L’humanisme d’Edward Saïd contre l’antisémitisme du département d’État US

(Note liminaire de Richard Falk : cet envoi se compose d’un texte que j’ai écrit pour une présentation publique sur le thème « L’humanisme d’Edward Saïd et le rejet de la définition du département d’État de l’antisémitisme » pour une conférence à l’université d’État de Fresno (FSU), le 6 novembre 2015, appelée « Les Universités à la croisée des chemins : l’agression contre la liberté académique », conférence qui était la dernière des « Séries de conférences sur Edwart Saïd » et organisée par la Professeure Vida Samiian du département linguistique de la FSU. Mon intervention s’est inspirée considérablement de ce texte.)


Dans ces observations, je vais présenter les analyses suivantes :

  1. les forces sionistes les plus passionnées voulaient ardemment regrouper la critique d’Israël et du sionisme avec la haine des Juifs, comprise traditionnellement comme étant l’antisémitisme, mais cet effort s’est intensifié il y a peu, jusqu’à être soutenu par le gouvernement des États-Unis, et il est actuellement soumis à une étude par l’université de Californie et ailleurs ;
  2. examiner la définition de l’antisémitisme adoptée par le département d’État US, et voir brièvement pourquoi elle a des implications pernicieuses pour la liberté académique, et en fait, même sur la bonne compréhension de ce qu’est la véritable nature de l’antisémtisme ;
  3. montrer pourquoi Edward Saïd, en dépit de sa vive opposition à l’antisémitisme, resterait néanmoins vulnérable face aux allégations d’antisémitisme, si la définition du département d’État devait s’appliquer à ses écrits et activités ;
  4. et enfin, souligner que selon les impératifs les plus influents exprimés par Noam Chomsky et Saïd, la « responsabilité de l’intellectuel » requérerait d’eux, avec un malin plaisir, d’être « antisémites » selon cette conception pernicieuse plus large.

I

Mon vécu personnel avec ce thème de l’antisémitisme et d’Israël peut se résumer en rappelant deux occasions différentes : la première, ce fut dans la partie grecque de Chypre il y a une décennie, lors d’une réunion du Conseil Inter-Action (composé d’anciens chefs d’État) consacrée à la résolution du conflit au Moyen-Orient. J’avais été invité en tant que personne ressource. Lors d’une session consacrée à Israël/Palestine, l’ambassadeur israélien en Grèce est intervenu assez longuement, insistant sur le fait que c’était de l’antisémitisme que d’exprimer des critiques fortes à l’égard d’Israël et du sionisme. En tant qu’unique autre Juif à la table, j’ai senti comme presque un devoir de clarifier ce que j’estimais être une manipulation malveillante des idées. Dans mon intervention, j’ai expliqué que le sionisme était un projet ou une idéologie, qu’Israël était un État, et que les Juifs étaient un peuple ou des personnes. J’ai tenté d’expliquer que d’être en désaccord avec le sionisme ou de critiquer la politique et les pratiques israéliennes en tant qu’État, n’étaient en rien de l’antisémitisme, alors qu’exprimer une hostilité, une haine, et une discrimination envers les Juifs, en tant que peuple ou en tant qu’individus, était effectivement de l’antisémitisme. Cela en rappelant que Hitler n’avait pas persécuté les juifs en tant que sionistes, mais en tant que juifs, comme relevant d’une race ou d’origines ethniques. Une fois la séance suspendue, plusieurs participants m’ont remercié pour mes propos, indiquant que seul un Juif pouvait offrir ce genre de clarification, qu’ils avaient trouvée convaincante. En revanche, l’ambassadeur israélien et son acolyte d’une ONG sont venus se plaindre auprès de moi, vigoureusement, en soulignant que le sionisme était devenu synonyme d’identité juive à travers l’établissement d’Israël en tant qu’État du peuple juif, ce qui rendait ces trois idées interchangeables. Et que de ce fait, les séparer était aujourd’hui considéré comme profondément hostile à l’expérience juive, et était à juste titre considéré comme de l’ « antisémitisme » ; je me suis éloigné, pas convaincu, dérangé pourtant par la rencontre.

