La virologie des idées — une pandémie indispensable

Le 9 mars 2022, George Smith, lauréat du prix Nobel, a inauguré le cycle des conférences Bisan. Il a parlé de l’« idéosphère », la fourmillante culture des idées interagissant et mutant de façon très analogue aux virus dans la biosphère. Il a présenté la découverte scientifique comme un processus collectif, dans lequel les individus contribuent par de petites mutations au flot existant des idées. Cette perspective généreuse et démocratique a été opposée aux restrictions autoritaires auxquelles le peuple palestinien sous occupation est confronté. Sa conférence a été suivie d’une intéressante session de questions et réponses. Plus d’une centaine de personnes ont suivi l’événement sur Zoom, faisant de cette conférence Bisan inaugurale un grand succès.


Titre : La virologie des idées —une pandémie indispensable

Conférencier : Prof. George Smith (Université du Missouri, lauréat du prix Nobel de chimie en 2018)

Bisan Lecture Series, 9 mars 2022

Transcription du Webinar

Merci, shukran, Ubai et Haynes. Et bonjour, salaam, shalom, tout le monde. C’est un privilège d’inaugurer le cycle des Conférences Bisan !

Avant de commencer, cependant, un mot sur le virus SARS CoV-2—le virus qui est responsable de la pandémie. Les choses rouges qui sortent de la surface sur cette image représentent la protéine Spike du virus, la protéine qui orchestre le processus de l’infection. Elle n’est pas rouge en réalité. Spike est la cible de presque tous les projets de vaccins contre la COVID-19, y compris du remarquable projet que Dr. Gertrudis Rojas, directrice du Centre d’immunologie moléculaire à La Havane, décrira dans la troisième Conférence Bisan le mercredi 11 mai.

Ici, cependant, le virus sert de métaphore pour une « idée » —le terme, défini de manière vague, que j’utilise pour évoquer un élément de culture. C’est la culture, et la communauté, qui sont au coeur de l’aspiration déclarée du cycle des Conférences Bisan : aider à intégrer plus pleinement la Palestine dans la communauté culturelle globale.

Ma métaphore culturelle n’est absolument pas originale. L’évolution culturelle a été depuis longtemps comparée à l’évolution dans le monde naturel. Identifier les idées aux gènes est une conception particulièrement répandue à cause de la capacité des gènes à se reproduire et à muter. Mais aujourd’hui, l’image, étroitement liée, d’un virus semble encore plus convaincante : pas seulement à cause de cette maudite pandémie, mais aussi parce qu’en 2018 Greg Winter et moi-même avons partagé la moitié du prix Nobel de chimie pour notre rôle dans le développement d’une technologie appelée « exposition sur phage ». Les phages sont des virus qui infectent les bactéries.

Mon expérience personnelle de la culture a été principalement scientifique bien sûr et les communautés scientifiques sont ce sur quoi je me concentrerai. Mais contrairement à certains auteurs, dont le plus notable est Karl Popper, je ne pense pas qu’il y ait une démarcation défendable entre science et non-science. Ce que j’ai à dire aujourd’hui sur la science et la technologie s’applique, je crois, à l’entreprise culturelle au sens large.

Nos cerveaux fourmillent d’idées brillantes — organisées plus au hasard, je suppose, que ce qui est impliqué sur ce dessin. Elles prolifèrent constamment, et pendant qu’elles prolifèrent, elles subissent des changements minuscules — comme des mutations intellectuelles. Et pendant qu’elles prolifèrent et mutent, elles se livrent à la débauche les unes avec les autres, à grande échelle, produisant une grande profusion d’idées bâtardes de parenté mixte.

Quand nous parlons, quand nous écrivons, quand nous fabriquons des choses avec nos mains ou prenons des mesures qui sont perceptibles par d’autres personnes, nous lâchons en fait nos idées dans l’environnement sous une forme infectieuse.

Nos cerveaux créent un environnement qui est densément peuplé d’idées infectieuses : une « idéosphère », comme je l’appellerai, par analogie avcc une biosphère dans le monde naturel. Quelques-unes de ces idées infectent nos propres cerveaux, s’ajoutant aux fourmillantes multitudes qui y sont déjà.

Toute cette prolifération doit être équilibrée par l’élimination sans pitié de la sélection culturelle. La plupart des idées rencontrent les morts obscures du désintérêt dans la lutte pour l’existence, leur espace récupéré par d’autres idées, mieux adaptées. Très rarement, des idées super-stars prennent naissance — des réalisations culturelles remarquables — qui prolifèrent dans l’idéosphère à des taux de croissance exceptionnels. Pensez à elles comme des analogues intellectuels du variant Omicron de SARS CoV-2 qui a déferlé sur le globe.

Laissez-moi vous poser une question épidémiologique : est-ce que la personne, peut-être quelque part dans le sud de l’Afrique, qui a expiré le premier virus variant Omicron, est personnellement responsable pour ce variant ?

