Le business de la contre-attaque: le parti républicain se sert dans les donations anti-BDS des Koch/Adelson

Tandis que le mouvement BDS se développe, le flux d’argent pour l’arrêter grossit – et les Républicains y voient un « enjeu incontournable »


Le mouvement de Boycott, Désinvestissement, Sanctions (BDS) s’accélère à travers le monde, sa force et son énergie s’accroissent et il remporte des victoires. C’était déjà le cas après que l’assaut d’Israël sur Gaza l’été dernier ait attiré l’attention du monde entier sur l’occupation illégale par Israël des terres arabes ; c’est devenu encore plus visible lorsque le Premier ministre Benjamin Netanyahou a déclaré qu’il n’y aurait pas d’État palestinien tant qu’il serait au pouvoir. Cette déclaration et son indignation alarmiste (et raciste) sur les « masses » d’Arabes israéliens se rendant aux urnes pour exercer leurs droits démocratiques, ont à la fois renforcé la résolution de ceux qui souhaitent la fin de l’occupation et la garantie des droits des Palestiniens et d’autres en Israël-Palestine et rendu la position des sionistes progressistes de plus en plus intenable.

Le succès de BDS a entraîné une forte réaction. Dans une intervention devant AIPAC en 2014, Netanyahou lui-même a critiqué BDS pas moins de 18 fois : « tentatives de boycott, désinvestissement et sanctions contre Israël, la démocratie la plus menacée de la terre, ne sont que le dernier chapitre de la longue et sombre histoire de l’antisémitisme. Ceux qui affichent le BDS devraient être traités exactement comme nous le faisons pour tout antisémite ou fanatique. Ils devraient être dénoncés et condamnés ».

C’est précisément cette équation éculée et illégitime entre la critique d’Israël et l’antisémitisme qui sert de couverture à une forte attaque en retour aux États Unis. Ce qu’on peut noter, cependant, à propos de ce mouvement, n’est pas sa rhétorique usée, mais sa puissance financière. Et ces attaques anti- BDS dans le monde universitaire et sur le terrain des luttes ont les mêmes sources que celles qui achètent des hommes politiques américains. Il nous faut comprendre comment ces attaques des milieux politiques et des milieux universitaires fonctionnent ensemble.


Un article récent du New York Times intitulé « Le soutien du Parti Républicain (GOP : Grand Old Party) à Israël se renforce tandis que les contributions politiques se déplacent » indique que Tom Cotton et d’autres Républicains « ont bénéficié de millions de dollars pour des frais de campagne en 2014, de la part de plusieurs milliardaires républicains pro israéliens et d’autres donateurs Américains influents qui les ont aidés à renverser les opposants démocrates… Les alliances construites au Congrès par certains donateurs pro-israéliens seront certainement mises à l’épreuve puisqu’ils font du lobby auprès de juristes pour s’opposer aux accords avec l’Iran et peut-être développer des sanctions contre ce pays, en dépit d’objections de l’administration Obama. Des donateurs disent que cet élan des contributeurs riches et bellicistes vers les Républicains est au moins en partie responsable d’un soutien plus affirmé à Israël parmi les législateurs du parti qui étaient déjà sur des positions pro-israéliennes ».

Donner la parole à Netanyahou au Congrès dans une critique du président en exercice, écrire des lettres à des hommes d’État iraniens qui font de même, engager maintenant un partenariat avec Israël afin de prolonger ce que Netanyahou voit comme ses intérêts, et placer ces intérêts avant ceux des États Unis, tout cela manifeste une main mise radicale sur le processus politique.

On pourrait probablement voir ces actions comme émanant d’une croyance sincère, mais, vu l’énorme flux de dollars allant dans les caisses de ceux qui sont sur la ligne de Netanyahou, on peut plus logiquement voir la motivation de ces actions dans autre chose que l’amour d’Israël. Ce même article du New York Times cite certes Geoffrey Kabaservice, un historien du parti républicain : « Traditionnellement, Israël ne faisait pas l’objet d’une telle fixation émotionnelle pour qui que ce soit du Parti républicain » a-t-il dit. « Mais le sentiment maintenant est qu’il y a un enjeu de bataille à gagner, dans la mesure où cela les aide à paraître forts au plan de la politique étrangère ». Cela, et la collecte de paquets d’argent.

Il est remarquable que cette sorte d’intrusion dans le processus politique américain trouve un écho dans des actions très semblables en milieu universitaire. Il vaut la peine d’y regarder de près, parce que c’est précisément à l’université que le savoir critique et des points de vue d’opposition sont censés non seulement être protégés mais prospérer. Il est maintenant clair que ces mêmes donateurs riches, et d’autres, travaillent à évincer une critique parfaitement légale d’Israël, dont ils disent qu’elle « délégitime » Israël.

