La Palestine et le scandale de la démocratie libérale

Une atteinte à la démocratie a commencé aux États-Unis et en Europe, qui n’a pas pour origine le « fondamentalisme islamique » régulièrement désigné comme une menace pour la démocratie, ni les démagogues de droite qui utilisent la crainte des immigrants, mais plutôt le courant dominant de ces sociétés.


Introduction

Les législatures, tribunaux et gouvernements d’université dans les démocraties libérales de l’hémisphère Nord sont utilisés pour mettre un terme définitif à la campagne de Boycott, Désinvestissement et Sanctions (BDS) qui veut utiliser une pression non violente pour changer le comportement de l’État israélien. La campagne pour museler le BDS est une falsification pure et simple de l’image qu’ont ces sociétés d’elles-mêmes qui prétendent systématiquement que l’amour de la liberté les distingue de ceux qui font compagne contre elles. La campagne contre le BDS est décrite comme la plus grande menace pour la liberté d’expression aujourd’hui en Occident. Et pourtant, elle ne rencontre que le silence dans le courant dominant.

L’attaque contre le BDS n’est pas un cas isolé : pendant plus d’une décennie, il a été clair que la démocratie libérale que ces pays s’empressent d’exporter – parfois en faisant la guerre – n’allait pas jusqu’à inclure les Palestiniens ni ceux qui sympathisent avec eux. Les universitaires dans ces pays, qui étudient avec zèle et soutiennent l’extension de la démocratie libérale pour tous, ne cherchent manifestement pas à savoir si les Palestiniens ont ce droit ou non, et certains sont même activement hostiles à ce qu’ils l’exercent.

Bien sûr, les mesures qui visent à supprimer ou à proscrire le BDS ont suite aux pressions venant de l’État israélien, État qui a adopté ses propres mesures afin de supprimer toute activité de boycott. Mais Israël n’est pas une démocratie libérale – c’est un État ethno-nationaliste. Une chose comme la nationalité israélienne n’existe pas dans la législation israélienne : les citoyens sont classés en tant que juifs, ou non-juifs. L’adhésion à ces mesures antidémocratiques par les démocraties occidentales afin de défendre l’État israélien constitue, par contre, un déni des valeurs que ces États proclament en public.

La Palestine est donc le scandale de la démocratie occidentale et des théories académiques qui la soutiennent [1]. C’est un point qu’on ignore, non reconnu officiellement, qui fait que tous les actes et toutes les pensées de la démocratie occidentale prêtent le flanc à l’accusation que celle-ci n’est pas une doctrine de la liberté universelle, mais un moyen de justifier sa domination. Si les valeurs « universelles » ne sont pas applicables à tous, alors ce ne sont tout simplement que des préjugés culturels. Aussi longtemps, par conséquent, que les valeurs et les droits démocratiques restent hors portée des Palestiniens, la démocratie occidentale prêtera le flanc à l’accusation que ses « libertés » sont un préjugé, un moyen par lequel le puissant enchaîne le faible. La Palestine constitue donc une mise à l’épreuve de la démocratie occidentale et de ses partisans, un test où elle échoue actuellement. Tant que les partisans de la démocratie occidentale excluront de ses droits un groupe de population, sa prétention à parler pour toute l’humanité n’aura aucune crédibilité.

La suppression du BDS

Toutes les actions visant à supprimer le BDS se servent de la même feuille de vigne : l’antisémitisme. Parce qu’il ne serait pas défendable de justifier une restriction de la démocratie pour protéger l’État israélien au seul motif que c’est un allié de l’Occident, les mesures contre le BDS sont généralement justifiées en tant qu’action contre le racisme anti-juif. Cela vient en appui d’une notion profondément antidémocratique, voire raciste : que l’antisionisme est de l’antisémitisme. Ce cri de ralliement de la droite sioniste vise à diaboliser toute critique de l’État israélien en la cataloguant comme la forme déguisée d’un préjugé contre les juifs. Elle met en avant l’idée, indéfendable, que s’opposer à une idéologie politique c’est en même temps être hostile à un groupe ethnique. Aucune idéologie politique ne bénéficie du soutien unanime d’un groupe ethnique – dire qu’un groupe entier soutien la même idéologie, c’est l’insulter en laissant entendre que ses membres sont incapables d’une pensée indépendante. C’est également antidémocratique, car c’est délégitimer la différence – et implique que tout juif qui n’est pas sioniste n’est pas un juif.

