Le droit à l’éducation

| Nada Elia pour Mondoweiss | Traduction J.Ch. pour l’AURDIP |

L’année académique 2016-2017 vient juste de commencer en Palestine occupée et, avec elle, les espoirs et les rêves des jeunes étudiants, mais aussi les défis quotidiens pour aller à pied à l’école en passant devant les soldats israéliens, ou pour circuler en voiture à travers les checkpoints en Cisjordanie, ou pour décider d’un programme d’études culturellement et politiquement pertinent dans Jérusalem annexée, où Israël essaie d’imposer un programme d’études israélien dans les écoles palestiniennes. Pour les étudiants de Gaza, la peur est toujours celle d’une nouvelle agression militaire et de graves pénuries dans tous les approvisionnements, y compris en électricité pour étudier sans problèmes, sans utiliser les bougies.

Lancée dans les années 1970, la Campagne pour le Droit à l’Education, mouvement populaire palestinien installé à l’université de Birzeit, témoigne de l’agression durable d’Israël sur l’éducation palestinienne et cherche à documenter, enquêter et sensibiliser sur les problèmes auxquels sont confrontés les étudiants, les professeurs et les institutions académiques palestiniens sous occupation militaire israélienne.

Aux Etats Unis, nous devons considérer le revers de la médaille, c’est-à-dire le Droit pour les membres de la faculté, d’enseigner ce qui leur semble véridique, pertinent et devant figurer dans le programme, ainsi que leur droit d’être politiquement actifs hors du campus. S’exprimer dans une manifestation ne devrait pas être davantage pénalisé que faire une partie de golf avec un chef de la police.

Beaucoup d’entre nous connaissent l’affaire insigne du professeur Steven Salaita, professeur d’Etudes américaines qui, après avoir signé un contrat pour un poste permanent en Etudes Amérindiennes à l’université de l’Illinois, a été licencié pour avoir fait un tweet sur les crimes de guerre d’Israël pendant l’agression de 2014 sur Gaza. L’affaire de Salaita a fait à juste titre la une des médias nationaux, mais il n’est pas le seul à encourir la colère des apologistes d’Israël et à payer le prix fort pour avoir dénoncé les crimes d’Israël. Palestine Legal a relevé 300 cas de censure de discours palestiniens en 2014 et 2015, dont 85 % sur les campus universitaires.

Dans un article de 2009, Saree Makdisi et David Theo Goldberg ont écrit qu’il y a « pas moins de trente trois organisations » à faire partie de la coalition « Israël sur les Campus », qui contrôle l’organisation et l’enseignement des professeurs sur le Moyen Orient dans les campus américains. Depuis, ce chiffre a grossi pour inclure des organisations telles que la Mission Canari, association secrète McCarthiste qui se consacre à organiser nationalement des listes noires et à détruire les opportunités d’emploi de membres des Etudiants pour la Justice en Palestine, ainsi que de nombreux professeurs impliqués dans le mouvement pro-justice.

La semaine dernière, deux membres de la faculté, les professeurs Rabab Abdulhadi, de l’université de l’État de San Francisco, et Simona Sharoni, de l’université de l’État de Plattsburgh, ont eux aussi subi une attaque renouvelée pour leur volonté de dénoncer les violations des droits des Palestiniens par Israël. Par ailleurs, l’initiative AMCHA, association sioniste de surveillance des campus, a demandé qu’un cours trimestriel, programmé à l’université de Californie à Berkeley, « Palestine : Une analyse de la Colonisation de Peuplement », soit annulé.

Abdulhadi, qui dirige le programme de la Diaspora des Ethnies Arabes et Musulmanes à l’université de l’État de San Francisco, vient juste de négocier avec succès un Memorandum d’Entente entre la SFSU et l’université An-Najah de sa ville natale de Naplouse en Cisjordanie occupée, passant les diverses étapes administratives pour assurer le soutien de son institution à cette collaboration. Dans un message électronique, Abdulhadi m’a écrit que la campagne menée actuellement contre elle « cherche à activer l’hystérie, l’islamophobie, le racisme et la xénophobie pour détourner l’attention des démarches criminelles d’Israël contre l’éducation palestinienne et camoufler la complicité de l’université israélienne dans la poursuite des violations des droits des Palestiniens ».

