La ville palestinienne qui mime ses colonisateurs

| Matan Kaminer pour +972 | Traduction SF pour l’AURDIP |

La ville de Rawabi en Cisjordanie illustre la façon dont les capitalistes palestiniens essaient – en vain – de créer une classe moyenne en reflet des politiques néolibérales d’Israël.


La politique définit souvent l’horizon de la recherche, particulièrement en Israël-Palestine. Dans son oeuvre de 1996 désormais classique, « Camarades et Ennemis : Les travailleurs juifs et arabes en Palestine, 1906-1948 », l’historien Zachary Lockman a encouragé les chercheurs à ne plus affirmer que les Israéliens et les Palestiniens représentaient des communautés distinctes devant être étudiées comme des domaines séparés. À la place de cette approche en termes de « société duelle », les chercheurs devraient porter une plus grande attention, avançait-il, aux liens profonds entre l’histoire de deux peuples, aboutissant alors à une compréhension « relationnelle ».

L’appel de Lockman à une telle intégration, qui a émergé pendant la période des accords d’Oslo, était dans la ligne de l’esprit des années 1990 : en dépit de ses profonds doutes quant au processus même d’Oslo, sa position était le reflet d’une époque où les expressions d’un engagement pour la paix des dirigeants israéliens et palestiniens, bien que symboliques, semblaient ouvrir de nouvelles possibilités pour la région.

Les années qui ont passé depuis l’effondrement d’Oslo ont cependant été peu fastes pour les chercheurs et militants qui ont essayé de promouvoir l’approche « relationnelle » de Lockman dans les études sur la Palestine et Israël, les deux champs restant plus séparés que jamais. La part du lion dans la responsabilité de ce recul revient à l’État israélien, qui a depuis longtemps abandonné même l’aspiration théorique à la paix au profit d’une insistance insensible sur la « séparation » d’avec les Palestiniens – une distanciation psychologique renforcée par des murs de béton, des engins de mort que sont les drones et un vaste appareil de répression.

Pendant la même période, les études sur la Palestine ont été de plus en plus dominées par le cadre du « colonialisme de peuplement » défini comme un type de domination étrangère dans laquelle la destruction, la dépossession et le déplacement de la population indigène jouent un rôle central. Cette approche analytique, dans les termes de Lockman, peut être fortement « relationnelle » dans la mesure où elle éclaire la façon dont la conduite envahissante du régime a une influence à la fois sur les colonisateurs et sur les colonisés. Mais, lorsque les chercheurs refusent de demander comment on en est arrivé à catégoriser d’emblée les gens en « indigènes » ou en « colons » et comment de telles catégorisations peuvent changer dans le temps, ils risquent de tomber dans un point de vue essentialiste qui considère tout contact entre deux collectifs uniquement comme destructif, jamais comme productif de nouvelles réalités qui peuvent les affecter tous profondément .

Malgré les tentatives de l’État pour séparer les sociétés israélienne et palestinienne, celles-ci demeurent intimement liées et des penseurs critiques intéressés à réfuter la propagande devraient se pencher sur ces liens. C’est précisément ce que fait Karim Rabie avec sa Nouvelle ethnographie“La Palestine organise une fête et le monde entier est invité : édification d’un État et d’une capitale en Cisjordanie ».

Le livre fournit une enquête attentive du battage dans les médias, des manœuvres financières et de la polémique politique autour de la construction de la nouvelle ville de Rawabi en Cisjordanie occupée, qui applique l’analyse du colonialisme de peuplement dans le contexte du libéralisme néolibéral mondial. Sur la base de ce travail, Rabie défend l’idée que, malgré l’extrême déséquilibre structurel du pouvoir entre les deux côtés, les pratiques de développement palestiniennes et israéliennes sont souvent en « miroir » l’une de l’autre, de manière perverse, grotesque même.

Une colonie palestinienne ?