En deuxième raison pour la suppression du BDS, avancée à plusieurs reprises sur les campus aux États-Unis, c’est qu’elle est nécessaire pour s’assurer que les campus sont des « lieux sûrs » - cela, en dépit du fait qu’il n’y a aucun cas de cité de militants BDS qui auraient menacé quiconque de violence, et encore moins qui l’auraient utilisée. Cela pourrait refléter, et chercher à manipuler, des craintes juives enracinées, et aussi la crainte plus générale des musulmans (qui seraient censés être derrière le BDS, quand bien même que la plus grande partie de ses militants ne sont pas musulmans, et que beaucoup sont juifs). Une raison fondamentale du sionisme a été l’hypothèse que les juifs se trouvent toujours sous la menace de violence et qu’ils ont besoin de leur propre État pour se protéger eux-mêmes. Cette notion d’un BDS violent veut exprimer l’opinion sioniste que les adversaires de l’État israélien sont intrinsèquement violents, même si leurs seules armes sont les mots, et elle cherche à manipuler les étudiants juifs craignant des menaces pour leur sécurité quand il n’en existe aucune.

Il existe deux sortes d’actions contre le BDS. L’une montre une insensibilité aux droits des Palestiniens mais elle n’est pas nécessairement antidémocratique, tandis que l’autre viole la démocratie. Dans la première catégorie, il y a les déclarations de gouvernements qui se déclarent opposés au BDS, même quand celui-ci est garanti par la loi. L’exemple le plus important est la loi US de 2015, loi pour la Facilitation du commerce et l’Exécution du commerce, qui fait de la prévention des boycotts d’Israël un « objectif principal dans les négociations commerciales » des USA. Cela engage le gouvernement des États-Unis pour une préférence politique, mais ne requiert pas de lui qu’il agisse contre ceux qui ont un point de vue opposé. La seconde catégorie ne respecte pas ces droits étant donné qu’elle cherche activement à étouffer la voix des gens, ou leurs choix, voire les deux.

Un résumé des actions anti-BDS, publié par le Comité national BDS de Palestine, confirme que les mesures anti-BDS les plus répressives ont été mises en application en France, où une loi du XIXe siècle a servi pour criminaliser le BDS : plus de trente militants ont été inculpés pour participation à un plaidoyer BDS non violent. Une militante a été arrêtée parce qu’elle portait un t-shirt BDS. Le Premier ministre Manuel Valls a récemment déclaré qu’il discuterait avec le ministère de l’Intérieur de nouvelles mesures pour réprimer le militantisme BDS.

Aux États-Unis, des projets de loi ou résolutions anti-BDS ont été introduits dans vingt-et-un États et au Congrès, et des universités ont également recherché les moyens de juguler le BDS. La plupart des mesures US ont été bloquées peu avant qu’elles n’interdisent le BDS, mais elles entravent les droits démocratiques d’une autre manière. L’accent est mis sur l’utilisation des fonds publics pour décourager l’activité BDS : le Sénat de l’État de New York a retiré 485 millions de dollars US aux collèges seniors dans le système de l’université de la ville de New York (CUNY) en dépit d’un discours d’une législatrice qui déclarait que son époux (juif) était professeur à CUNY, et « qu’il n’avait jamais évoqué à la maison la moindre inquiétude concernant l’antisémitisme ». Des universités agissent aussi contre l’activité BDS dans un cadre plus large pour terrasser tout soutien aux droits des Palestiniens : Palestine Legal, une organisation basée aux USA, rapporte que l’action contre l’activité BDS sur les campus inclut des sanctions administratives, la censure, des enquêtes intrusives, une restriction au plaidoyer et des poursuites criminelles. Les entreprises états-uniennes ont l’interdiction de coopérer avec les boycotts d’Israël « dirigés par l’État » ; ceci viole leur droit de prendre des décisions et réduit par conséquent leur droit à s’engager librement dans une activité économique.

