L’université du Michigan fait face à des critiques de plus en plus nombreuses à propos de la controverse sur BDS

Le professeur puni par l’université pour avoir refusé d’écrire une lettre de recommandation pour un étudiant projetant d’étudier en Israël reçoit de plus en plus de soutiens

ANN ARBOR, Etats-Unis - L’écho d’un slogan familier — « Pas de justice, pas de paix » — a résonné dans le bureau du président de l’université du Michigan plus tôt cette semaine, lorsque des dizaines d’étudiants de troisième cycle ont remis en mains propres une lettre dénonçant l’institution académique pour avoir puni un professeur qui boycotte Israël.

John Cheney-Lippold, maître de conférences en culture américaine, a reçu un déluge de soutiens depuis que l’université l’a réprimandé au début du mois pour avoir refusé d’écrire une lettre de recommandation à un étudiant qui voulait aller étudier en Israël.

Des défenseurs de la libre expression, des institutions universitaires et des organisations académiques sont venus défendre Cheney-Lippold.

« Dans la mesure où un membre quelconque de notre communauté académique se sent obligé de fournir une lettre de recommandation, ou d’exprimer des opinions en lesquelles il ou elle ne croit pas, l’intégrité de la recommandation est ternie et la liberté académique qui est centrale à notre université est contestée », a dit le Conseil de faculté de l’université (SACUA) dans une déclaration lundi qui défendait le professeur, sans le nommer.

Cheney-Lippold a eu son augmentation de salaire annuelle au mérite gelée pour un an et son congé sabbatique suspendu pour deux ans en conséquence de sa décision de ne pas écrire la lettre de recommandation.

Les étudiants de l’université du Michigan demandent une réponse du président de l’université à leur lettre dénonçant les sanctions à l’encontre du professeur Cheney-Lippold pour son boycott d’Israël. pic.twitter.com/VsFyczNDGw

— Ali Harb (@Harbpeace) October 24, 2018

Défilant entre les bâtiments pour remettre les lettres au président de l’université, Mark Schlissel, et à la doyenne pour les sciences sociales, Elizabeth Cole, les étudiants ont scandé des slogans jeudi contre les murs, contre la répression et contre l’injustice.

Schlissel et Cole étant tous deux indisponibles, le personnel de leurs bureaux a reçu avec courtoisie les documents, promettant de les remettre à leurs supérieurs.

Le bureau de Schlissel a confirmé avoir reçu la lettre des étudiants. « Nous allons l’étudier soigneusement avant de répondre », a déclaré un porte-parole à MEE dans un court email.

Les étudiants disent qu’ils projettent de monter un sit-in dans les bureaux du président s’il ne répond pas publiquement à leur lettre sous trois à cinq jours.

Lettres de solidarité

Des groupes dans tous les Etats-Unis ont exprimé leur solidarité avec Cheney-Lippold, un professeur titulaire qui ne peut être licencié ou puni sauf violation majeure de ses responsabilités.

Judith Tucker, présidente de l’Association nord-américaine des études sur le Moyen-Orient (Middle East Studies Association of North America, MESA), a écrit une lettre au président de l’université du Michigan disant que si l’association n’a pas pris de position formelle sur le mouvement de Boycott, désinvestissement et sanctions (BDS), elle n’en reste pas moins engagée sur les principes « constitutionnellement protégés de la liberté académique et sur le droit à la libre expression ».

Lancé par plus de 170 groupes de la société civile palestinienne en 2005, le mouvement BDS cherche à exercer une pression sur Israël pour mettre fin à son occupation des territoires palestiniens, assurer des droits égaux pour les citoyens palestiniens de l’état et respecter le droit au retour des réfugiés palestiniens.

« Nous considérons votre décision d’imposer arbitrairement des sanctions disciplinaires contre le professeur Cheney-Lippold, sans lui accorder aucune opportunité de s’expliquer ou de justifier son action dans une procédure d’audience équitable avec la participation des membres de la faculté, comme une violation de ces principes et de ce droit, ainsi que du prétendu engagement de votre université en ce qui concerne la gouvernance du corps professoral », a dit Tucker, qui est aussi professeur à l’université Georgetown.