Cet incident mineur semble toujours pertinent en ce sens qu’il illustre ce que je crois avoir été une tentative réelle, de la part de partisans inconditionnels d’Israël, d’étouffer les critiques à l’égard d’Israël en jouant mal à propos une telle carte antisémite. C’était inopportun car elle incorpore ce qui peut être qualifié de véritable discours de haine, à une tentative d’intimidation contre la liberté d’expression dans un domaine où celle-ci paraît nécessaire, c’est-à-dire, pour une remise en cause légitime du comportament de l’État d’Israël et de la nature coloniale du projet sioniste tel qu’il se réalise au XXIe siècle. Il s’agit d’une tactique à la fois malheureuse et dangereuse car elle tend à affaiblir et à compliquer l’opposition à un vrai antisémitisme par une association trompeuse d’un argument politique ouvrant débat avec une condamnation de racisme.

Ma deuxième expérience a été de recevoir, il y a deux ou trois ans, un courriel m’informant que le Centre Simon Wiesenthal de Los Angeles, une organisation non gouvernementale qui se consacre à un soutien inconditionnel d’Israël, avait publié sa liste annuelle des antisémites les plus dangereux du monde, et que j’étais cité en troisième position. J’ai trouvé cela totalement incroyable, surtout après avoir découvert que le premier de la liste était le Guide suprême d’Iran et le deuxième, le Premier ministre d’alors de la Turquie. Les autres sur la liste comprenaient des auteurs aussi remarquables qu’Alice Walker et Max Blumenthal. Il était évident que j’avais été mis sur la liste à cause de mon rôle de Rapporteur spécial des Nations-Unies pour la Palestine occupée, pour la période de 2008 à 2014. Dans l’accomplissement de ce rôle, j’ai effectivement écrit en étant très critique, au regard des droits humains et du droit international, de la façon dont Israël administrait l’occupation, laquelle impliquait des éléments d’annexion, de nettoyage ethnique et d’apartheid. Mais rien dans mes rapports n’a manifesté, directement ou indirectement, une haine ou une hostilité envers le peuple juif, et envers les Juifs en tant que juifs. Ma proéminence sur la liste Wiesenthal m’a d’abord dérangé profondément, craignant qu’elle nuise à ma crédibilité, et qu’elle se révèle une agression pénible et injustifiée contre mon identité, contre laquelle il serait humiliant et probablement inefficace de s’opposer. Je n’ai jamais surmonté ces sentiments, mais ils se sont quelque peu équilibrés en réalisant que de mettre ainsi l’accent sur mon nom ne pouvait s’expliquer que par l’importance de l’influence qu’exercaient mes rapports des Nations-Unies quant à la façon de concevoir généralement le conflit Israël/Palestine, spécialement dans les cercles des Nations-Unies. Je continue de ressentir encore aujourd’hui une certaine fierté d’avoir témoigné, du mieux que je le pouvais, des réalités sous la législation des politiques d’occupation israéliennes, et de l’étendue de la souffrance palestinienne qui en a résulté.

Ces vécus personnels se rapportent au débat actuel, nationalement, internationalement, et ici même, en Californie. L’argument principal est que les Juifs en Europe se sentent menacés par ce qu’ils décrivent comme une nouvelle vague d’antisémitisme, ce qui est délibérément relié à la montée du militantisme anti-israélien, et a pris un caractère dramatique avec plusieurs incidents terroristes récents, spécialement l’attaque en 2014 contre le magazine français Charlie Hebdo. La crise européenne de l’immigration suscite sans aucun doute en Europe un renforcement de l’extrême droite politique, notamment de sa frange néo-nazie qui exprime une haine antisémite réelle, mais cette crise est beaucoup moins virulente dans son racisme envers les Juifs qu’elle ne l’est dans son racisme envers les Musulmans. Le problème avec cet accent mis sur l’antisémitisme est que l’on traite les Juifs en leur accordant une protection supplémentairen et que dans le même temps, on immunise une hostilité envers l’Islam, en se référant de la liberté d’expression. Il ne fait aucun doute que Charlie Hebdo, tout en étant victime de ses opinions, a propagé envers les Musulmans une sorte d’images et de messages de haine qui, si elle avait été dirigée contre les Juifs, aurait été considérée par presque tout le monde comme de l’antisémitisme, y compris par moi-même.

