L’invasion par la Russie devrait être un miroir pour la société israélienne

| Edo Konrad pour +972 | Traduction CG pour l’AURDIP |

Samedi soir, deux jours après que la Russie a lancé son invasion de l’Ukraine, des milliers d’Israéliens, la plupart venant des anciennes républiques soviétiques, ont envahi les rues de Tel Aviv. Drapés dans les drapeaux ukrainiens, ils ont défilé à travers la ville avec un message clair : la guerre de Vladimir Poutine doit être stoppée. La manifestation était une des nombreuses dans le monde entier visant à faire rendre des comptes au président russe pour sa tentative agressive d’occuper et d’usurper un pays voisin tout entier.

La sympathie des Israéliens a résonné bien au-delà des orateurs russes. Alors que les tanks de Poutine avançaient, une note unique, unificatrice, a commencé à émaner de tous les côtés des médias israéliens : « Nous n’avons personne sur qui compter sauf nous-mêmes ». Le slogan, qui est profondément enfoui dans la psyché israélienne, est basé sur l’idée que notre existence comme juifs n’a jamais été garantie, et qu’enfin, avec un État-nation à nous, nous sommes capables de nous protéger de quiconque cherche à nous détruire.

Il y a une bonne raison pour que ce slogan résonne de manière puissante avec tant de juifs israéliens. L’histoire du vicieux antisémitisme dans le monde entier — y compris en Ukraine, où les juifs ont été confrontés à l’un des pires pogroms du siècle dernier — n’est pas de l’histoire ancienne pour beaucoup d’entre nous ou de nos familles. En ce sens, la sympathie intuitive pour les Ukrainiens ressentie par beaucoup d’Israéliens est sincère : qui, sinon nous, sait ce que cela fait d’être confronté à une tyrannie du genre de celle infligée par la Russie ?

Une réponse évidente, malheureusement, n’est pas apparue à la plupart des Israéliens.

Quelque soit l’affinité qu’ils peuvent avoir avec la lutte de l’Ukraine, la notion que les Israéliens juifs ne peuvent avoir confiance en personne sauf eux-mêmes non seulement attise leurs tendances les plus ultra-nationalistes, mais elle est simplement infondée. Dans les premières années du mouvement sioniste, Israël a existé en grande partie à cause de la générosité d’autrui : l’État a été établi avec le soutien politique, financier et militaire de grandes puissances comme la Grande-Bretagne, et sa conquête de la Palestine en 1948 a été rapidement légitimée aux Nations Unies. Le parrainage étranger a continué dans les décennies suivantes, avec un réacteur nucléaire fourni par la France dans les années 1950, l’aide américaine pendant la guerre du Kippour en 1973 et 3, 8 milliards de dollars en fonds militaire chaque année de la part de Washington.

Ces mêmes puissances mondiales ont pendant des décennies donné à Israël carte blanche pour occuper des territoires étrangers comme le Liban et pour imposer un régime d’apartheid sur les Palestiniens entre le fleuve et la mer. En revanche, ils n’ont cessé de fustiger et de punir des Palestiniens quand ils élevaient la voix, manifestaient et prenaient les armes — faisant précisément ce que tout autre peuple opprimé ferait — contre leur occupant. Que le Premier ministre israélien Naftali Bennett se soit délibérément abstenu de désigner la Russie comme l’agresseur, pour des raisons stratégiques et géopolitiques, ne fait rien pour dissimuler ce double standard.

L’invasion de la Russie devrait être un miroir important pour la société israélienne — si seulement la vaste majorité des juifs israéliens était assez courageuse pour se regarder dedans. Bien que beaucoup d’Israéliens se voient encore comme une nation vulnérable entourée par des ennemis, ils sont de fait des citoyens d’une puissance régionale dotée d’une arme nucléaire renforcée par les Etats occidentaux. Les pays occidentaux, également, devraient se regarder dans ce même miroir : alors qu’ils mettent en place des sanctions rapides pour essayer de contrer l’invasion et l’occupation russes, ils rejettent simultanément l’idée même de sanctions contre l’occupation d’Israël non seulement comme hors limites, mais même comme antisémite.

Alors que le monde se rassemble à juste titre derrière les Ukrainiens, nous devons nous rappeler que la solidarité avec tout peuple faisant face à l’oppression ne signifie pas seulement marcher dans les rues pour une seule cause. Cela exige de prendre un moment pour discuter sérieusement qui nous aidons à combattre pour sa liberté et qui nous abandonnons à l’asservissement.

Edo Konrad est rédacteur en chef de +972 Magazine.