L’hypocrisie sur les manuels scolaires : encore un mauvais point pour l’UE sur la Palestine

| Martin Konecny pour EUobserver | Traduction SF pour l’AURDIP |

À la différence de l’étude financée par les États-Unis, qui comparait les manuels scolaires israéliens et palestiniens (et qui a trouvé en général des biais similaires dans les deux), l’UE a conçu une étude uniquement sur les manuels scolaires palestiniens.


Tandis que l’UE se bat pour peser sur les défis de son environnement, la dernière chose dont elle a besoin est de détourner son objectif vers des priorités tout à fait malencontreuses. Un cas de la sorte est la préoccupation actuelle de l’UE sur les manuels scolaires palestiniens, sous la poussée du commissaire européen Olivér Várhelyi et d’autres députés du Parlement européen alignés sur Israël.

Depuis le dernier épisode des affrontements israélo-palestiniens en mai, le conflit a vu une nouvelle série d’incidents mortels et de démolitions de maisons palestiniennes tandis que Gaza reste soumise à un blocus qui empêche la reconstruction.

Le nouveau gouvernement israélien a explicitement voté la poursuite de la construction de colonies illégales et le refus de la solution à deux États qui est le pilier de la politique de l’UE dans ce conflit.

Les institutions de Bruxelles consacrent cependant plus de temps à une question périphérique complètement différente : une étude financée par l’UE sur les manuels scolaires de l’Autorité Palestinienne, publiée en juin par l’Institut Georg-Eckert en Allemagne.

Plusieurs comités du Parlement européen sont occupés à en discuter ce mois-ci, à la suite d’une réunion de 27 diplomates européens précédemment tenue à huis-clos cet été.

L’étude était censée confirmer des allégations selon lesquelles le cursus palestinien encourage la haine et la violence contre Israël. Les défenseurs d’Israël avancent cela depuis des années en ayant recours à des exemples triés sur le volet avec pas mal de manipulations. Certains acteurs politiques occidentaux ont pris ces affirmations pour argent comptant au lieu d’avoir une approche critique vis-à-vis de ce qui fait partie du narratif propre au nationalisme israélien.

Bien que de précédentes études internationales, telle une étude de 2013 financée par le gouvernement étatsunien, aient réfuté ces allégations catégoriques, l’UE a accepté en 2019 de financer une nouvelle étude.

Mais, à la différence de l’étude financée par les États-Unis, qui comparait les manuels scolaires israéliens et palestiniens (et trouvait grosso modo les mêmes niveaux de biais des deux côtés), l’UE a conçu d’examiner les manuels scolaires uniquement côté palestinien.

Ceci est allé à l’inverse de la pratique de l’Institut Georg-Eckert qui a abrité des commissions germano-française, germano-tchèque et germano-polonaise pour adapter des narratifs en conflit par le dialogue – mais qui a accepté cette fois d’adopter une approche unilatérale.

Comme l’a dit le chercheur israélien Assaf David, « l’idée même de n’examiner que des manuels palestiniens en les passant au peigne fin tout en ignorant complètement leur image en miroir dans les manuels israéliens, est fondamentalement tendancieuse ».

Selon le politologue étatsunien Nathan Brown, « l’analyse est rédigée comme si les manuels scolaires palestiniens ne pouvaient être compris qu’en s’appuyant fortement sur la façon dont les Israéliens pourraient les considérer – mais sans faire subir le même traitement aux manuels israéliens ».

Malgré ces défauts, l’étude une fois de plus nuance largement les allégations. Elle ne prétend pas ni ne démontre que les manuels palestiniens incitent à la haine ou à la violence. Elle apporte des éléments sur des tendances discutables, comme l’omission d’Israël sur des cartes palestiniennes ou des présentations positives de la lutte armée palestinienne il y a de cela des décennies – mais cela renvoie à des phénomènes semblables dans la société et dans les manuels scolaires israéliens.

En passant en revue plus de 150 manuels scolaires de l’AP, l’étude fournit deux exemples caractérisés comme antisémites – mais ajoute que les deux ont été positivement transformés ou ôtés dans les dernières éditions.

Sans se démonter, les tenants des allégations se sont employés à inverser et à présenter une image déformée de l’étude comme si elle « prouvait » leurs prétentions exorbitantes.

Le commissaire Várhelyi, en charge de l’environnement de l’UE, a aussi souhaité en rajouter sur cette question. En dépit du résultat modéré de l’étude, il a promis de faire pression auprès de l’AP afin qu’elle amende les manuels « dans les plus brefs délais possibles », sur la base d’une « feuille de route » comportant des « incitations » et un processus de « contrôle et de surveillance ».

L’intérêt du commissaire hongrois à grossir le problème ne peut être vu en dehors de l’alliance spéciale de son pays avec Israël sous le gouvernement de Viktor Orbán. Au cours des dernières années, la Hongrie a bloqué chaque déclaration de l’UE critique d’Israël, en politique étrangère.

Il y a ici une forme supplémentaire d’hypocrisie. L’an dernier, le gouvernement d’Orbán a introduit un nouveau cursus scolaire en Hongrie qui comporte la lecture obligatoire d’auteurs antisémites. Imre Kertész, un écrivain mondialement connu sur l’holocauste, a été, lui, rayé de la liste de lecture.

Cela ne semble pas préoccuper les députés européens qui s’indignent sur le cursus palestinien.

De réels problèmes avec l’Autorité Palestinienne

L’AP pose cependant de réels et sérieux problèmes, qui méritent l’attention de l’UE.

À la suite de l’annulation des élections palestiniennes qui étaient programmées en mai, le président Mahmoud Abbas entraîne l’AP sur une voie autoritaire, réprimant les manifestations et approfondissant les divisions intra palestiniennes. Faire des manuels scolaires – plutôt que de ces questions fondamentales, un sujet central dans les relations UE-AP serait complètement déplacé.

L’antisémitisme et l’encouragement direct à la haine et à la violence devraient être des lignes rouges – mais l’étude n’en a pratiquement pas trouvé trace. Donc, qu’est-ce que l’UE va préconiser pour un changement ? Va-t-elle demander d’atténuer les descriptions chargées d’émotion de soldats israéliens tirant sur des enfants palestiniens plutôt qu’œuvrer à mettre fin à l’occupation israélienne ? Onze enfants ont été tués et plus de 500 blessés par les forces israéliennes rien qu’en Cisjordanie depuis mai. À un certain point, des « améliorations » sur des manuels scolaires deviennent de la censure, à décider pour les Palestiniens ce qu’ils peuvent dire sur leur histoire et leurs expériences de vie.

Toute l’idée que la colère palestinienne envers Israël découle des manuels scolaires plutôt que des injustices quotidiennes endurées par les Palestiniens sous son occupation montre l’absence de la moindre empathie.

Tandis que les deux côtés tendent à omettre l’autre des cartes de leurs manuels scolaires, l’expansion des colonies israéliennes efface toute possibilité d’État palestinien et laisse en place l’occupation israélienne illimitée et sa domination ethnique sur les Palestiniens – récemment qualifiée par Human Rights Watch de satisfaisant à la définition juridique de l’apartheid. 

Enliser l’UE dans des révisions unilatérales de manuels scolaires est un moyen parfait de se détourner de cette réalité glaçante.