« L’agression McCarthyste menée par Surveillance des Campus/Forum Moyen Orient, conduite par Daniel Pipes et David Horowitz, désignés comme principaux islamophobes par le Southern Poverty Law Center (association américaine de surveillance de l’extrême droite), n’est rien de plus qu’une campagne de chasse aux sorcières destinée à nous réduire au silence, moi même et notre engagement à fournir de l’information centrée sur la justice », m’a-t-elle dit.

Simona Sharoni, présidente du département d’Etudes sur le Genre à la SUNY de Plattsburgh, voit aussi l’attaque dirigée congre elle comme des tentatives pour intimider tout professeur qui parle de la Palestine : « Le fait qu’une chercheuse émérite comme moi – professeure titulaire permanente dotée d’une réputation internationale – soit soumise à de telles demandes a un effet paralysant sur les jeunes chercheurs », a-t-elle fait remarquer, faisant référence aux cinq requêtes faites selon la Loi de Liberté de l’Information pour qu’elle remette les lettres relatives à son embauche, son emploi et ses activités universitaires.

Un soutien s’organise rapidement dans le pays en solidarité avec Abdulhadi, Sharoni et les centaines d’étudiants listés sur le site web de la Mission Canari. Dans un e-mail en réponse à ma question, Sharoni a écrit : « Les expressions de solidarité que j’ai reçues ces derniers jours du monde entier, y compris de professeurs juifs qui enseignent dans des institutions universitaires en Israël, soulignent le fait que BDS ( Boycott Désinvestissement et Sanctions) est un mouvement de solidarité transnational, dynamique et diversifié. Le soutien que nous avons sur les campus des collèges vient du fait que, contrairement à StandWithUs, AMCHA et autres associations haineuses, nous n’utilisons pas le harcèlement et l’intimidation dans nos efforts pédagogiques. Au lieu de cela, nous nous consacrons ouvertement, significativement et respectueusement à des sujets attrayants et à des événements actuels. Il n’y a pas de place pour la controverse dans ce que nous faisons et la façon dont nous le faisons. Il n’est pas surprenant que des associations sionistes, qui soutiennent un Etat violent, utilisent des stratégies brutales pour faire taire le débat ; ce qui est inquiétant, c’est le silence des administrateurs de collèges qui semblent davantage intéressés à apaiser les brutes qu’à sauvegarder la liberté académique de leurs propres professeurs et étudiants. Répondre aux attaques contre les professeurs et les étudiants par le silence est une forme de trahison institutionnelle. »

Abdulhadi, Sharoni et les autres professeurs pro-justice sont des individus courageux qui se battent pour éduquer leurs étudiants dans un environnement extrêmement hostile, où la sécurité de l’emploi est toujours en jeu, sans tenir compte de leur mérite ou de leur statut de titulaire. La censure qu’ils doivent surmonter, afin de mettre en pratique leur droit d’éduquer, et le châtiment auquel ils font face, tandis qu’ils disent la vérité aux autorités, font du concept sacralisé de liberté académique aux Etats Unis un sujet de raillerie.Il ne devrait pas y avoir d’ « Exception Palestinienne à la Liberté d’Expression », et la lutte du peuple palestinien pour obtenir justice ne devrait pas être considérée comme « discutable » et encore moins comme raciste ou haineuse. En réalité, en tant que manifestation contemporaine de résistance à un colonialisme de peuplement, de lutte pour les droits des indigènes et d’organisation contre un régime d’apartheid hyper-militarisé, la question de la Palestine peut et devrait être incluse dans différents cours.

BDS, avec son objectif de dénoncer les abus israéliens, a porté un sérieux coup au récit sioniste d’Israël en tant que démocratie florissante menacée par des hordes antisémites. Les universités, cependant, demeurent un territoire controversé où un relativement petit nombre de professeurs et d’étudiants qui défendent les droits des Palestiniens font face à une campagne de harcèlement et d’intimidation grandissante pour entraver leurs initiatives. Les professeurs pro-justice des différents départements pourraient inclure un débat sur la Palestine dans les cours de littérature sur la décolonisation, les études indigènes, le genre, l’éducation, la géographie, l’environnementalisme, l’état pénitentiaire, et d‘autres encore. En agissant ainsi, l’isolement de ce petit nombre est brisé et le soutien à la Palestine devient une masse critique visible, alors que les professeurs décrètent le Droit à l’Education, plutôt que de maintenir le récit artificiel d’Israéliens victimes et de Palestiniens agresseurs.

Nada Elia est une universitaire et militante palestinienne, écrivaine et animatrice de base, en train de terminer un livre sur le militantisme de la Diaspora palestinienne.