Il est un peu compréhensible que l’Europe soit sensible à tout retour de l’antisémitisme, étant donné qu’elle fut à la fois la scène de l’Holocauste, le centre historique de l’antisémitisme, et à bien des égards, qu’elle fournit la justification historique du mouvement sioniste. Nous ne devons pas oublier que la validation internationale de la quête sioniste pour une patrie juive reçut son premier encouragement officiel dans la lettre, notoirement colonisaliste, écrite par le ministre des Affaires étrangères britannique, Lord Alfred Balfour, en 1917. De même que durant les années 1930, avant l’adoption par Hitler de la Solution finale, la solution préférée au soi-disant problème juif en Europe fut de faire monter une pression générale sur les Juifs pour qu’ils émigrent en Palestine, ou même de les confronter à une expulsion par la force, et cela n’était pas seulement une conséquence de la politique nazie. Timothy Snyder, dans son livre récent important Black Death (La Mort noire), documente l’étendue de la collaboration des dirigeants politiques antisémites polonais avec les dirigeants sionistes, allant jusqu’à leur fournir une formation militaire et de l’armement qui permirent de conforter les milices sionistes, lesquelles, plus tard, se retournèrent contre la présence mandataire britannique en Palestine, et menèrent avec succès une guerre d’indépendance. Effectivement, de nombreux antisémites européens, de première importance sur le continent, partagèrent avec la direction sioniste la conviction que la façon de résoudre le « problème juif » était de soutenir l’instauration d’une patrie juive en Palestine, et en faisant prévaloir une mentalité coloniale qui n’accordait que peu d’intérêt à l’impact d’un tel développement sur la population arabe autochtone de la Palestine.

La discussion et le débat actuels aux États-Unis n’ont pas autant de bagage historique qu’en Europe, mais ils sont plus subtils, se concentrent davantage sur les activités dans les campus universitaires et constituent, jusqu’à un certain point, un reflet des « relations particulières » que le gouvernement américain entretient avec Israël. Il est évident que les hauts responsables israéliens donnent assurément à penser que l’hostilité à l’égard d’Israël ou du sionisme ne peut se distinguer de ce que le département d’État appelle l’« antisémitisme traditionnel », c’est-à-dire la haine ou la persécution des Juifs en raison de leur ethnicité.

Ce qui pose particulièrement problème, dans l’approche du département d’État, c’est son incorporation de ce qu’il appelle le « nouvel antisémitisme », qui « se manifeste sous le couvert de l’opposition au sionisme et à l’existence et/ou à la politique de l’État d’Israël ». [Antisémitisme contemporain : Un rapport délivré au Congrès américain, au département d’État américain, sans date ; voir également fiche d’information du département d’État américain, 8 juin 2010, sur la définition de l’antisémitisme] Ce « nouvel antisémitisme, caractérisé par une critique antisioniste et anti-israélienne dans ses effets – qu’elle soit intentionnelle ou pas – est plus subtil et, partant, échappe souvent à toute condamnation. » Comme nombre d’entre vous le savent, le Conseil d’administration de l’Université de Californie examine pour l’instant l’adoption éventuelle d’une telle conception de l’antisémitisme en tant que politique officielle de l’université. Les principaux arguments en ce sens sont que le militantisme des étudiants propalestiniens, et tout particulièrement les appels généraux au boycott et au désinvestissement, mettent les étudiants juifs mal à l’aise, au point qu’ils se sentent même menacés, sans compter que ce genre d’insécurité ne devrait exister dans aucune communauté universitaire. Cette justification côtoie le problème issu du fait que la campagne BDS a acquis une force d’attraction significative, ces toutes dernières années, et que cette volonté de taxer d’antisémitisme la dimension militante de la solidarité avec la lutte palestinienne est motivée par un important effort israélien dans diverses directions pour affaiblir les BDS en accusant d’« antisémitisme » les personnes qui soutiennent une campagne aussi inacceptable.

