La géographie politique, de colonies et de bantoustans, est la même des deux côtés de la Ligne verte

| Amira Hass et Philip Weiss pour Mondoweiss | Traduction BP pour l’AURDIP |

Amira Hass était sur la radio Law & Disorder cette semaine pour commenter l’élection israélienne. Ce fut un entretien formidable, riche en réflexion, cliquez sur le lien pour l’écouter, en particulier son commentaire sur les « deux historiographies d’Israël ». En voici quelques extraits clés.

Sur les prédictions d’une défaite de Netanyahu :

Pour moi cela n’a pas été une surprise… Tout le monde semblait convaincu… que le Camp sioniste obtiendrait plus de sièges… Je persistais à dire que la droite, le bloc de la droite était très fort, que ça ne changera pas, peut-être que quelque chose changera dans la configuration au sein de la droite, un peu. Il n’y aurait pas de vrai changement, même pas au centre. Le Camp sioniste n’est pas à gauche. Netanyahu ne cesse de dire, la gauche, la gauche, et il veut dire le Camp sioniste ou travailliste. Disons-le clairement, le Camp sioniste est, au mieux, au centre-droit.

Sur la responsabilité du Parti travailliste dans l’occupation :

C’est le Parti travailliste qui a ouvert la voie de là où nous sommes aujourd’hui. Pas seulement parce que les travaillistes sont de véritables experts dans l’entreprise coloniale, et ils le sont depuis les années trente… Mais les Palestiniens nous ont donné, et ont donné aux travaillistes, une occasion en or en 1993 quand ils ont signé les Accords d’Oslo… Ils (les travaillistes) ont trompé tant de gens, dont les Palestiniens. Ils ne leur ont pas prévu… un accord indiquant que notre objectif était de parvenir graduellement à une solution à deux États. Les Palestiniens ont eu le graduel, sans l’objectif… Ce n’était pas l’invention du Likoud, c’était l’invention du Parti travailliste… Toutes ces personnalités s’étreignant tels des artisans de la paix – Peres, Rabin, Beilin – ont conçu une situation qui ne conduit nulle part, un statu quo en faveur du colonialisme… Le statu quo ne cesse de tourner en faveur d’un Israël colonialiste. Le nombre de colons a presque doublé depuis 1992.

C’est fascinant. Hass évoque la promesse d’Oslo de résoudre la différence entre l’histoire palestinienne du conflit et l’israélienne :

(À l’époque d’Oslo, les Palestiniens) connaissaient les Israéliens, ils les avaient rencontrés soit au travail soit en prison… et ils ont accepté la société israélienne. Ils la voyaient, ils savaient qu’elle existait. Elle est là, vous ne pouvez pas la faire disparaître. D’une certaine manière, ils ont accepté une historiographie plus nuancée de l’État d’Israël… non seulement comme un produit des temps colonialistes, et du mouvement colonialiste… mais aussi en lien avec cette partie de l’histoire européenne qui l’a rendue possible.

Sans les douze années de règne nazi, la plupart des juifs n’auraient pas choisi de partir, d’émigrer en Palestine. Et si le Canada, l’Amérique du Sud n’avaient pas résisté à l’émigration des juifs, beaucoup de juifs auraient préféré émigré en Amérique, pas en Palestine. Dans les Accords d’Oslo, du côté palestinien il y avait un potentiel pour inclure ces deux historiographies qui font l’État d’Israël : l’historiographie du mouvement colonialiste… et d’autre part l’historiographie d’un refuge pour des gens exclus de la Diaspora contre leur volonté, et plus ou moins le seul endroit qu’ils ont trouvé et où ils se sentaient en sécurité à l’époque, c’était la Palestine, sur le dos des Palestiniens. L’énormité de ce chapitre de l’histoire ne devrait pas être ignorée.

Michael Smith assimile les Palestiniens aux Amérindiens. Hass répond :

Vous ne pouvez pas comparer. Les Palestiniens ne sont pas en voie de disparition, les Palestiniens ne sont pas une minorité dans la région. Les Américains indigènes ont été rendus minoritaires très rapidement avec l’immigration des Blancs. Les Palestiniens sont une majorité dans la région…

En outre, la politique israélienne, nous devons être très stricts à ce propos, n’est pas une politique génocidaire. Oui, à Gaza, il y a eu beaucoup de tués ou d’assassinés par les avions dans Gaza. Mais l’essence de l’oppression et du colonialisme israéliens n’est pas l’élimination d’un peuple, heureusement. Cela fait presque 70 ans depuis l’État d’Israël, et les Palestiniens, en tant que population, se développent. Ils étaient environ 2 à 3 millions, et aujourd’hui ils sont autour de 13 millions. Donc, ne parlons pas de génocide, de politique génocidaire, comme pour la politique des États-Unis.