Aucun biologiste ne répondrait « Oui » à une telle question. Regardez les 20 derniers mois de la « phylogénie » - l’arbre généalogique - d’un petit échantillon des millions de virus SARS CoV-2 dont les chromosomes ARN ont été analysés. Le paquet de branches orange dans la partie supérieure de la figure constitue la lignée du variant Omicron. Chaque point orange et rouge sur ces branches repère la position d’un virus du variant Omicron particulier échantillonné à partir d’une personne spécifique à une date spécifique. (D’autres points colorés repèrent les virus dans les lignées Delta, eta, Kappa, Beta, Epsilon, Iota, Lambda, Mu et Alpha.)

Pourrait-on dire qu’une personne particulière représentée dans la lignée Omicron est l’origine d’Omicron ? Et que faisons-nous des dizaines de milliers de personnes qui ne sont pas représentées par des points colorés dans la lignée Omicron ? Avant le début septembre de l’an dernier, les Omicrons étaient si rares qu’ils n’avaient pas été détectés du tout. Pourtant les mutations au hasard qui ont finalement donné à Omicron sa plus grande capacité de contagion s’accumulaient régulièrement dans ces personnes anonymes, où qu’elles vivent.

Manifestement, aucune personne, qu’elle soit ou non représentée par un point, n’est l’origine unique du variant Omicron. Il a émergé d’une mutation aléatoire, plus la sélection naturelle, dans une gigantesque communité globale de personnes infectées.

Et la question culturelle analogue ? Est-ce qu’une idée super-star est la propriété intellectuelle personnelle de l’individu qui l’a relâchée le premier dans l’idéosphère ? Evidemment, cela aussi est un non-sens.

Quand moi, supposé être un innovateur scientifique, je fais le catalogue des contributions intellectuelles de mes camarades scientifiques à mon innovation supposée (la technologie de l’exposition sur phage), comme j’ai commencé à le faire sur ce tableau tout en préparant ma conférence Nobel en 2018, j’ai beaucoup de mal à identifier une quelconque contribution qui reste vraiment mienne. Pour les mêmes raisons, presque toutes les ramifications qui ont rendu l’exposition sur phage assez importante pour valoir la reconnaissance d’un prix Nobel sont aussi des contributions de mes camarades scientifiques, dont mon co-lauréat Greg Winter.

Je pense que toutes les découvertes scientifiques et toutes les innovations technologiques sont comme cela. Elles émergent de larges communautés enchevêtrées de travailleurs qui partagent leurs idées infectieuses et leurs ressources matérielles dans le temps et l’espace. Aucun individu n’est le « créateur » ; tous les membres de la communauté sont des hôtes temporaires pour des infections intellectuelles acquises en commun.

Traiter une découverte scientifique ou une innovation technologique importante comme si elles étaient la propriété intellectuelle personnelle d’un seul individu ou d’un seul groupe est manifestement injuste. Plus important, cependant, cela nuit à la créativité en entravant le libre partage des idées.

L’injustice et le dommage sont particulièrement sévères quand les droits de propriété intellectuelle prennent la forme de monopoles de brevets imposés par les gouvernements. Prenons par exemple les monopoles de brevets qui sont imposés pour les vaccins à ARN messager, spectaculairement efficaces contre SARS CoV-2. Cette technologie est le fruit d’une initiative focalisée qui est en cours maintenant depuis près de 30 ans dans de nombreux laboratoires du monde entier, presque tous subventionnés par de l’argent public. Et cette initiative de 30 ans a reposé à son tour sur les découvertes et les avancées de milliers de groupes de recherche, soutenus par des fonds publics, en immunologie, en biologie moléculaire, en chimie, en physique et dans d’autres disciplines sur une période d’au moins un siècle. De droit, ces vaccins appartiennent aux peuples du monde dans leur ensemble — les peuples qui ont soutenu la science pendant toutes ces décennies.

Pourtant une poignée de compagnies, responsables de minuscules contributions à la technologie, sont autorisées à fabriquer et vendre ces vaccins à des prix de monopoles sans peur de la compétition. Elles sont autorisées à ne pas communiquer des savoir-faire de fabrication cruciaux aux entreprises du monde entier qui ensemble pourraient produire des vaccins à l’échelle nécessaire pour vacciner la terre entière.

Ne rabaissons pas pourtant les contributions des compagnies. C’étaient de fait des réalisations remarquables. C’est seulement en comparaison avec le siècle de découvertes scientifiques et d’avancées technologiques subventionnées par de l’argent public sur lesquelles elles reposent — dont beaucoup sont elles-mêmes des réalisations remarquables — que les contributions des compagnies peuvent être appelées « minuscules ».

La promesse d’énormes rétributions financières sous la forme de monopoles de brevets était-elle nécessaire pour motiver les réalisations des compagnies ? Je ne crois pas. Certains économistes arguent que des produits pharmaceutiques, y compris des vaccins, pourraient être développés avec des subventions publiques directes plus efficacement et pour bien moins cher qu’avec la promesse de monopoles de brevets.

