L’offensive pro-Israël pour purger les campus américains de ses critiques

Des signes indiquent que nous avons atteint un moment charnière dans la reconnaissance publique, aux Etats-Unis, de ce qu’il est légitime, du point de vue des droits humains, de s’inquiéter de la suppression des droits des Palestiniens par Israël. De plus en plus, les étudiants sur les campus dans tout le pays appellent leurs universités à retirer leurs investissements des compagnies qui font des affaires en Israël. Des membres récemment élus au Congrès disent ce qui n’était pas jadis dicible : que les Etats-Unis doivent peut-être remettre en question leur soutien diplomatique et financier sans réserve à Israël, notre allié le plus proche au Moyen-Orient, et lui appliquer le même examen attentif à propos des droits humains que nous appliquons à d’autres nations dans le monde. Des compagnies internationales comme Airbnb ont reconnu que leurs pratiques commerciales doivent refléter la condamnation internationale de l’illégalité des colonies israéliennes en Cisjordanie. Natalie Portman, Lorde et d’autres célébrités ont décliné des invitations en Israël, validant l’appel à boycotter le gouvernement israélien à cause de ses violations des droits humains. Et le New York Times a publié une colonne disant, avec une franchise sans précédent, que critiquer l’ethno-nationalisme en Israël (par exemple, la définition d’Israël comme un « état juif » exclusivement) n’est pas nécessairement antisémite.

En même temps, les discussions sur les campus universitaires à propos des complexités de la liberté, de l’histoire et de l’appartenance, en Israël et en Palestine, sont menacées par une pression croissante et une censure potentielle issues d’entités de droite. En fait, de nouvelles politiques adoptées par les gouvernements américain et israélien visent à éliminer toute discussion rigoureuse de la politique israélo-palestinienne dans un contexte universitaire. Depuis les purges anticommunistes de l’ère McCarthy nous n’avions pas eu de tentative aussi aggressive pour censurer l’enseignement et l’éducation sur des sujets qui n’ont pas la faveur du gouvernement.

Un aspect particulièrement paralysant est l’adoption récente par le département américain de l’éducation d’une nouvelle définition de l’antisémitisme, qui identifie toute critique d’Israël avec une haine des Juifs. Cette nouvelle position s’est manifestée quand le Bureau des droits civils du département a récemment réouvert une enquête sur des charges d’antisémitisme à l’université Rutgers, qui avaient déjà été examinées et rejetées sous le gouvernement Obama. L’accusation, qui avait été lancée par l’Organisation sioniste d’Amérique (Zionist Organization of America, ZOA), prétendait que Rutgers ne devrait pas permettre à ses étudiants d’organiser des événéments pendant lesquels le bilan des droits humains de l’état d’Israël serait critiqué. La ZOA a applaudi la réouverture de l’affaire par Kenneth Marcus, le nouveau directeur du Bureau des droits civils, promoteur de longue date de l’opinion que toute critique d’Israël est nécessairement antisémite.

Dans une autre affaire récente, l’université du Michigan a puni un professeur qui a refusé d’écrire une lettre de recommandation à un étudiant cherchant à obtenir une bourse en Israël. Je ferais la même chose si le cas se présente, parce que je considère comme éthiquement inapproprié de recommander des étudiants pour une opportunité éducative à laquelle mes autres étudiants, ceux qui sont Palestiniens ou Arabes, n’auraient pas la possibilité de candidater.

Des dénis d’entrée en Israël ou des expulsions d’Israël deviennent banals pour ceux qui s’expriment publiquement contre les politiques du gouvernement. Lara Alqasem, une étudiante américaine de Floride qui projetait de faire des recherches doctorales à l’Université hébraïque en est un exemple frappant. Le gouvernement israélien l’a retenue deux semaines dans une cellule pleine de punaises à l’aéroport de Tel Aviv sur le motif qu’elle avait été impliquée dans des critiques d’Israël organisées sur son campus. Elle a fait un procès au gouvernement israélien, contestant son refus d’entrée et faisant remarquer qu’on lui avait déjà accordé un visa étudiant. La justice israélienne a tranché en sa faveur, mais seulement après sa promesse de ne pas critiquer Israël et son désaveu du mouvement de Boycott, désinvestissement et sanctions — essentiellement un renoncement à son droit à la libre expression comme prix de son entrée dans « la seule démocratie du Moyen Orient » comme les supporters pro-Israël aiment à le décrire.

