La sécurité intérieure a refusé l’entrée aux Etats-Unis du directeur de Forensic Architecture

| Hakim Bishara pour Hyperallergic | Traduction CG pour l’AURDIP |

Sur le point d’assister à l’inauguration de son exposition au Museum of Art and Design de Miami, Eyal Weizman s’est vu dire par un fonctionnaire de l’ambassade des Etats-Unis à Londres que son visa était révoqué parce qu’il avait déclenché un « algorithme de sécurité ».


Eyal Weizman, le fondateur et directeur du groupe de recherche basé à Londres Forensic Architecture, a révélé aujourd’hui qu’il s’était vu refuser l’entrée aux Etats-Unis.

Le 12 février, deux jours avant son vol prévu entre Londres et New York, Weizman a reçu un e-mail de l’ambassade des Etats-Unis lui notifiant que son exemption de visa (ESTA) avait été révoquée, et qu’il n’était pas autorisé à se rendre aux Etats-Unis. La notification de l’ambassade ne donnait aucune raison pour la révocation et n’offrait pas à Weizman l’opportunité de faire appel de la décision ou d’obtenir un visa alternatif (Weizman a la double nationalité, britannique et israélienne).

Formée en 2010, Forensic Architecture est une agence de recherche qui utilise des logiciels d’architecture pour enquêter sur les violations des droits humains. Son équipe est composée d’architectes, de développeurs, de réalisateurs, de journalistes, d’avocats et de scientifiques travaillant à Goldsmiths, Université de Londres.

Weizman projetait d’assister aujourd’hui, au Museum of Art and Design (MOAD) de Miami, à l’inauguration privée de True to Scale [En vraie grandeur], la première exposition majeure de synthèse de Forensic Architecture aux Etats-Unis. Lors de cet événément, sa femme, Ines Weizman, a prononcé une déclaration en son nom.

« C’était aussi un voyage familial », a ajouté Weizman. « Ma femme, Prof. Ines Weizman, qui devait elle-même donner des exposés aux Etats-Unis, et nos deux enfants ont voyagé un jour plus tôt que celui où j’étais supposé le faire », a-t-il continué. « Ils ont été arrêtés à l’aéroport JFK de New York, où Ines a été séparée de nos enfants et interrogée par les fonctionnaires de l’immigration pendant deux heures et demi avant qu’on lui permette d’entrer ».

Weizman a dit qu’il s’était risqué à l’ambassade américaine à Londres le lendemain et qu’au cours d’un interview, un fonctionnaire lui a dit que son autorisation à voyager avait été révoquée parce qu’un « algorithme de sécurité » l’avait identifié, lui ou quelqu’un associé à lui, comme une « menace à la sécurité ». Aucun porte-parole de l’ambassade américaine à Londres n’a été disponible pour commenter [auprès de nous].

« Il a dit qu’il ne savait pas ce qui avait déclenché l’algorithme, mais a suggéré que cela pouvait être quelque chose dans laquelle j’étais impliqué, ou des personnes avec lesquelles je suis ou j’ai été en contact, ou des lieux où j’avais voyagé (avais-je été récemment en Syrie, en Iran, en Iraq, au Yémen ou en Somalie, ou avais-je rencontré des citoyens de ces pays ?), ou des hôtels où j’étais resté, ou un certain schéma de relations entre ces différentes choses », a dit Weizman.

Il a été demandé à Weizman de fournir à l’ambassade des informations supplémentaires, y compris l’historique de ses voyages depuis 15 ans, en insistant sur qui finançait ses voyages. L’artiste ajoute qu’il a été incité à dévoiler aux enquêteurs de la sécurité intérieure les contacts « qui auraient pu avoir déclenché l’algorithme ». Weizman a refusé de fournir cette information aux autorités.

« Travailler sur les droits humains signifie qu’on est en contact avec des communautés vulnérables, des militants et des experts, et qu’on vous confie des informations sensibles », a dit Weizman. « Ces réseaux sont la ligne de vie de tout travail d’investigation. Je suis alarmé par le fait que les relations entre nos collègues, intervenants et personnel, soient ciblées par le gouvernement américain comme des menaces à la sécurité ».