Nous devrions garder à l’esprit que c’étaient les scientifiques et les ingénieurs des compagnies — et non les investisseurs, ni les responsables financiers, ni les lobbyistes, ni les avocats spécialisés dans le droit des brevets — qui étaient effectivement responsables du développement des vaccins. Ces cerveaux de scientifiques et d’ingénieurs ont un important désavantage : ils doivent travailler dans une idéosphère rétrécie. Ils ne peuvent utiliser des informations qui pourraient compromettre les droits de propriété intellectuelle. Et bien sûr ils ne peuvent pas non plus communiquer leurs propres idées dans l’idéosphère globale — encore une fois les droits de propriété intellectuelle pourraient être compromis.

Vous pensez peut-être que les scientifiques et les ingénieurs ne souffrent pas s’ils ne peuvent disséminer des idées et des ressources librement dans la communauté étendue. Eh bien, réfléchissez encore. La libre dissémination des idées scientifiques et des ressources est le médiateur du principal système de récompense de la science : acquérir l’estime et le respect de nos pairs scientifiques. Bien sûr, comme compensation pour leur travail, les scientifiques et les ingénieurs demandent les moyens de vivre confortablement. Mais ici je parle d’un autre type de récompense — une récompense culturelle.

Nous, scientifiques, sommes ambitieux. Nous aspirons à la reconnaissance de notre travail. Nous nous efforçons de gagner cette reconnaissance en expliquant nos idées clairement à nos étudiants et à nos collègues à l’écrit et à l’oral, en confirmant nos idées par des expériences bien planifiées, dans les règles de l’art, en distribuant les ressources matérielles qui en résultent librement à nos camarades scientifiques. Cela, je pense, bien plus que la compensation matérielle, est ce qui motive notre ambition.

Et n’est-ce pas une ambition estimable — une qui dépend de notre diligence plutôt que d’une chance incroyable ? Mais qui connaitra notre diligence si nous ne rendons pas les résultats librement disponibles à notre communauté scientifique ?

Est-ce que ce que je viens de dire à propos des scientifiques ne s’applique pas également aux travailleurs de la culture en général ? Et ne sommes-nous pas tous travailleurs de la culture au sens le plus profond ?

Si nous, en tant que société, voulons que notre culture, la science comprise, soit créative, il n’y a d’autre choix que de soutenir la communauté culturelle étendue. Toute tentative d’améliorer l’innovation en focalisant étroitement les ressources sur un groupe d’élite d’individus supposés créatifs met en danger l’innovation parce que nous ne pouvons pas savoir à l’avance qui rétrospectivement sera considéré comme un innovateur remarquable et parce que nous appauvririons l’idéosphère dans laquelle leurs cerveaux auront à travailler.

Les enseignants sont une composante clé de notre communauté culturelle. Nous payons volontiers des enseignants de maternelle — pas assez — parce qu’ils enrichissent la société en infectant les cerveaux de nos enfants et de ceux des autres avec des idées. il est vrai que peu de ces enseignants de maternelle écriront des romans bouleversants ou composeront une musique poignante ou feront naître de ces inventions qui changent le monde, etc. Mais nous estimons le travail des enseignants en lui-même, et pas seulement parce qu’il contribue occasionnellement, à travers de nombreux intermédiaires, à des réalisations culturelles remarquables et inattendues.

Le variant Omicron est un sous-produit rare, imprévisible, d’une infection collective dans le monde entier. De même, de grandes réalisations culturelles sont des sous-produits rares, imprévisibles, de la culture vibrante, universelle d’un peuple libre.

Quand des personnes qui n’étaient pas libres sont libérées, c’est un triomphe pour la culture aussi bien que pour la justice.

La Nakba—la catastrophe—que le sionisme a infligée au peuple palestinien a une dimension culturelle essentielle. De larges pans de la riche culture de la Palestine ont été pillés ou détruits en 1948 et la campagne d’effacement et d’appropriation a continué depuis.

L’effacement n’a pas été très réussi. Le sumud de la Palestine — la ténacité de sa résistance à la dépossession — n’est nulle part plus évidente que dans le domaine culturel. L’asujettissement a engendré une floraison provocatrice d’arts palestiniens et un appétit prononcé pour l’accomplissement universitaire et technique parmi la jeunesse de Palestine.

Mais n’en tirons pas une conclusion perverse ! La résilience de la culture de Palestine confrontée à l’oppression n’est pas une justification de l’oppression ! Le point essentiel de mon argument a été que la culture, comme une pandémie, ne prospère que dans des communautés. Le régime d’apartheid du sionisme — sa ségrégation par la force des communautés palestiniennes afin de protéger sa suprématie ethnique — est une privation culturelle intolérable. C’est une privation culturelle pour la Palestine. C’est une privation culturelle pour les peuples dans le monde entier. C’est une tragique privation culturelle pour les personnes juives, au nom desquelles l’oppression est perpétrée.

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