Rawabi est une ville planifiée, privée et dont l’invention revient au magnat de l’immobilier, Bachar Masri, souvent désigné « le plus riche Palestinien du monde ». De grandes parties du site, qui s’étend à travers les collines pittoresques du nord de Ramallah, ont été confisquées par l’Autorité Palestinienne (AP) à des villageois des environs pour « des projets d’intérêt général ». Avec l’approbation des autorités d’occupation et avec l’assistance d’urbanistes israéliens, les terrains ont été cédés à des sociétés contrôlées par Masri, selon un processus que Rabie décrit comme typique de la Cisjordanie d’aujourd’hui, où « l’aide publique n’agit pas pour aider le public » mais « pour renforcer le secteur privé ».

Les Palestiniens progressistes ont été révoltés par ce processus, nombre d’entre eux allant jusqu’à appeler Rawabi une « colonie ». Comme pour justifier leur point de vue, les administrateurs de la ville ont concocté un plan à court terme pour coopérer avec l’instrument le plus significatif de dépossession du mouvement sioniste, le Fonds National Juif, sur un projet de plantation d’arbres. Ironiquement et dans un des exemples les plus éhontés de « mise en miroir » évoqués par Rabie, l’ONG de droite israélienne, Regavim a mis en avant le discours sur les droits humains des Palestiniens et de leurs alliés, pour positionner Rawabi comme une force d’occupation et les colons israéliens comme victimes de pratiques discriminatoires.

Pour un coût total avoisinant le milliard et demi de dollars (1,27 milliards €) pour Masri et la société qatarie LDR qui est sa partenaire, Rawabi peut être considéré comme un échec en ce qui concerne le logements des Palestiniens de Cisjordanie. Au démarrage de la construction en 2010, il était prévu que la ville fournisse à terme des logements à 40 000 personnes. Mais, une décennie plus tard, le sociologue habitant de Rawabi, Maisalon Dallashi a estimé que moins de 5 000 logements étaient habités ; parmi eux, dans un bon nombre, les propriétaires n’étaient qu’occasionnellement présents, la plupart étant des citoyens palestiniens d’Israël qui les avaient achetés à titre d’investissement.

Ces derniers éléments ne sont que superficiellement abordés dans le livre, qui se concentre sur la période initiale autour de 2010, mais l’analyse de Rabie les rend tout à fait compréhensibles. Il explique qu’au milieu des années 2000, les élites politiques et économiques palestiniennes ont déplacé leurs énergies des campagnes pour l’indépendance vers une vision du « développement » axée sur le marché, dans laquelle la formation d’une classe moyenne indigène jouait un rôle central.

Des hommes d’affaire comme Masri ont consolidé leur fortune pendant Oslo via des joint-ventures avec des firmes israéliennes. Après la chute de la deuxième Intifada vers 2004, ces acteurs puissamment reliés les uns aux autres ont convaincu la direction de l’AP que la lutte armée était vaine et que la prospérité palestinienne serait mieux servie par une « paix économique » du type préféré par l’ancien premier ministre, Benjamin Netanyahou, et d’autres personnages politiques israéliens. Dans la nouvelle vision des élites, la valeur nationale du soumoud – la constance tenace sur la terre – ne serait plus incarnée par le paysan auto-suffisant mais par le propriétaire soutien de famille.

Dans une brillante application de la théorie de la reproduction sociale marxiste-féministe qui fait écho aux arguments de l’anthropologue Hadas Weiss, Rabie affirme que ceux qui ont poussé à la création de Rawabi souhaitaient créer une « nouvelle » classe moyenne palestinienne caractérisée non par sa tranche de revenus mais par son organisation familiale : une famille nucléaire propriétaire de sa maison calquée sur le modèle occidental.

L’émergence de cette classe reposerait sur de jeunes couples palestiniens abandonnant la pratique commune de résidence à proximité des parents du mari et de mise en commun des ressources financières et du travail d’entretien et de soins avec sa famille élargie. Au lieu de cela, les nouveaux Palestiniens seraient en « miroir » de leurs homologues occidentaux en achetant des appartements dans les immeubles de grande hauteur de Rawabi, où ils seraient environnés de semblables familles. Les prêts hypothécaires à long terme requis pour cette acquisition attacheraient ces familles à leur nouvelle communauté et les encourageraient à agir comme des unités rationnelles de maximisation des revenus.