De tels développements me renvoient à mon expérience à Chypre et reflètent cet effort déterminé à contrer la montée des tentatives de solidarité avec la Palestine par une répression que justifierait prétendument une opposition au nouvel antisémitisme. [Voir également, dans un même ordre d’idée, Ally, de Michael Oren, qui décrit les efforts de l’ancien ambassadeur d’Israël aux États-Unis pour rendre inacceptable toute expression publique de critique à l’égard d’Israël.] Il convient de remarquer les caractéristiques de cet étiquetage négatif : seules les sensibilités des Juifs sont mises en épingle en dépit du malaise bien plus grand subi par la minorité des étudiants musulmans dans les universités et en Amérique en général ; l’initiative est ouvertement destinée à affaiblir le soutien populaire à une paix juste et viable en Palestine, vu l’échec des efforts diplomatiques en vue d’en arriver à une solution à deux États ; la campagne BDS est ainsi contestée à l’aide de procédés que l’on n’avait jamais rencontrés au cours de précédentes campagnes comparables, et plus particulièrement celles du mouvement américain en faveur des droits civiques et du mouvement de BDS contre l’apartheid sud-africain, deux mouvements qui s’appuyaient tous deux sur des tactiques de boycott et de désinvestissement. Une partie du contexte que l’on mentionne rarement lorsqu’on discute de l’étendue de l’antisémitisme réside dans le degré jusqu’où cette montée du militantisme propalestinien non violent constitue une réaction à deux développements : le recours par Israël à un déploiement de force excessif, au châtiment collectif, et la persistance d’activités illégales telles l’expansion des colonies et la poursuite de la construction du mur de séparation.

C’est dans cette ambiance tendant à couvrir l’antisémitisme d’un vernis de respectabilité que des atteintes à la liberté académique, telle la révocation d’un contrat de titularisation accordé à Steven Salaita par l’Université de l’Illinois en raison de certains messages prétendument antisémites publiés sur Twitter lors de l’agression israélienne contre Gaza, en 2014, allaient installer le malaise parmi les étudiants de ce même Steven Salaita. En fait, ce dernier est coté d’excellente façon, en classe, son enseignement est très apprécié par ses étudiants, y compris par ceux qui sont juifs et pro-israéliens. Plus graves, sans aucun doute, que ces cas très notoires, il y a les effets invisibles de cet usage incendiaire et agressif de l’antisémitisme, et que l’on peut déceler dans les réticences à embaucher ou titulariser des personnes qui se sont engagées dans des activités de solidarité avec la Palestine, ou même à inviter des conférenciers susceptibles de valoir à l’université le vif reproche d’avoir attiré un antisémite sur le campus. Une fois encore, mon vécu ici est pertinent. Au cours des six années pendant lesquelles j’ai exercé cette fonction au sein de l’ONU, partout où je me suis rendu pour prendre la parole, y compris à mon ancienne université, Princeton, ou au cours de sessions à l’étranger dans des villes aussi éloignées que Beyrouth ou Sydney, en Australie, des campagnes concertées ont été mises sur pied par des groupes sionistes afin de persuader les autorités universitaires d’annuler mes conférences. Le prétexte avancé disait qu’il ne devait pas m’être permis de prendre la parole du fait que j’étais un antisémite notoire. Ces efforts furent soutenus par des menaces de retrait de subventions à l’université si l’événement était maintenu comme prévu. Ces efforts échouèrent et mes conférences eurent lieu sans incident, mais ce que la campagne parvint néanmoins à faire, c’est de faire dévier l’attention des médias et du public de la substance de mon exposé vers le faux problème, tout à fait hors de propos, de savoir si j’étais antisémite ou pas, ce qui m’obligea à faire face à des accusations aussi pénibles que mal fondées.

II

C’est sur cette toile de fond que j’ai voulu mentionner l’humanisme d’Edward Saïd, lequel, dans le contexte de cette approche par le département d’État, serait manifestement qualifié de façon inacceptable, parce que déguisée, de « nouvel antisémitisme ». Comme beaucoup parmi vous le savent, Edward Saïd a été la voix la plus passionnée et la plus influente du peuple palestinien et, en fait, des gens du monde entier qui aspirent à sa libération. Ses livres, L’orientalisme ou Culture et impérialisme, continuent à être lus dans le monde entier plus de dix ans après sa mort. J’ai eu le privilège d’avoir Edward Saïd comme ami proche et bien-aimé. Au fil des années, il a nourri mon intérêt et mon engagement dans le conflit israélo-palestinien et sa vie remarquable continue d’être une source d’inspiration pour beaucoup d’entre nous. Ses opinions sont particulièrement pertinentes, dans le thème choisi pour mes remarques, puisqu’il était à la fois un opposant acharné à l’antisémitisme traditionnel et un opposant exemplaire au nouvel antisémitisme qui, comme je le prétends généralement, ne devrait pas du tout être perçu comme de l’antisémitisme, et ce sont précisément ces tentatives de discréditer les critiques à l’égard d’Israël et du sionisme qui devraient en fait être discréditées elles-mêmes et ce, tout spécialement, au vu de certains comportements récents.