Des documents officiels récemment rendus publics montrent que le gouvernement israélien a empêché Alqasem d’entrer dans le pays sur la base d’une recherche Google qui avait trouvé son nom sur une liste noire d’étudiants et d’enseignants ayant manifesté leur inquiétude face au bilan d’Israël en matière de droits humains. La liste est publiée par Canary Mission, un site web de droite que des critiques ont qualifié de « McCarthy-esque ». Le site est destiné à toucher les employeurs qui font une recherche web sur les candidats à un poste et trouvent ainsi leurs noms affublés du label « antisémite ». Canary Mission a été subventionnée par la Fédération de la communauté juive (Jewish Community Federation) à San Francisco, une organisation qui a aussi subventionné le Tea Party, ainsi que des groupes d’extrême-droite et islamophobes.

Comme Lara Alqasem, j’ai été détenue à l’aéroport de Tel Aviv en avril dernier lorsque j’ai voyagé dans la région pour rencontrer mes étudiants israéliens et palestiniens et mener une délégation de responsables de groupes de défense des droits civils venant des Etats-Unis. Lorsque j’ai été interrogée à l’aéroport, les responsables du contrôle des frontières m’ont hurlé : « Vous êtes ici pour promouvoir BDS en Palestine — avouez ! » Quand j’ai dit que je n’étais pas là pour cela, l’investigateur m’a montré son téléphone, avec une entrée sur moi issue du site de Canary Mission. Je lui ai dit que ce site fait son fonds de commerce avec des mensonges vils et réactionnaires sur les universitaires américains, mais il n’a fait que continuer à me hurler dessus. J’ai été retenue à l’aéroport pendant 14 heures avant d’être expulsée et interdite d’entrée en Israël et en Palestine.

Il y a deux semaines, Marc Lamont Hill, Steve Charles Professeur de médias, cités et solutions à l’université Temple, a prononcé un discours aux Nations Unies qui exposait en grand détail les façons dont la politique de l’état israélien viole les droits individuels des Palestiniens et le droit du peuple palestinien à la liberté et à l’autodétermination. Dans un exemple clair de ce qui est maintenant connu comme « l’exception palestinienne à la libre expression », des organisations pro-Israël comme la Ligue anti-diffamation et l’Organisation sioniste d’Amérique ont inondé CNN d’appels à virer le professeur Hill. Le jour suivant, CNN a annulé le contrat de Hill comme commentateur politique.

Qu’a dit Hill de si répréhensible—en fait, d’antisémite, selon l’ADL et la ZOA ? Hill a terminé ses remarques par un appel à l’action « qui nous donnera ce que la justice requiert, c’est-à-dire une Palestine libre de la rivière à la mer ». Cette dernière phrase a été interprétée comme un appel à la destruction de l’état d’Israël, signalant soi-disant l’alignement de Hill sur les positions du Hamas. La phrase est pourtant un lieu commun de la politique israélo-palestinienne, et est utilisée comme un cri de ralliement par les sionistes de droite et les colons pour indiquer l’unification d’Eretz Yisrael, le « grand Israël ». L’appel du professeur Hill revenait simplement à une déclaration de soutien à la solution à un état, qui peut être un sujet de controverses pour ceux qui soutiennent encore la création de deux états, mais n’est certainement pas réactionnaire.

