L’Israël de l’Apartheid : La Politique d’une Analogie Un livre électronique par L’Afrique est un pays


Pour ce forum spécial, nous avons invité des universitaires d’Afrique et de sa diaspora à réfléchir à l’analogie entre l’Afrique du Sud de l’apartheid et l’Israël d’aujourd’hui. La décision de février 2014 de l’Association d’Études Américaines de souscrire au boycott académique d’Israël, suivie de la violence d’État infligée aux habitants de Gaza en juillet dernier, a intensifié le débat au sujet d’Israël/Palestine dans les universités d’Amérique du Nord. La campagne internationale non-violente de boycott, désinvestissement et sanctions contre Israël prend de la force aujourd’hui.

La plupart des contributions à ce forum soulignent les similarités évidentes entre l’Afrique du Sud de l’apartheid et la conduite d’Israël envers les Palestiniens. Comme l’écrit Robin D.G. Kelley : « Qu’Israël et son occupation coloniale rejoignent la définition par l’ONU d’un État d’apartheid est incontestable. »L’Afrique du Sud et l’État d’Israël sont nés l’une et l’autre d’un processus de conquête et de colonisation fondé pour une grande part sur la religion et le nationalisme ethnique. Tous deux ont poursuivi à grande échelle un programme de déplacement hors de leur terre des premiers habitants. Tous deux ont mis en place une série de lois discriminatoires sur fondement raciste et ethnique. Mis à part un tout petit groupe d’organisations pro-sionistes, cette analogie est tellement admise en Afrique du Sud qu’elle induit peu de controverses. En fait, les membres éminents de la lutte anti-apartheid, dont l’archevêque Desmond Tutu et les vétérans de la lutte juive tels Ronnie Kasrils, ont dit maintes fois que les conditions de vie en Cisjordanie et à Gaza étaient « pires que l’apartheid ».

En même temps, aucune analogie historique n’est jamais exacte. Les comparaisons révèlent forcément des différences, même alors qu’elles montrent clairement des ressemblances. Les défenseurs du discours israélien utilisent quelquefois ce fait pour balayer l’allégation d’apartheid en soulignant par exemple les droits civiques dont jouissent les citoyens palestiniens d’Israël. (Même si beaucoup d’observateurs soutiennent que ces droits ont toujours été limités et s’érodent à une vitesse alarmante.) Ces différences sont importantes et indiscutables. Mais généralement, ce genre de débat s’efforce de détourner l’attention de l’occupation illégale de la Cisjordanie et de Gaza, de la construction continue de colonies sur la terre palestinienne, des bombardements et tirs de missiles aveugles sur les civils palestiniens, et de la détention massive et de la torture de militants palestiniens. Loin d’exonérer la politique et les pratiques de l’État d’Israël, les divergences entre les deux dossiers -comme le montre si puissamment Melissa Levin- témoignent plus souvent qu’à leur tour de la situation incroyablement désespérée des Palestiniens.

Comme le montrent ces essais, le travail de comparaison requiert une attention à la singularité éthique et politique de chaque terrain, même s’il tente de générer des dialogues entre les multiples histoires d’oppression et de lutte. Plutôt que d’ « empiler » similitudes et différences, les auteurs explorent divers aspects de l’analogie apartheid/Israël, qui vont du parallèle entre le néolibéralisme post-apartheid et les territoires occupés jusqu’au rôle d’Israël dans tout le sud de l’Afrique plus largement. Comme le souligne Salim Vally, il y a quantité de leçons que les militants d’aujourd’hui peuvent tirer du mouvement mondial anti-apartheid, concernant l’importance de la patience, du travail concret de construction de la solidarité internationale, et des dangers du sectarisme. Cependant, comme l’avancent d’autres contributeurs, et très notoirement Bill Freund dans un commentaire plutôt modéré, on est loin d’être sûr que la transition en Afrique du Sud -elle même imparfaite et grandement contestée- puisse fournir une orientation claire pour une résolution pacifique du dossier Israël/Palestine au-delà des généralités. Si on poursuit la comparaison, il y a peut-être autant à apprendre des questions de libération auxquelles la lutte sud-africaine n’a pas réussi à répondre entièrement.

