La lettre des « Universitaires pour l’égalité » au président de la Conférence des recteurs d’universités allemands

Nous [le Bureau des « Universitaires pour l’égalité »] avons écrit au président de la Conférence des recteurs d’université allemands, ainsi qu’aux membres de son bureau exécutif et à son Assemblée générale, pour exprimer notre profonde inquiétude quant à leur décision d’adopter la définition de travail de l’antisémitisme proposée par l’Alliance internationale pour la mémoire de l’Holocauste (IHRA).
Au vu de l’accroissement de l’antisémitisme ainsi que d’autres formes de racisme en Allemagne et ailleurs, nous saluons et soutenons toutes les initiatives des universitaires, individuelles ou institutionnelles, pour combattre le racisme et l’intolérance. Cependant, nous maintenons que l’adoption de la définition de l’IHRA ne sert pas plus la cause du combat contre l’antisémitisme qu’elle ne protège ses victimes. Nous exhortons la communauté universitaire allemande à combattre l’antisémitisme tout en respectant le soutien légitime aux droits palestiniens, sans porter atteinte aux droits fondamentaux de la liberté de parole, d’expression et d’association politique, et en protégeant avec zèle les espaces démocratiques.

Voir ci-dessous la lettre complète


Distingués collègues,

Nous écrivons au nom des « Universitaires pour l’égalité », un groupe de plus de 550 universitaires, basés en Israël et dans des institutions universitaires du monde entier, dont beaucoup s’identifient comme juifs et israéliens. « Universitaires pour l’égalité » est une organisation de membres engagés en vue d’une paix juste entre Israéliens et Palestiniens et de la justice sociale à l’intérieur d’Israël. Nous vous écrivons pour exprimer notre profonde inquiétude quant à la décision du 19 novembre 2019 de la Conférence des recteurs d’universités allemands (HRK) d’adopter « la définition de travail de l’antisémitisme » de l’Alliance internationale pour la mémoire de l’Holocauste (IHRA), et tout particulièrement ses exemples [1], dans la résolution intitulée : « Pas de place pour l’antisémitisme [2] ».

La montée de l’antisémitisme ainsi que d’autres formes de racisme dans le monde, y compris en Allemagne, est un motif de graves inquiétudes. Toutes les formes de racisme et d’intolérance sont une menace qui doit être combattue inlassablement, et nous saluons les efforts des universitaires allemands pour le faire. Cependant, nous maintenons que l’adoption de la définition de l’IHRA, incluant ses exemples, ne sert pas plus la cause du combat contre l’antisémitisme qu’elle ne protège ses victimes. De plus, elle viole la liberté académique et la liberté de parole, applique une étiquette dangereusement trompeuse au soutien en faveur des droits palestiniens et en limite les possibilités.

En tant qu’organisation attachée à la défense des valeurs de dignité humaine, de liberté et d’égalité des droits, nous sommes engagés entre autres dans la garantie de la libre expression et du libre débat et dans la protection des espaces démocratiques universitaires. Nous vous mettons donc en garde qu’adopter la très problématique « définition de travail de l’antisémitisme » de l’IHRA [3] ne sert en aucune façon ces valeurs.

Tout d’abord, comme un des rédacteurs de la définition, Kenneth Stern, qui en rejette toute utilisation normative ou politique, l’a clairement expliqué dans son importante tribune du 13 décembre dans le Guardian, la définition, qui a été rédigée comme un outil destiné aux chercheurs travaillant sur l’antisémitisme, est devenue un outil destiné à surveiller l’expression ou le militantisme, bien qu’elle soit tout à fait inappropriée pour cet objectif [3].

Deuxièmement, la définition de travail, et particulièrement les exemples qui l’accompagnent, ne sont pas appropriés pour une utilisation dans le cadre d’un code. Dans l’état actuel, elle confond le soutien aux droits palestiniens avec l’anti-sionisme et elle confond l’anti-sionisme avec l’antisémitisme. Par exemple, son rejet apparemment innocent des « doubles standards » peut être utilisé, et est utilisé, pour contraindre les défenseurs des droits palestiniens à prouver qu’ils ne sont pas antisémites, face à une accusation vague et hautement discutable. Selon les exemples et la manière dont ils sont appliqués, on est un antisémite si l’on critique Israël d’une manière supposée impliquer un double standard. On est un antisémite si l’on est en faveur d’une solution à deux états ou d’une solution à un état démocratique dans le cas du conflit israélo-palestinien. Et de même quiconque blame Israël pour son racisme institutionnel, ou critique le manque de séparation entre la religion et l’état en Israël, qui conduit à une discrimination sévère des femmes et des personnes appartenant aux communautés LGBTQ, ainsi que des communautés non juives en Israël. On peut ne pas être d’accord avec ces opinions, mais elles sont légitimes et doivent être protégées par le droit à la liberté d’expression dans n’importe contexte politique démocratique. En conséquence, la définition crée un biais injustifié en faveur d’une Israël politiquement sioniste et contre les Palestiniens. Comme nous en sommes témoins, encore et encore, elle a un effet paralysant sur toute discussion critique de la question Israël-Palestine et elle empêche toute discussion honnête concernant la solution du conflit.

En plus de contredire de manière inhérente les valeurs de la liberté d’expression et de la liberté académique et de saper la lutte pour assurer les droits humains palestiniens, la Conférence des recteurs allemands, en adoptant la définition de l’IHRA, méprise une longue histoire de l’opposition juive au sionisme et/ou aux politiques israéliennes. La confusion entre l’hostilité contre les juifs et la critique légitime des politiques israéliennes et l’opposition non-violente à l’occupation et à l’oppression du peuple palestinien conduit à l’oppression d’organisations de la société civile et diffame des individus (y compris des individus juifs) sur la base de leurs convictions politiques. De plus, elle manque de respect aux chercheurs et aux étudiants allemands qui expriment leurs opinions politiques et leurs inquiétudes vis-à-vis des violations des droits humains et civiques, dont certains sont directement affectés par l’occupation israélienne. En même temps, elle conduit à étiqueter comme antisémites des chercheurs distingués, dont beaucoup sont juifs, voire des survivants de l’holocauste. De fait, comme les professeurs Jan et Aleida Assmann en ont mis en garde dans une lettre ouverte, une nouvelle forme de chasse aux sorcières de type mccarthyiste déferle sur l’Allemagne et l’Europe : l’accusation d’antisémitisme ! Une chasse aux sorcières qui dénonce comme antisémites des Européens, et particulièrement des Allemands, qui ne soutiennent pas les politiques d’Israël [4].

Plus que toute autre chose, cependant, la décision d’adopter la définition de l’IHRA sape le combat palestinien pour la liberté et l’égalité. En tant qu’universitaires bien informés sur la question Israël-Palestine — certains d’entre nous étant des chercheurs travaillant sur l’antisémitisme et l’Holocauste —, nous vous exhortons à protéger et à soutenir le libre débat sur la situation en Israël-Palestine.

Au vu de l’augmentation de l’antisémitisme et des crimes de haine en Allemagne et ailleurs, contre les juifs et contre d’autres minorités, nous soutenons les initiatives universitaires allemandes, individuelles et institutionnelles, pour lutter contre l’antisémitisme et contre toutes les formes de racisme. Nous vous exhortons à le faire tout en respectant le soutien légitime aux droits palestiniens, sans porter atteinte aux droits fondamentaux de la liberté de parole, d’expression et d’association politique, et en protégeant avec zèle les espaces démocratiques.

Cordialement,

Le Bureau, Universitaires pour l’égalité, Israël