Dans un e-mail à Hyperallergic, le Bureau des douanes et de la protection aux frontières des Etats-Unis (US Customs and Border Protection, CBP) a dit que « ses employés sont entraînés à appliquer les lois des Etats-Unis uniformément et de manière juste, qu’ils ne discriminent pas selon la religion, la race, l’ethnicité ou l’orientation sexuelle » et que « l’émission d’un visa ou la participation au programme d’exemption de visa ne garantissent pas l’entrée aux Etats-Unis ».

CBP a continué :

« Cependant, dans le cadre d’une approche à plusieurs niveaux de la sécurité, les employés de CBP ont l’autorité statutaire pour renvoyer à des contrôles additionnels tout individu sur lequel nous avons besoin de plus d’information pour une détermination des risques, à propos de choses comme des questions reliées à la santé, des problèmes de sécurité nationale, l’intention d’immigrer sans une autorisation valable, la criminalité, des exigences ou des violations en matière de documents, et beaucoup d’autres choses. Ces renvois sont basés sur des facteurs multiples qui peuvent inclure une combinaison des activités de l’individu, de ses associations et de ses schémas de déplacement.

Organisée par Sophie Landres, l’exposition actuelle au MOAD met en lumière plus d’une douzaine d’enquêtes percutantes de Forensic Architecture. Elles incluent une enquête sur une frappe de drone par la CIA au Pakistan ; une analyse de l’assassinat d’un barbier par la police de Chicago qui a conduit à une investigation par le maire et le département de police de la ville ; une enquête sur l’utilisation d’armes chimiques par le régime syrien ; et une enquête sur le bombardement israélien de la ville palestinienne de Rafah qui a forgé la décision récente de la Cour pénale internationale d’ouvrir une investigation sur la possibilité de crimes de guerre israéliens.

Le groupe a fait du bruit à la Biennale Whitney en 2019 avec une vidéo — Triple-Chaser (2019) — qui reliait le groupe Safariland, une compagnie dirigée par l’ancien vice-président du musée Whitney Warren Kanders, à des crimes de guerre à Gaza. La vidéo a provoqué une action juridique contre Safariland par le Centre européen pour les droits constitutionnels et humains. Le groupe a plus tard demandé que son travail soit retiré de l’exposition, peu avant que Kanders n’annonce sa démission.

En conjonction avec l’exposition du MOAD, Forensic Architecture lance une enquête jointe avec des groupes locaux sur les violations des droits humains dans le centre de détention de Homestead en Floride, où les enfants migrants auraient été detenus dans des conditions inhumaines. True to Scale ouvre au public demain, le 20 février.

« Eyal a été très impliqué dans la conception de l’exposition, donc c’est un choc de ne pas l’avoir ici pour participer aux derniers jours de l’installation », a expliqué Landres à Hyperallergic dans un e-mail.

« La production de connaissances et l’implication dans la communauté sont centrales dans le travail de Forensic Architecture et c’est une honte qu’Eyal ait été empêché d’aider à développer cette composante de l’exposition cette semaine », a continué Landres. « C’est une honte qu’une personne qui a tant fait pour les droits humains ne soit pas accueillie ici à bras ouverts ».

Le voyage de Weizman aux Etats-Unis devait aussi inclure un discours public au Centre des Etudes européennes et russes de l’université de Californie, à Los Angeles (UCLA). Kamari Clarke, professeur au département d’anthropologie d’UCLA, a dit à Hyperallergic que la conférence et le workshop prévus se tiendraient maintenant « par médiation électronique ».

« Nous sommes désappointés d’apprendre les nouvelles de la révocation de l’ESTA d’Eyal », a dit le professeur. « Même si nous attendons l’examen de sa situation, nous savons aussi qu’il est un universitaire et un militant des droits humains dont le travail a eu un profond impact positif en Europe et au-delà ».

Weizman a dit que la révocation de son exemption de visa « exemplifie — bien que d’une manière beaucoup moins intense et à une échelle beaucoup moins dramatique — des aspects critiques de la ‘logique arbitraire de la frontière’ » que Forensic Architecture cherche à mettre en lumière.

« Ces travaux visent à démontrer que nous pouvons inverser le regard de la criminalistique et le tourner contre les acteurs — la police, les militaires, les services secrets, les agences aux frontières — qui cherchent d’habitude à monopoliser l’information », a-t-il dit. « Mais en employant un regard contre-criminalistique, on est aussi exposé à une surveillance de plus haut niveau de la part des agences d’état mêmes sur lequelles portent les enquêtes ».