Comme le faisait remarquer son collègue et proche ami à l’Université de Columbia, Akeel Bilgrami, un professeur indien de littérature comparée, Saïd « méprisait l’antisémitisme tout autant que chaque personne de ma connaissance ». [Kilgrami, Secularism, Identity, and Enchantment (Ranikhet, India : Permanent Black, 2014 – Non traduit en français à ce jour.] L’humanisme était le seul -isme avec lequel Saïd se sentait à l’aise. Son domaine d’identification comprenait l’espèce humaine en général, bien qu’il fût enraciné dans le particularisme de son contexte palestinien. Sa formation universitaire, ses publications et sa carrière s’étaient solidement concentrées sur la littérature jusqu’au moment où il connut un éveil, lors de la guerre des Six-Jours, en 1967, et que, tout le reste de sa vie, il se consacra au combat palestinien avec un dévouement de tous les instants.

Les écrits de Saïd sur la Palestine étaient toujours étayés par des faits et mis en forme en fonction de sa compréhension profonde de l’histoire et de la culture, tout d’abord dans son ouvrage important, La question de Palestine. Ce qui frappe, dans l’approche de Saïd, en dépit de sa colère à propos du refus du monde d’évaluer et de corriger les injustices terribles infligées au peuple palestinien lors du processus qui aboutit à la création de l’État d’Israël, c’est sa conviction immuable que le sionisme a fait ce qu’il a fait sous le couvert de la persécution nazie, avec l’Holocauste comme point culminant particulier. En d’autres termes, sa perception du conflit avec Israël est conçue en termes inclusifs comme se rapportant aussi bien aux Juifs qu’aux Palestiniens. Pour reprendre ses propres termes : « J’ai passé une grande partie de ma vie, ces trente-cinq dernières années, à plaider en faveur des droits du peuple palestinien à l’autodétermination nationale, mais j’ai toujours essayé de le faire en tenant compte pleinement de la réalité du peuple juif et de ce qu’il a souffert au cours des persécutions et du génocide » (L’orientalisme, XXVIII). Il n’a jamais prôné de solution à la lutte qui ne tînt pas compte en même temps des Palestiniens et des Juifs et, dans un sens, son approche incarnait un rejet de principe de la prétention israélienne selon laquelle les Palestiniens avaient l’intention de rejeter les Juifs à la mer.

Tout en disant avec insistance que les Juifs ne devraient jamais vivre en Israël le genre de dépossession infligée au peuple palestinien par le projet sioniste, Saïd était inflexible quand il s’agissait d’associer une paix durable à la reconnaissance des injustices du passé. Comme il le déclara à Ari Shavit au cours d’une de ses dernières interviews : « Tant qu’Israël n’assumera pas la responsabilité morale de ce qu’il a fait au peuple palestinien, il ne pourra y avoir de fin au conflit. » Et d’ajouter : « Ce qu’il faut, c’est un ’projet de loi en particulier’ reprenant toutes nos revendications contre Israël concernant la dépossession originale et l’occupation qui a débuté en 1967 » [Power, Politics and Culture : Interviews with Edward W. Said, p. 446]. En effet, les injustices du passé ne pourront être annulées que si elles sont reconnues selon leur ampleur réelle et avec le sérieux qui s’impose. En une occasion au moins, Saïd semble suggérer un processus de vérité et de réconciliation modelé sur ce qui a été réalisé en Afrique du Sud après la chute de l’apartheid.

La contribution essentielle de Saïd dans l’élaboration d’une critique de la vision occidentalo-centrique du monde arabe a trouvé son influence maximale dans L’orientalisme, l’un des livres majeurs parmi les plus étudiés du siècle dernier. L’analyse aux multiples facettes développée dans cet ouvrage amène notamment Saïd à proposer cette surprenante convergence : « J’indique que, de manière non fortuite, l’orientalisme et l’antisémitisme modernes ont des racines communes. » (L’orientalisme, chap. 28.) Cette convergence trouve son explication dans une démarche double visant à parvenir à « une meilleure compréhension de la façon dont fonctionnent les dominations culturelles » (L’orientalisme, chap. 27).