Pourtant le président de la ZOA a dénoncé le discours de Hill comme « manifestant la haine des Juifs, incitant à la violence et génocide », et l’accusation d’antisémitisme portée contre Hill a rapidement débordé de la question de son poste à CNN. Le président du Bureau des administrateurs de l’université Temple s’est joint à la fureur deux jours après le discours de Hill à l’ONU, commentant : « Des gens voulaient le virer immédiatement —Nous allons regarder quelles solutions nous avons ». Le président de l’université Temple a sauté dans la barque, ajoutant que la référence « de la rivière à la mer » dans le discours était perçue par beaucoup comme une « menace ».

Même quand le Bureau de l’université Temple a annoncé mardi qu’ils ne sanctionneraient pas le professeur Hill parce que ses remarques à l’ONU étaient faites en tant que citoyen privé et donc bénéficiaient de la protection du Premier Amendement [de la constitution des Etats-Unis sur la libre expression], les administrateurs ont condamné les positions de Hill. Cela laisse ouverte la question de savoir si le Bureau aurait licencié Hill si c’est n tant que professeur de l’université Temple qu’il avait mis en question le bilan d’Israël sur les droits humains.

La tentative de vilipender, sinon d’exclure, Marc Lamont Hill devrait être comprise comme une partie d’une campagne beaucoup plus vaste, pour l’instant focalisée avant tout sur les campus universitaires, pour éteindre toute discussion d’Israël ou de la Palestine qui jette une lumière critique sur l’état d’Israël. Chaque année, j’enseigne aux professeurs de lycée et de premier cycle universitaire un cours intitulé « Citoyenneté et nationalité en Israël-Palestine ». Le cours fournit une introduction à l’histoire du sionisme politique, des visions avant la Deuxième Guerre mondiale d’un état juif en Palestine, de la fondation d’Israël en 1948 comme « patrie pour les Juifs », des revendications concurrentes sur la dépossession et l’appartenance qui sont en jeu pour les Juifs et les Palestiniens en Israël–Palestine, ainsi que l’examen attentif du problème, pour un état, de s’engager à être une démocratie tout en se déclarant lui-même la patrie d’un seul groupe ethnico-religieux.

Quand j’ai enseigné le cours pour la première fois, il y a trois ans, l’université Columbia a reçu des demandes agressives de l’Organisation sioniste d’Amérique d’annuler le cours parce que le groupe était certain qu’il serait biaisé contre Israël, même si la ZOA n’avait vu ni le programme ni le matériel du cours, tous israéliens. Sa protestation était basée avant tout sur le titre du cours, qui incluait une référence à un endroit qui, affirmait-il, n’existait pas —à savoir, la Palestine. Le groupe a menacé de me faire un procès ainsi qu’à Columbia sous l’articleVI de la loi sur l’enseignement supérieur. Les menaces de la ZOA ont atteint un tel degré que j’ai dû payer un service de sécurité pour faire garder la porte de la classe.

Quand j’ai enseigné le cours ce printemps, je me suis inquiétée de ce que les tentatives pour censurer la discussion universitaire de la dépossession et de l’appartenance en Israël et en Palestine ne viennent plus seulement d’une organisation militante de droite mais du département d’état de l’éducation des Etats-Unis. Depuis l’an dernier, la Knesset israélienne a passé la Loi de l’état-nation, qui a poussé l’état d’Israël encore plus loin de sa tradition séculaire et démocratique et a solidifié sa définition comme état juif. Quelques-unes des dispositions de la nouvelle loi ne font que clarifier des politiques qui sont en place depuis de nombreuses années ; d’autres incrustent dans la loi de nouvelles dispositions qui renforcent une conception de la citoyenneté à deux niveaux.

Par exemple, la loi déclare que « le droit à exercer l’auto-détermination nationale » en Israël-Palestine » est réservée au peuple juif. Une autre disposition infirme de fait une décision de la Cour suprême israélienne que certains considèrent comme l’équivalent israélien du cas Brown v. Board of Education, à savoir Aadel Kaadan v. Israel Lands Administration, qui statuait que la politique de l’état de n’allouer des terres qu’aux seuls Juifs violait l’engagement fondamental à l’égalité. La loi de l’état-nation réfute explicitement la décision Kaadan, ne permettant pas seulement à l’état d’établir des communautés exclusivement juives en Israël, mais rendant effectivement prioritaire la construction de ces colonies comme une valeur nationale.