L’Association américaine des professeurs d’université (American Association of University Professors, AAUP), une organisation d’universitaires active sur des centaines de campus dans tous les Etats-Unis, a accusé l’université du Michigan de déformer sa présentation des standards de l’association en imposant « des sanctions sévères » au professeur.

L’AAUP a appelé l’université à annuler la punition en attendant des procédures adéquates, comme celle de présenter les charges issues d’une enquête informelle devant une instance élue du corps professoral.

Jewish Voice for Peace, un groupe juif-américain qui s’oppose aux abus des droits humains par Israël, a aussi fait circuler une pétition en ligne soutenant Cheney-Lippold contre « l’intimidation scandaleuse de l’université ». Cette pétition a rassemblé pour le moment plus de 8600 signatures.

Les étudiants de troisième cycle de l’université du Michigan ont aussi rendu publique une lettre dénonçant « le précédent alarmant, inquiétant et dangereux d’empiètement sur le discours et l’action politiques protégés des employés de l’université ».

Des manifestants inquiets à l’idée de parler publiquement

Malgré cette vague de pressions, les autorités de l’université du Michigan n’ont encore répondu à aucune de ces inquiétudes.

C’est pourquoi les étudiants ont ressenti le besoin de remettre personnellement leur lettre aux dirigeants de l’université mardi, ont-ils dit.

Avant de marcher vers les bureaux de Schlissel and Cole, les étudiants ont aussi manifesté sur le campus.

Alors que les manifestants scandaient des slogans en faveur de la liberté académique, plusieurs ont semblé ressentir qu’ils ne pouvaient exprimer librement leurs opinions sur le conflit israélo-palestinien.

Une étudiante du principal groupe de solidarité avec les Palestiniens sur le campus (SAFE) a demandé que les caméras et les magnétophones soient éteints avant de prendre la parole, mentionnant la peur que les étudiants organisant sur les campus des actions contre l’occupation israélienne soient placés sur des listes noires, comme le site web Canary Mission.

Quand MEE s’est approché d’un étudiant tenant une pancarte qui déclarait : « Nous soutenons la liberté académique à l’université du Michigan » afin de prendre une photo, le manifestant a utilisé la pancarte pour couvrir son visage et nous a dit qu’il n’était pas à l’aise avec le fait d’attacher son identité au militantisme solidaire avec la Palestine.

L’intervenante de SAFE a reproché à l’université de ne pas condamner l’intimidation contre les étudiants pro-palestiniens et a accusé l’administration d’essayer de réduire au silence les professeurs afin de plaire à un segment différent de la communauté du campus.

Elizabeth Walz, une étudiante de troisième cycle, a déclaré que la peur de certains militants de s’exprimer sur le sujet souligne l’inégalité à l’université du Michigan.

« C’est un témoignage du traitement inégal des étudiants sur le campus par l’université — que les étudiants de certains milieux sentent qu’ils doivent être prudents afin de protéger leur propre sécurité », a dit Waltz à MEE.

Cheney-Lippold n’est pas le seul enseignant à soutenir le boycott d’Israël sur le campus de l’université du Michigan.

Lucy Peterson, une assistante non titulaire de l’université, a aussi refusé d’écrire une lettre de recommandation à un étudiant projetant de suivre des cours en Israël.

Peterson, l’assistante, a dit que son refus d’écrire une lettre de recommandation aux institutions universitaires israéliennes est cohérente avec les principes de l’université du Michigan, ainsi qu’avec ses propres valeurs en tant que femme juive et théoricienne politique.

Dans une colonne publiée par le journal du campus Michigan Daily, Peterson a déclaré qu’Israël exerce une discrimination contre les Palestino-américains et interdirait à beaucoup de ses étudiants d’étudier dans ses universités.

De fait, plus tôt ce mois-ci, une étudiante palestino-américaine, Lara Alqasem, a été détenue à l’aéroport Ben Gourion près de Tel Aviv pendant deux semaines pour son supposé soutien à BDS, avant d’être autorisée à entrer en Israël après un jugement de la Cour suprême du pays en sa faveur.

« En choisissant de ne pas contribuer aux pratiques discriminatoires israéliennes, je défends l’égalité et la justice pour les Palestiniens », a écrit Peterson.

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