Sur la continuité des colonies de Cisjordanie avec des périodes antérieures de la colonisation sioniste :

L’essence de la politique israélienne – vous pouvez voir… un compromis israélien interne entre une poussée d’adrénaline pour expulser tous les Palestiniens du pays, et la prise de conscience que c’est impossible. Alors ce compromis, que fait-il ? Ce compromis concentre les Palestiniens dans des bantoustans… Ce qu’Israël a fait de façon très, très ingénieuse, et cela est encore à mettre au crédit de la principale philosophie colonialiste du Parti travailliste, d’avoir concentré les Palestiniens dans leurs zones… Regardez la carte et vous verrez les enclaves palestiniennes. Avant Oslo, la carte que tout le monde avait à l’esprit – la carte de la Cisjordanie - c’était des colonies israéliennes dispersées comme des îlots sur toute la Cisjordanie, qui était considérée comme Palestinienne.

De sorte qu’il existait toutes sortes de villages palestiniens, et que les Palestiniens avaient la liberté de mouvement, les colonies israéliennes étant dispersées tout autour… (Puis) les points de colons sont devenus la masse, devenus l’océan, et les villes et villages palestiniens sont devenus des taches, des points, des enclaves, encerclés par le territoire israélien. Tel est le véritable processus de ces vingt dernières années…

Quand vous regardez la géographie des Palestiniens en Israël, c’est la même géographie, ils sont encerclés dans des enclaves. Ils sont privés de leurs terres. La plupart de leurs terres ont été saisies par les juifs pour s’implanter, alors qu’ils sont des citoyens israéliens… Ils sont tous tassés et à l’étroit dans des maisons sans espace pour respirer, sans terres agricoles…

La géographie politique de l’État israélien est très semblable des deux côtés de la Ligne verte.

Sur l’espoir de la Liste commune à la dernière élection, des partis arabes :

C’est ce que ces élections nous ont apporté de bien, la Liste commune des partis arabes… Pour un groupe de militants israéliens c’était la liste normale pour laquelle il fallait voter… Espérons que (la Liste commune) aura plus de succès que le Matzpen (parti antisioniste en Israël qui connut son apogée dans les années 1960 et 1970)… Je suis journaliste. Je suis d’abord de gauche, ce n’est pas un secret.

Il y avait quelque chose de rafraîchissant à son propos (de la Liste commune). Le taux de participation a été quelque peu décevant… mais ceux de la Liste sentent qu’ils peuvent faire quelque chose pour changer certaines des règles du jeu, qu’ils ne sont pas juste des sujets passifs de leur oppression…

J’espère que ce sera un signe pour les Palestiniens à l’intérieur de la Cisjordanie et de Gaza (pour surmonter) l’épouvantable désaccord entre le Hamas et le Fatah…

Sur la montée d’Ayman Odeh, tête de la Liste commune :

Il… est une nouveauté. Ce qu’il y a de bien avec lui – c’est peut-être qu’il ne reste pas trop longtemps en colère. Donc, en affrontant tout ce langage raciste, venimeux, d’une manière très souple. Très convaincante. Il ne tombe pas dans le piège de crier ou de jurer, ou quoi que ce soit.

Sur le soutien volontaire de l’opinion d’Israël à l’occupation :

Regardez, à court terme, les Israéliens tirent profit de l’occupation. Parce qu’une solution à deux États – telle que nous la voyons – aurait une dynamique, qui lentement, lentement, éroderait les privilèges juifs dans le pays… Vous ne pouvez alors avoir le prétexte de la sécurité, vous n’avez pas besoin de l’armée, vous ne pouvez pas expliquer par la sécurité la discrimination contre les Palestiniens à l’intérieur d’Israël, et l’eau bien sûr. Ne pas sous-estimer (la question du privilège)… Aussi, les juifs israéliens votent en général pour ceux qui perpétuent la situation qui leur profite…

Quand vont-ils comprendre qu’à long terme, cela pourrait agir contre nous ? Nous avons été mis en garde à ce propos pendant les quarante dernières années, près de cinquante. Aussi, peut-être que nous avons tort ! Leur réflexion et leur compréhension ne voient pas plus loin que la durée de leur vie, et étant donné que la durée de leur vie leur montre qu’ils profitent de l’occupation, on continue.

Je sais que c’est une erreur, mais je suis quelque peu prudente en disant que les Israéliens ne comprennent pas ce qui est bien pour eux. Ils comprennent ce qui est bien pour eux en l’instant, comme des nationalistes avec les promesses de Dieu… C’est ainsi qu’ils interprètent que ceci est bon pour eux. Nous avons des titres de propriété venant de Dieu. Chaque chapitre dans la Bible a un titre de propriété pour nous.

Hass conclut par une question que deux Palestiniens lui ont posée dans la même semaine il y a de nombreuses années. La première fois par Saeb Erekat, le négociateur palestinien après une session inutile avec les négociateurs israéliens, et l’autre par un fermier agressé par des colons.

Dites-moi Amira, les Israéliens ne pensent-ils pas à leurs petits-enfants ?

Écouter ici l’interview d’Amira Hass sur radio Law & Disorder suivie d’une interview d’Alex Kane sur le mouvement BDS dans les campus universitaires américains.