Parallèlement, Saïd estimait que l’exclusivisme sioniste tentait de maintenir la vision selon laquelle ce que les Juifs avaient enduré sous l’Holocauste aurait constitué une justification suffisante du sionisme et de la création d’Israël, les retombées néfastes sur les Palestiniens étant vues comme auto-infligées ou non pertinentes au récit israélien hégémonique. Saïd écrit que « tous les libéraux et même la plupart des ‘radicaux’ ont été incapables de surmonter le réflexe sioniste consistant à assimiler l’anti-sionisme à l’antisémitisme. » [Question, 59] Bien avant le débat actuel, il croyait qu’une telle tactique informelle empêchait des discussions authentiques, les non-Juifs étant inhibés par « […] la peur de s’avancer sur le terrain très sensible de ce que les Juifs infligent à leurs victimes, à l’âge de l’extermination génocidaire de ces derniers ; tout cela contribue à un étouffement de la critique et à la quasi-unanimité envers l’obligation de soutenir Israël ». [59] Dans les années 1970, Saïd a d’ailleurs estimé que les critiques d’Israël étaient souvent insensibles au contexte ayant présidé à sa création en tant que dernier bastion de défense du peuple juif après l’épreuve de l’Holocauste.

Près de 40 ans plus tard, le contexte a changé, mais pas le fait de considérer l’antisionisme comme de l’antisémitisme. En raison de l’échec à établir quelque solution, et étant donné le défi israélien au droit international que constituent les colonies, le mur de séparation, le recours à une force excessive et à la punition collective, cette question frappe un grand nombre d’individus dans le monde, en particulier les étudiants. Elle est devenue le principal conflit moral de notre temps, succédant à la lutte contre l’apartheid en Afrique du Sud une génération auparavant, comme l’ont reconnu Nelson Mandela et l’archevêque Desmond Tutu. Aujourd’hui, le gouvernement israélien lui-même impose à la société américaine son influence intrusive pour faire en sorte que toute forte critique d’Israël et du sionisme soit intégrée à la définition élargie de l’antisémitisme et considérée comme un discours haineux. Non seulement une telle attitude menace la liberté d’expression et la liberté académique, mais elle sape la capacité des citoyens américains à s’engager dans une lutte non violente pour ce qu’ils croient être juste dans le monde. Lorsque le gouvernement adopte des mesures punitives pour décourager la campagne BDS, voire des conférences universitaires portant sur le conflit, il se comporte d’une manière profondément antidémocratique. Un tel comportement découle directement de la compréhension donnée à la « relation privilégiée » liant Israël aux Etats-Unis, relation qui contredit souvent les valeurs nationales proclamées, voire les intérêts nationaux. Notre Secrétaire d’État, John Kerry, se vante des centaines de fois où les États-Unis ont fait barrage à des votes critiques d’Israël au sein de l’ONU, sans même prendre la peine d’examiner si certaines de ces initiatives étaient justifiées ou non.

III

Permettez-moi enfin de soulever la question de savoir pourquoi ce débat sur ce qui est ou n’est pas de l’antisémitisme relève de la responsabilité de l’intellectuel au sens, notamment, d’Edward Saïd et de Noam Chomsky. Dans sa préface de l’édition de 2003 de L’orientalisme, Saïd tient ces propos éloquents : « Avant tout, la pensée critique ne se soumet pas au pouvoir de l’État ou à l’ordre de rejoindre les rangs contre un ou des ennemis consacrés ».[Xxii] À répétition, Saïd confirme le rôle de l’intellectuel comme étant un outsider se tenant en marge, dont la seule arme consiste à témoigner et à dire la vérité, un rôle qui s’appuie non pas sur une revendication d’expertise ou de savoir, mais plutôt sur la solidarité avec ceux et celles qui sont victimes de l’oppression et de l’injustice, posture normative qui repose sur des fondements moraux et juridiques de respect pour la valeur de tous individus et de tous peuples. La formulation succincte de Saïd est marquante : il qualifie l’intellectuel public d’« exilé marginal, d’amateur, et d’auteur d’une langue qui essaie de dire au pouvoir la vérité ». (Représentations, chap. 26.)