Un échec prévisible

Le problème évident de cette stratégie est que les moyens d’existence des Palestiniens de Cisjordanie diminuent et sont précaires du fait de décennies d’une politique israélienne d’étouffement de l’économie des territoires occupés et de maintien des habitants palestiniens dans la dépendance du travail en Israël et des distributions de la communauté internationale. Du coup, le type de logements relativement hauts de gamme de Rawabi s’avère d’un coût prohibitif accessible aux seuls habitants les plus riches de Cisjordanie. Pour qu’une classe moyenne émerge sous occupation, le marché du logement doit être créé avec une aide étrangère ;n Masri a donc engagé des agences financières internationales pour qu’elles fournissent des ressources bancaires abondantes de manière à rendre accessible à un plus grand nombre le financement hypothécaire des maisons de Rawabi.

Ce processus peut aussi être considéré comme « en miroir » : comme le sociologue radical Avishaï Ehrlich l’a expliqué dans les années 1970, le développement du capitalisme israélien a été largement dépendant de flux importants de capitaux de l’étranger passés par l’État. Mais le contraste entre le shnorrer (mendiant en yiddish) israélien et son équivalent palestinien est flagrant. Pendant le premier siècle de son existence, le mouvement sioniste a transformé avec succès la philanthropie juive, les réparations allemandes et l’aide militaire étatsunienne en une économie industrielle puissante tournée vers l’exportation. Les flux de capitaux vers la Palestine ont été dérisoires en comparaison, ne permettant à peine plus que la simple survie d’une population dont l’infrastructure productive a été soigneusement et délibérément démantelée pour la maintenir en état de dépendance.

La nature illusoire du processus de mise en miroir est utile pour expliquer l’échec de Rawabi qui est en même temps une « colonie » dans ses présupposés et son coût et, n’en est décidément pas une en termes d’identité de ses habitants à venir. Le projet a été paradoxal dès le début ,sans que cela ne semble avoir dissuadé ses initiateurs et ses financeurs.

La prédictibilité de l’échec et l’inconscience béate de tous les acteurs rappellent un autre développement urbain utopique au Moyen Orient : la ville de Masdar aux Émirats arabes unis. Décrite dans un autre bon ouvrage ethnographique de Gökçe Günel “Spaceship in the Desert,” (Un vaisseau spatial dans le désert), Masdar fut une tentative ambitieuse d’un des principaux États pétroliers du monde pour créer une ville « zéro carbone »exemplaire du point de vue écologique qui, au moment de la parution du livre en 2019, semblait être en dégénérescence et tomber à l’état de « ruine exploitée en parc de loisirs ».

Le sort de Rawabi peut ne pas être très différent de celui de Masdar ; mais j’ai suggéré dans une recension du livre de Günel que de tels projets peuvent être le mieux décrits comme spéculatifs au sens propre et au sens financier. Comme l’économiste politique Aaron Benanav le soutient, la pauvreté dans laquelle la majorité de la population mondiale est enfermée depuis les années 1970 limite gravement sa capacité à acheter des biens, ce qui produit une stagnation à long terme à l’échelle mondiale des projets d’investissements productifs. Donc le capital est disponible pour des entreprises à haut risque, expérimentales, en particulier si elles servent un but politique favorable aux intérêts des classes dirigeantes mondiales. Si ces projets ne donnent pas de profit, au moins ils assurent les conditions politiques de l’extraction de profit, que ce soit par du « greenwashing » d’économies nationales fortement dépendantes de produits fossiles ou par la pacification de population colonisées comme les Palestiniens.

En appliquant l’analyse du colonialisme de peuplement sans essentialiser l’identité indigène et en théorisant les effets du capitalisme global sur la formation de classe palestinienne, « La Palestine Organise une Fête » montre la voie. Bien qu’il n’y ait rien d‘optimiste dans sa présentation des relations entre Palestiniens et Israéliens comme un miroir sombre, déformant, son rappel que les deux groupes se façonnent tout le temps l’un l’autre sur fond de fortes inégalités mondiales, sera crucial pour toute politique de décolonisation démocratique.

Matan Kaminer est anthropologue, titulaire d’une bourse postdoctorale Buber à l’Université Hébraïque et membre du directoire de Academia pour l’Égalité.