Ces essais devraient aider à réfuter, une fois pour toute, l’assertion selon laquelle la comparaison apartheid/Israël est « antisémite » parce qu’elle cherche à « délégitimer » l’État d’Israël. Plus que tout autre chose, cette analogie reflète le rejet de principe de l’antisémitisme par la très grande majorité des militants pro-palestiniens. Au cœur idéologique de l’apartheid se trouvait le programme de construction (en fin de compte impossible) d’une « Afrique du Sud blanche » fondée sur un recours ethno-nationaliste à l’autodétermination. Les déplacements forcés de l’apartheid, la création des bantoustans, et la privation pour les Africains de leurs droits à la citoyenneté, tout ceci tendait vers ce but. Il est par conséquent très parlant que tant de défenseurs des pratiques d’Israël revendiquent le droit à un « État juif » aux dépens du droit des Palestiniens à la justice. En dépit de ses limitations considérables, la défaite de l’apartheid a représenté le triomphe historique d’une vision inclusive de l’Afrique du Sud sur une conception racialement exclusive de la nation. En traçant un parallèle avec la lutte de l’Afrique du Sud pour sa liberté, l’analogie vise les pratiques coloniales d’Israël, pas n’importe quel groupe au peuple.

Nous avons édité ce forum pour qu’il coïncide avec la réunion de l’Association d’Études Africaines à Indianapolis, Indiana. En Afrique du Sud, beaucoup de nos collègues ont été à la pointe de la mobilisation de la société civile contre l’apartheid israélien. Jusqu’à récemment cependant, les africanistes nord-américains ont été largement absents d’un débat public qui tourne, en partie, autour de la signification historique du colonialisme, de l’apartheid et des luttes de libération sud-africaines. A cet égard, l’adhésion de l’Association de Littérature Africaine au mouvement BDS a été un tournant majeur. Chez certains de nos collègues, cette réticence reflète un malaise sincère à propos de la façon dont les discussions autour d’Israël/Palestine font souvent appel à l’histoire sud-africaine sur un mode extrêmement instrumentaliste et réducteur. Nous espérons que ces essais montreront que l’on peut penser comparativement tout en restant attentif à la complexité des luttes sud-africaines (toujours en cours).

D’autres collègues ont utilisé un vocabulaire d’études de terrain pour mettre en avant que nous avons suffisamment de sujets d’inquiétude dans « notre propre » arrière-cour. L’Afrique du Sud s’est longtemps vantée d’occuper une position surdimensionnée dans les études africaines. Avec tout ce à quoi ce continent doit faire face, pourquoi revenir une fois de plus sur les débat à propos de l’apartheid ? Lorsque les manifestants de Ferguson ont dû affronter les agences de police militarisées, entraînées par les forces de sécurité israéliennes, ils en ont vite déduit le lien existant entre le racisme d’État aux États-Unis et en Israël. En plus, le renvoi de l’universitaire Steven Salaita de l’Université de l’Illinois a révélé la façon dont la campagne d’intimidation orchestrée contre les universitaires pro-palestiniens s’est trouvée liée à une érosion croissante de la gouvernance partagée et de la liberté à l’université. En tant qu’étudiants d’Amérique du Nord, nous ne pouvons que voir Israël/Palestine comme « hors de notre champ d’expertise » si nous séparons notre intérêt pour les études africaines des formes de militarisme, de racisme et de censure qui sont à l’œuvre dans notre propre société.

Le mouvement mondial anti-apartheid a été l’une des plus larges mobilisations de la société civile internationale au 20ème siècle. Malgré toutes ses erreurs et divisions internes, il a réussi a rattacher diverses luttes locales à une campagne contre le soutien international au régime sud-africain. Le mouvement BDS met aujourd’hui en place une dynamique similaire. Nous espérons que ce forum encouragera la collaboration avec des collègues qui étudient le Moyen-Orient (et d’autres terrains d’étude), l’organisation de conférences et l’édition de journaux spécialisés, et la difficile tâche qui consiste à enseigner dans nos cours les formes contemporaines de l’apartheid. Les auteurs croient que l’Association d’Études Africaines devrait s’engager dans l’adhésion au boycott académique des universités israéliennes. Nous offrons ces essais comme une base de lancement et invitons nos collègues à nous rejoindre dans ce débat.