J’inclus toujours le cas Kaadan dans les matériaux que j’utilise dans mon cours « Citoyenneté et nationalité en Israël-Palestine ». Dans des circonstances normales, je mettrais à jour mon programme pour y inclure la loi de l’état-nation, qui soulève des problèmes graves quant à savoir si la Knesset israélienne a construit une forme de discrimination dans sa loi fondamentale (l’équivalent de la Constitution). Les membres palestiniens de la Knesset israélienne, plusieurs dirigeants politiques européens et des organisations importantes de défense des droits humains maintiennent que la nouvelle loi formalise une sorte d’apartheid en Israël. C’est certainement une accusation sérieuse. Mais il semble probable que je puisse être accusée d’antisémitisme selon les directives nouvelles du département de l’enseignement si je discute tant soit peu les mérites et les faiblesses de cette position dans ma classe.

Voyant comment les dirigeants de l’université Temple ont négligé de défendre le professeur Hill quand la droite pro-sioniste l’a pourchassé, je me demande : est-ce que l’université Columbia défendra la liberté académique de son personnel quand ces mêmes forces recruteront le département de l’éducation afin d’accuser les enseignants de Columbia d’antisémitisme parce que nous enseignons et écrivons de manière critique à propos des politiques du gouvernement israélien ?

Tous ces incidents font partie d’un effort plus vaste des gouvernements américain et israélien et de leurs supporters pour miner le rôle civique de l’université comme forum crucial de l’engagement démocratique. La garantie de la libre expression par le Premier Amendement, tout comme les principes fondamentaux de la liberté académique, sont violés quand des gouvernements qui professent être démocratiques déclarent certains sujets tabous. La capacité à évaluer critiquement la manière dont le pouvoir de l’état s’exerce — aux Etats-Unis, en Israël et dans d’autres pays du monde où les droits humains sont menacés — est vitale à une citoyenneté responsable et est centrale à notre mission comme éducateurs. Les gouvernements américain et israélien de même devraient soutenir plutôt qu’empêcher, un débat universitaire ouvert et vibrant sur Israël et la Palestine, exactement comme ils le devraient pour des débats sur n’importe quel sujet litigieux essentiel à la démocratie.

12 décembre 2018

Katherine Franke

-  Lire aussi : Israel and Academic Freedom : An Exchange
Kenneth Waltzer et Mark G. Yudof, réponse de Katherine Franke

En particulier, cet extrait de la réponse de Katherine Franke :

« Finalement, Waltzer et Yudof contestent mon affirmation qu’Israël traite les étudiants américians d’origine palestinienne ou arabe différemment des autres étudiants américains. Pourtant nous n’avons pas besoin de chercher plus loin que le département d’état pour corroborer mon inquiétude sur la protection des droits des mes étudiants palestiniens et américano-palestiniens. Le département a émis des conseils aux citoyens américains qui envisagent de voyager en Israël, les avertissant que les citoyens d’origine arabe, moyen-orientale ou musulmane seraient probablement profilés par les autorités d’émigration israéliens et pourraient ne pas être autorisés à entrer en Israël. Et une déclaration officielle du département d’état remarque que « Le département de la sécurité intérieure et de l’état reste inquiet du traitement inégal dont les Américains palestiniens et les autres Américains d’origine moyen-orientale font l’expérience à la frontière israélienne et aux checkpoints ».

Katherine Franke est Sulzbacher Professeur de droit à l’université Columbia et est l’auteur de Repair : Redeeming the Promise of Abolition, à paraître.

|Formulaires et listes
Faire un don

Votre don à l’AURDIP nous permettra de financer nos activités, d’imprimer des documents, de publier des informations, et de faire campagne auprès des universitaires.
Faire un don

Newsletter