Le gouvernement britannique a lui aussi évité de remettre en cause les libertés civiles des militants BDS. Cependant, ses mesures proposées violent le principe démocratique d’une autre façon – en interdisant aux conseils locaux et à d’autres organismes publics de soutenir le BDS. Cela viole le principe démocratique selon lequel un gouvernement élu doit avoir la capacité de prendre toute décision qu’il pense représenter la volonté des électeurs. Le Canada n’a pas encore pris d’actions pour restreindre le BDS, mais des craintes existent qu’il puisse le faire : des officiels ont menacé de poursuites criminelles quiconque soutiendrait les boycotts contre Israël.

La démocratie libérale en péril

La campagne acharnée et bien financée de l’État israélien avec le but d’étouffer le militantisme BDS a, par conséquent, attiré le soutien consentant de grands pays occidentaux.

À des degrés divers, ceci les a incités à violer les droits : même une valeur états-unienne fondamentale – comme le droit des entreprises à gérer leurs biens de la façon dont elles l’entendent – est considérée comme non indispensable dans cette course au soutien de l’État israélien. Les droits ne sont pas absolus dans les démocraties libérales – ils peuvent être restreints quand leur exercice porte atteinte aux droits des autres, ou quand la sécurité de l’État est dite menacée. Mais il n’y a rien dans la théorie libérale qui permette de supprimer la liberté d’expression et d’association au nom d’un État étranger, quand ceux qui s’opposent aux actions de cet État ne menacent pas l’État imposant la restriction.

L’affirmation fallacieuse selon laquelle ces actions veulent s’en prendre à l’antisémitisme sape encore plus la bonne foi de la démocratie locale. Bien que celle-ci se décrive comme une philosophie de la liberté, ceux qui la critique mettent en avant qu’elle est destinée à préserver les libertés des uns au détriment de celles des autres – le libéralisme, prétend l’un de ces détracteurs, a toujours fait la distinction entre le « civilisé » et le « barbare ». Assimiler le BDS à de l’antisémitisme et à la violence s’inscrit parfaitement dans ce portrait négatif du libéralisme : celui-ci stigmatise une lutte pour les droits de l’homme universels, et ses détracteurs noteront que l’enthousiasme supposé des démocraties occidentales à proscrire l’antisémitisme ne s’étend pas jusqu’au racisme anti-noir ou à l’hostilité envers les musulmans, envers les peuples autochtones et tous les autres qui souffrent du sectarisme racial.

L’agression contre le BDS semble confirmer que les démocraties occidentales ne s’intéressent qu’à la protection des droits de certains supposés attaqués par d’autres, et confirmer que votre protection dépend de votre race, de votre croyance et de votre culture. L’effet est de démolir la crédibilité de la démocratie libérale en tant que garant des droits de tous, et de la décrire comme l’opinion d’un monde et d’un système de gouvernement qui reconnaissent des droits seulement à ceux qui n’offensent pas les sensibilités du groupe dominant auquel ces droits sont en réalité destinés.

La Palestine est un scandale pour le libéralisme et sa version de la démocratie, pas seulement parce que la réaction qu’elle entraîne en Occident est née d’un préjugé culturel et qu’elle ne se soucie pas des droits de tous. Mais aussi en raison de la profondeur et de l’étendue du consensus qui la soutient : il est impossible de considérer la croyance dans l’aveuglement de la démocratie libérale, s’agissant des droits des Palestiniens, comme une distorsion ou seulement une interprétation particulière, alors qu’elle est adoptée par la quasi-totalité du spectre libéral et qu’elle inclut des universitaires et des militants dont l’intérêt est la promotion de la démocratie, l’extension à tous les êtres humains des droits et des systèmes de gouvernement qui sont réputés profiter aux citoyens de l’Europe occidentale et de l’Amérique du Nord.