Un rapport récent, « Le business de la contre-attaque: l’attaque du mouvement palestinien et d’autres mouvements pour la justice sociale », publié par le réseau international juif antisioniste (IJAN), présente une synthèse de milliers de pages de déclarations de revenus et démontre qu’une petite poignée d’individus détient une énorme part du financement qui est derrière une contre-attaque de tous ceux qui critiquent ouvertement Israël, en particulier contre BDS. Les frères Koch et Sheldon Adelson (et d’autres donateurs principaux telle la Fondation de la famille Schusterman, la Fondation Lynde et Harry Bradley, les Fondations Becker, la Fondation de la famille de Seth Klarman, la Fondation Russell Berrie, la Fondation Moskowitz et la Fondation Fairbrook) ne sont pas seulement donateurs de sommes énormes pour écraser la liberté universitaire et la liberté de parole, ils cachent leur engagement en faisant passer leurs donations par des organisations apparemment inoffensives.

Le rapport a découvert que ce réseau a investi :

Plus de 300 millions de dollars en propagande, surveillance et poursuites judiciaires pour faire taire la dissension et la solidarité avec la Palestine… Ces donateurs individuels et leurs fondations masquent leur engagement à financer l’attaque sioniste et l’islamophobie via des subventions à des fonds contrôlés par ces donateurs, à des fondations communautaires et autre intermédiaires.

Le Forum du Moyen Orient de Daniel Pipe reçoit des fonds de huit des onze plus gros donateurs impliqués dans cette attaque… En retour, cette fondation finance plus d’une douzaine d’autres attaques et de dispositifs islamophobes et elle a fourni le financement de base de Universitaires pour la Paix au Moyen Orient (SPME), organisation qui a donné le financement de départ de l’Initiative AMCHA, les chiens de garde pro-israéliens basés hors de Californie dont les cofondateurs, Tammi Rossman-Benjamin et Léa Beckwith, ont fait partie du directoire de SPME. Ce Forum publie le magazine trimestriel Middle East Quarterly et sponsorise les projets Veille sur les Campus, Veille sur l’islamisme, Le Projet Juridique et le Projet Washington.

Comme le note Emma Rubin de IJAN, « même des fondations qui prétendent représenter l’ensemble de la communauté juive sont fortement impliquées dans des pratiques que beaucoup de juifs estiment répréhensibles. Pourquoi la Fondation de la Communauté Juive de San Francisco donne-t-elle 100 000 dollars à l’initiative extrémiste AMCHA qui sape la liberté universitaire en poursuivant des universités pour discrimination, au motif que des professeurs qui donnent un enseignement sur la Palestine sont quelque part antisémites ? »

Si le cas de Steven Salaita nous a appris quoi que ce soit, c’est que les donateurs riches n’ont pas de problème à s’imposer dans des institutions qui sont supposées se consacrer à des investigations libres. Avec des universités au service d’influences extérieures largement dotées, il y a matière à se soucier fortement du fait qu’un des problèmes internationaux les plus cruciaux auquel nous faisons face – Israël-Palestine – ne puisse pas être débattu, enseigné ni ne puisse donner lieu librement à des recherches.

Pour autant, et en dépit du pouvoir financier et politique de cette attaque, un ensemble de réponses bien organisées et réussies a émergé. Le rapport précise :

Le Centre pour les droits constitutionnels, le Soutien juridique en solidarité avec la Palestine, la Guilde nationale des juristes, et le Conseil asiatique du droit ont été impliqués dans la défense d’organisateurs palestiniens et solidaires ciblés par cette guerre du droit. Les Étudiants pour la Justice en Palestine et l’USACBI renforcent leur coordination nationale pour la défense des étudiants et des professeurs face à la contre-attaque sur les campus. Des réseaux grandissent contre l’attaque, dont un réseau de la Côte Ouest et national organisé par IJAN, qui se centre sur la construction d’un mouvement croisé pour répondre à la contre-attaque par des tactiques de défense stratégique qui puissent renforcer le mouvement de solidarité avec la Palestine et construire une collaboration entre mouvements.

Et les résultats sont prometteurs :

Un travail juridique et d’organisation a contraint à rejeter le Titre VI de la plainte contre Rutgers et plusieurs Campus américains, et a ouvert la voie à une réglementation qui reconnaisse l’organisation du soutien à la Palestine comme activité protégée au plan politique. Une mobilisation de masse de 350 universitaires et intellectuels connus ainsi que 500 militants juifs, des intellectuels et des membres de la communauté, a battu en brèche des tentatives de priver de financement le programme Ethnicités et Diasporas Arabes et Musulmanes du département d’études ethniques de l’Université d’État de San Francisco.

Les frères Koch et leurs semblables ont certainement l’argent mais l’insulte morale de cette manipulation en coulisse pour ces attaques et la justesse éthique de la lutte palestinienne donnent une immense force et de l’énergie à BDS. On se rend de plus en plus compte que ce sont ceux qui forment des liens de solidarité avec les Palestiniens, qui défient l’accusation bidon d’antisémitisme qui sont du bon côté de l’Histoire. Quand la majorité républicaine veut vendre ce qui passe pour son âme, le travail de terrain des mouvements populaires à l’université et ailleurs est essentiel.

David Palumbo-Liu est le Professeur Louise Hewlett Nixon de l’Université Stanford. Suivez le sur Twitter at [at]palumboliu.