La vérité à la mode* d’Israël sur la liberté académique palestinienne

| Sari Bashi pour +972 | Traduction CG pour l’AURDIP |

En niant qu’Israël limite la liberté académique en Palestine, l’ambassade israélienne à Washington semble oublier les étudiants et les universitaires palestiniens dont Israël restreint le mouvement.


L’ambassade israélienne à Washington, D.C. a rejeté récemment comme infondée “l’accusation selon laquelle Israël limiterait arbitrairement l’entrée des étrangers qui ont l’intention de donner une conférence, d’enseigner et d’assister à des colloques dans les universités palestiniennes”.

L’ambassade semble ainsi répondre aux protestations d’universitaires américains et à leurs appels à boycotter les institutions universitaires israéliennes, face aux restrictions d’accès aux universités palestiniennes imposées aux étudiants et aux universitaires. Et pourtant en expliquant sa politique sur les voyages, les affirmations de l’ambassade induisent en erreur, intentionnellement semble-t-il.

Il y a de nombreuses restrictions à l’accès aux universités palestiniennes. Certaines sont des restrictions générales d’accès à Gaza et à la Cisjordanie qui s’appliquent à tous, y inclus les étudiants et les professeurs. D’autres restrictions visent spécifiquement les étudiants palestiniens, qu’Israël a décrits comme ayant un "profil à haut risque" et les universités palestiniennes, qu’Israël a décrites comme des "pépinières de terroristes en formation". Même si Israël a des préoccupations légitimes sur le plan de la sécurité, les restrictions vont dans tous les cas bien au-delà de ce qui est nécessaire pour l’assurer. Elles promeuvent plutôt des objectifs politiques et démographiques en vue de consolider le pouvoir d’Israël sur la Cisjordanie et de la séparer de la bande de Gaza.

L’ambassade compare les restrictions imposées aux étrangers entrant en Cisjordanie à la "pratique de contrôle aux frontières qui est courante dans les pays du monde entier". Vrai et faux.

Oui, c’est une pratique courante que les pays déterminent à leur discrétion quels étrangers passeront leurs frontières. Mais non, ce n’est pas une pratique courante de restreindre l’entrée des étrangers dans un autre territoire, comme ici en Cisjordanie et à Gaza qui ne font pas partie d’Israël.

Près de la moitié des réfugiés palestiniens vivent dans la diaspora, y compris dans des pays arabes qui n’ont pas de relations diplomatiques avec Israël. Ces "citoyens de pays étrangers" — qui sont en fait palestiniens — ne peuvent généralement pas obtenir la permission d’Israël d’entrer en Cisjordanie ou à Gaza, et donc ne peuvent accéder aux universités palestiniennes.

De même les conférenciers et étudiants arabes ont peu de chances d’accéder à la Cisjordanie et à Gaza, parce que les règles israéliennes pour entrer sur le territoire palestinien barrent la plupart des personnes possédant des papiers de pays arabes ou musulmans et même de certains citoyens américains ou européens d’ascendance arabe ou qui se sont exprimés contre Israël.

L’entrée à Gaza ne requiert pas seulement un visa israélien, mais aussi une permission spéciale de la part des militaires, permission limitée aux situations humanitaires. Aucun étudiant ou professeur n’est accepté.

L’affirmation de l’ambassade selon laquelle le "point de passage de Rafah entre la bande de Gaza et l’Égypte est opérationnel, permettant l’entrée à Gaza depuis l’Égypte" fait fi de la réalité. Rafah a été fermé la plupart du temps durant les trois derniers mois, ne permettant que de rares passages exceptionnels qui n’incluent pas les étudiants ou les universitaires cherchant à atteindre les universités de Gaza.

En ce qui concerne le passage de Gaza à la Cisjordanie, l’ambassade dit qu’"en aucune circonstance les étudiants et/ou les professions universitaires ne sont discriminés dans la procédure de passage". Avec tout le respect dû à l’ambassade, cette affirmation est tout à fait éloignée de la vérité.

Depuis 2000, Israël a empêché les étudiants palestiniens de Gaza d’étudier dans les universités de Cisjordanie. Cette interdiction fait partie de la politique israélienne de séparation destinée à limiter les voyages entre Gaza et la Cisjordanie, et particulièrement le genre de voyage qui nourrirait sur le long terme les liens entre les deux parties du territoire palestinien, comme ceux de jeunes gens voulant étudier ou se marier dans l’autre partie (ceux qui souhaitent plus d’informations peuvent essayer le jeu sur ordinateur de Gisha, à propos du passage Gaza-Cisjordanie.

La dernière contestation de Gisha à la Haute Cour à propos de cette interdiction concerne le cas d’étudiants de Gaza cherchant à obtenir des diplômes de Master en études sur le genre, la démocratie et les droits de l’homme à l’université Bir Zeit en Cisjordanie. Certains de ces étudiants ont reçu des autorisations de court terme pour entrer en Cisjordanie, sur d’autres motifs, comme des conférences ou des soins médicaux, satisfaisant donc les exigences israéliennes de sécurité concernant le passage à travers Israël pour atteindre la Cisjordanie. Mais leurs demandes pour entrer en Cisjordanie et y demeurer pendant les mois ou les années nécessaires pour obtenir leurs diplômes ont été rejetées.

En indiquant que 54 étudiants de Gaza sont passés en Cisjordanie la semaine dernière, l’ambassade souligne simplement la nature arbitraire de sa politique. Ces étudiants ont été autorisés à passer à travers Israël et la Cisjordanie jusqu’en Jordanie pour s’envoler vers des universités à l’étranger. Aucun n’a été autorisé à s’arrêter en Cisjordanie et à y rester — pour étudier dans les universités palestiniennes établies à leur intention.

Comme puissance occupante, Israël est autorisé à imposer des restrictions nécessaires à sa sécurité. Mais Israël doit aussi faciliter le fonctionnement correct du système universitaire palestinien. Malheureusement elle ne remplit pas cette obligation.

Je n’ai bien sûr pas accès aux communications privées de l’ambassade d’Israël à Washington, en particulier aux observations transmises au gouvernement israélien. Je ne peux qu’espérer que, en dehors de leur campagne de relations publiques, les membres du personnel de l’ambassade demandent à leurs dirigeants en Israël de mettre fin aux restrictions qui déclenchent les protestations des universitaires américains et sapent les possibilités d’un environnement universitaire plus riche dans lequel les idées et l’innovation prospèrent.

L’auteur est cofondatrice de Gisha, Centre juridique pour la liberté de mouvement (Gisha-Legal Center for Freedom of Movement). Elle est interviewée ici.

(*) le titre original utilise le néologisme « truthiness » apparu dans les années 2000 pour désigner une affirmation présentée comme vérité, mais en fait totalement subjective et ne tenant pas compte des preuves