Comme preuve que la suppression de BDS ne concerne en rien les promoteurs de la démocratie, nous pouvons prendre un exemple vieux de dix ans de ce deux poids deux mesures en action – le rejet par l’Amérique du Nord et l’Europe occidentale de l’élection palestinienne de 2006, élection qui avait été considérée libre et juste par les observateurs, parce que le parti victorieux, le Hamas, était considéré hostile aux intérêts occidentaux (et israéliens) : les promoteurs de la démocratie n’ont pas voulu voir cette violation flagrante du droit des Palestiniens à choisir. Il est courant pour les universitaires de la promotion de la démocratie de surveiller ou d’analyser les progrès démocratiques à travers le monde, mais sans tenir le moindre compte des droits des Palestiniens à se gouverner eux-mêmes ou à ne subir aucune agression contre leurs droits – dans beaucoup de ces exercices, Israël est classé comme un pays démocratique, et une analyse laisse penser (par omission) que seuls les juifs sont ses citoyens. Les universitaires militants aux États-Unis qui œuvrent avec acharnement pour amener ceux qui violent les droits des latino-américains à rendre des comptes, soutiennent activement l’État israélien ou ne le présentent jamais comme un violeur de droits. C’est une supposition non écrite, de la part des promoteurs de la démocratie, que tous les gens ont droit à un gouvernement démocratique et à avoir des droits, tant qu’il ne s’agit pas des Palestiniens.

Conclusion : le sens du scandale

Pourquoi est-il important que la suppression du BDS – et plus généralement des droits des Palestiniens – montre la démocratie libérale comme un préjugé culturel se faisant passer pour une charte pour les droits de tous ?

Le soutien à la cause palestinienne, et au BDS, est généralement associé, dans le courant dominant, aux musulmans et à la gauche politique, deux groupes qui se font le plus entendre sur cette question. Même si les musulmans et les gens de gauche ont autant que les autres le droit d’être entendus, l’effet est que les droits des Palestiniens se retrouvent reléguer à une marge extrême de la société, ce qui évite à l’État israélien l’examen sur les droits de l’homme qui gêne les autres violeurs de droits.

Si nous comprenons la suppression des droits des Palestiniens comme un scandale de la démocratie libérale, celle du BDS ou l’opposition aux droits des Palestiniens à la démocratie et à la liberté ce ne sont pas un refus de recevoir des ordres des musulmans et des gens de gauche – c’est un refus d’honorer les principes que l’Occident lui-même proclame, et elles sont, par conséquent, une menace pour la crédibilité et même, peut-être, pour la survie de la démocratie libérale. Plus ce point sera mis en avant dans les campagnes de solidarité avec la Palestine, plus il sera difficile de reléguer la cause palestinienne à la marge.

Les partisans de la lutte palestinienne pour la reconnaissance seront plus susceptibles d’être entendus s’ils centrent leurs campagnes sur l’écart existant entre ce que le courant dominant occidental dit, et ce qu’il fait en Palestine : il est peu probable que cela influence les gouvernements et les promoteurs de la démocratie qui leur fournissent une raison intellectuelle – mais cela pourrait donner un sens à de nombreux citoyens qui, parce qu’ils sont plus éloignés du pouvoir, pourraient être moins enclins à voir les valeurs proclamées par les États occidentaux comme un dispositif politique utile plutôt qu’un principe profondément ancré. Décrire l’interdiction du BDS – et des droits des Palestiniens – comme un scandale de la démocratie libérale encadre la lutte palestinienne pour la liberté comme une cause à laquelle beaucoup en Occident peuvent se rapporter, au lieu d’une qui exige d’eux qu’ils laissent derrière eux leurs racines culturelles. Cela transforme le langage de la campagne en un langage que les citoyens de l’Occident comprennent, et ainsi, cela ouvre un chemin pour sortir de la marginalisation.

À propos de l’auteur

Steven Friedman est le directeur du Centre pour l’étude de la démocratie à l’université de Rhodes et à celle de Johannesburg, en Afrique du Sud.

[1Pour les philosophes, un scandale est une faiblesse flagrante à laquelle les penseurs sont aveugles, ou qu’ils choisissent d’ignorer. Le terme peut provenir d’Emmanuel Kant, qui trouvait scandaleux que la philosophie n’ait pas trouvé une preuve rationnelle de l’existence du monde extérieur. Voir par exemple Luigi Caranti : « Kant et le Scandale de la philosophie : la critique kantienne du scepticisme cartésien » (Toronto, université de Toronto Press, 2007).