent à des activités à Ariel courent le risque de sanctions et de pénalités selon le droit international.

Ahmed Abbes est directeur de recherche au CNRS, Paris. Ofer Aharony occupe la chaire professorale Samuel Sebba de physique pure et appliquée au Weizmann Institute of Science. Nir Gov occupe la chaire professorale Lee and William Abramowitz de biophysique au Weizmann Institute of Science. Michael Harris est professeur de mathématiques à l’université Columbia. Assaf Kfoury est professeur d’informatique à l’université de Boston. Anat Matar est Senior Lecturer en philosophie à l’université de Tel Aviv. Haynes Miller est professeur de mathématiques au Massachusetts Institute of Technology. George Smith est Curators’ Distinguished Professor émérite de sciences biologiques à l’université du Missouri.