L’ironie de cette orientation donnée au rôle d’intellectuel est qu’elle entre directement en conflit avec la conception qu’a le département d’Etat d’un nouvel antisémitisme. En d’autres termes, pour éviter l’accusation générale d’antisémitisme tel qu’il est maintenant officiellement défini, Saïd devrait renoncer à l’identité d’intellectuel public qu’il s’est choisie. Cela affaiblirait la liberté académique et saperait le discours public. Or, aucune ressource de l’enseignement supérieur n’est plus précieuse, à mon avis, que la présence de ces quelques intellectuels publics qui remettent en question le sens commun dominant dans nos sociétés en s’appuyant sur leur conscience et leur sincérité. Il s’agit du fondement de la citoyenneté vigilante, déjà reconnue par Thomas Jefferson comme indispensable au maintien de la démocratie et comme base de contestation des intérêts acquis et des politiques erronées. Ce rôle des intellectuels publics, menacé par cette attaque contre la liberté d’expression déguisée en lutte contre l’antisémitisme, se rapporte à des préoccupations plus larges telles que le bâillonnement du discours politique en raison de la corporatisation des médias et de l’enseignement supérieur.

Aucune autre question que celle d’Israël/Palestine ne nécessite davantage qu’un dialogue sans entraves soit tenu aux États-Unis. Comme l’a montré Michael Oren dans ses mémoires à titre d’ambassadeur américain, Ally, la relation particulière liant Israël et les États-Unis implique l’absence de toute reconnaissance publique de désaccords politiques et une politique de soutien inconditionnel. Israël s’est récemment efforcé de faire sa part dans cette alliance inconvenante en étant le seul parmi les 194 pays représentés à l’ONU qui a soutenu la détermination des États-Unis de maintenir ses sanctions à l’encontre de Cuba, malgré le renouveau qu’apportait Obama aux relations diplomatiques. Après toutes ces années où les contribuables américains ont, sans faillir, envoyé à Israël des milliards de dollars ainsi que tout un arsenal d’armes et de munitions, ils sont en droit de savoir si cet argent est dépensé de manière à respecter le droit international et les intérêts nationaux américains. La prépondérance des objections d’Israël à l’accord nucléaire avec l’Iran a illustré la mesure dans laquelle Israël peut contester des initiatives stratégiques vitales entreprises par les dirigeants élus du gouvernement américain.

Jamais n’avons-nous eu davantage besoin de protéger et de valoriser nos intellectuels publics, et jamais autant que dans le contexte d’Israël/Palestine. Pour cette raison, nous devrions célébrer l’héritage d’Edward Saïd, intellectuel de renommée mondiale, qui, plus que quiconque sur la planète, a rempli le rôle d’intellectuel public responsable. Au lieu de le défendre contre ces accusations incendiaires d’antisémitisme, nous devrions honorer sa mémoire en étudiant ses idées et en adoptant les valeurs de la résistance et de la lutte qu’il préconise face à l’injustice.

IV

En conclusion, il existe une tension évidente, aujourd’hui plus forte que lorsque Edward Saïd, encore vivant, s’exprimait sur la lutte palestinienne. Israël a créé sur le terrain un ensemble d’états de fait qui semblent irréversibles, et est en train d’institutionnaliser un État israélien unique fondé sur l’apartheid et qui englobe l’ensemble de la Palestine historique (sans la Jordanie). Les dirigeants israéliens ont clairement affirmé l’inadéquation de l’établissement d’un État palestinien, et au vu de leur insistance à faire reconnaître Israël comme « État juif »même aux Palestiniens, les dés semblent jetés. D’autre part, le mouvement international de solidarité envers la Palestine n’a jamais été plus fort, la campagne BDS en tête, allant de succès en succès. Et comme « le champ de bataille » est déplacé vers une guerre de légitimité que les Palestiniens sont en train de gagner, les tactiques israéliennes ont riposté en mettant tout en œuvre pour diaboliser ces nouvelles formes de résistance non violente, en les qualifiant d’antisémitisme. Tel est l’objectif essentiel de la campagne du « nouvel antisémitisme », et il est scandaleux que le département d’Etat américain ait entériné une telle diabolisation avec la définition de l’antisémitisme qu’il a officiellement adoptée récemment. Il est essentiel de défaire cette initiative non seulement en regard de la lutte palestinienne, mais pour que le débat démocratique puisse se poursuivre en toute sécurité aux États-Unis et que les universités puissent continuer d’accueillir le type de pensée critique qu’illustraient l’érudition et le militantisme d’Edward Saïd.

Richard Falk est un professeur de droit et de relations internationales d’envergure internationale qui a enseigné à l’Université de Princeton pendant quarante ans. Depuis 2002, il vit à Santa Barbara, en Californie, et il enseigne à l’Université de Californie au sein du programme des Global and International Studies ; depuis 2005, il préside le conseil de la Nuclear Age Peace Foundation.