L’avocat gazaoui des droits humains clame face aux USA : « Nous méritons d’être protégés, pas bombardés avec vos armes »

| Amy Goodman & Raji Sourani pour Democracy Now | Traduction BP pour l’AURDIP |

Alors que de nouvelles violences éclatent à Gaza après l’échec du cessez-le-feu de 72 heures, le nombre de morts palestiniens monte maintenant à au moins 1460, la plupart des civils (*), plus que le nombre de Palestiniens tués durant l’opération Plomb durci, il y a près de six ans. Soixante-quatre soldats israéliens ont été tués, plus trois civils à l’intérieur d’Israël. Nous sommes en liaison depuis Gaza ville avec Raji Sourani, l’un des meilleurs avocats pour les droits humains palestiniens dans les territoires occupés. Directeur du Centre palestinien pour les droits de l’homme à Gaza (PCHR), Sourani siège au conseil exécutif de la Fédération internationale pour les droits de l’homme. Il a remporté le Prix Right Livelihood et le Prix Robert F. Kennedy des droits de l’homme.

Transcription

Il s’agit d’une transcription en urgence. La copie peut ne pas être dans sa forme définitive.

AMY GOODMAN : Je voudrais revenir maintenant à Raji Sourani. Raji, ce cessez-le-feu n’a-t-il plus de sens ? Vous venez d’entendre Mohammed Omer évoquer cet avertissement que l’hôpital est sur le point d’être attaqué à Rafah, l’hôpital Abu Youssef. Vous êtes avocat des droits de l’homme.

RAJI SOURANI  : Israël, sans cesse, toutes ces dernières 24 heures, a ciblé les hôpitaux et les installations de l’UNRWA où se trouvaient des réfugiés. Et les hôpitaux, justement, ils les ont bombardés. Je parle là de l’hôpital Shuhada al-Aqsa. Ils ont aussi bombardé l’hôpital al-Wafa. Avec, comme conséquences de ces bombardements, des tués, des blessés. Même les salles d’opération ont été touchées directement, celles de ces hôpitaux. Donc, ce que je veux dire, c’est que ce ne sont pas des cas uniques, des cas particuliers. Ils ciblent même les hôpitaux, et ils le font de façon très délibérée, intentionnellement. Et ils tuent les gens à l’intérieur, tout autour.

Pas de refuge dans la bande de Gaza. Rien n’est sacré dans la bande de Gaza. Tout est monstrueux. Israël pratique, avec des mots très simples, la loi de la jungle contre des civils, contre les hôpitaux, contre les écoles de l’UNRWA, contre la centrale électrique ; tout ce qui représente, dans l’œil du cyclone sur Gaza, des civils et des cibles civiles, évidemment. C’est très clair. À chaque fois que la résistance frappe l’armée et qu’ils ont des pertes, ils se vengent, délibérément, en bombardant, en tuant des civils. Ce que je veux dire, c’est que la conclusion est toute simple, fondamentale. Quiconque vit dans la bande de Gaza peut le ressentir, le voir et l’observer, à tout heure, chaque jour.

Et à Rafah, tout ce bombardement sur la population de Rafah, il s’est produit immédiatement après que la résistance a été engagée et a enlevé un des officiers israéliens. Ils peuvent cibler, et ils ont le droit de cibler, le groupe de la résistance. Nous ne sommes pas dans la défense d’un groupe de résistance. Ils sont là pour cela, et ils peuvent se défendre eux-mêmes. Si nous sommes ici en tant qu’organisations des droits humains, c’est pour défendre les civils en temps de guerre, pas de paix. Et les civils, une fois encore ils sont la cible de la cinquième armée la plus puissante sur la Terre, avec toute une haute technologie qu’ils utilisent. C’est une honte, une honte pour l’armée et pour l’État qui appliquent une telle politique et une telle pratique. C’est une honte pour les États qui autorisent et leur donnent l’autorisation de tuer, leur accordent leur approbation politique, les appuient pour ce qu’ils sont en train de faire dans cette partie du monde. Tout ce que nous demandons, c’est la protection des civils en temps de guerre. C’est pour cela qu’il y a un droit international, un droit international humanitaire, pour protéger les civils en temps de guerre. Il n’y a pas de sang sacré et de sang impie, pas de souffrance sainte, ni de souffrance impie. Tout sang humain souffre, même le sang et la souffrance des Palestiniens. C’est une grande honte. Ces crimes de guerre ont lieu, et ils sont diffusés en temps réel dans le monde entier. Cela doit cesser.

AARON MATÉ  : Raji, comment comparer cette agression avec les précédentes attaques israéliennes contre Gaza ?

RAJI SOURANI : J’ai soixante ans. J’ai vécu toute ma vie dans cette partie du monde, et je travaille dans ce domaine depuis quarante ans. J’ai suivi les dernières guerres, en 2008, 2009 et 2012. Je peux vous assurer d’une chose : oui, un crime de guerre a été commis, et des familles entières ont été liquidées : les Samouni, les Daya, et d’autres. Des maisons ont été démolies. Des cibles civiles ont été visées. Et nous avons documenté tout cela. Mais l’ampleur, jamais l’ampleur n’a atteint un tel niveau. C’est évident depuis le premier jour qu’ils visent les civils et des cibles civiles. C’est différent. Jamais, jamais des secteurs entiers, comme Shejaiya, comme Khuzaa, comme Zanaa, comme Beit Hanoun, comme Beit Lahia, n’ont été rasés. Ils n’existent plus. Des centaines de bombes, des bombes d’une tonne, tombées sur la tête des gens qui se trouvaient là. Israël a reconnu que jusqu’à présent il avait tiré 40 000 obus de chars d’assaut ; vous voyez, les canonnières, les avions, les hélicoptères Apache, les F-16, les chars de l’artillerie, tous en train de bombarder, partout. Pas de refuge dans la bande de Gaza, pas d’endroit sûr où vous pouvez aller. Et c’est pour cela que c’est très particulier, que c’est tout à fait unique.

Ce que nous faisons, en tant que militants et organisations pour les droits humains, c’est compter les cadavres, les corps, les blessés... non, pas tous, parce que nous ne pouvons même pas atteindre des secteurs entiers où ils y a des centaines de corps sous les décombres ou encore, vous savez, ces secteurs fermés pour l’armée israélienne, et auxquels nous n’avons pas accès. Et le CICR est presque totalement paralysé. Ils n’ont aucun accès ici. Ils ne peuvent pas protéger tous les civils. Et c’est à cause des restrictions de l’armée israélienne. Aussi, je suis vraiment inquiet, et j’alerte. Israël a commencé avec des dizaines de personnes tuées. Pendant que nous parlons, en deux heures, 90 personnes ont été tuées. Nous n’avons pas compté tout le monde ici, et beaucoup d’autres, je parle toujours du secteur de Rafah. Nous n’avons pas réussi à ramener tout le monde à l’hôpital avec le CIRC ou le Croissant-Rouge ou les ambulances. Et nous avons des centaines de blessés.

Le bombardement, beaucoup pensent que c’est dans la zone de Rafah, Rafah est l’une des zones où le bombardement a lieu, en ce moment même. Mais dans l’est de Gaza, je veux dire là, juste devant moi, le bombardement se produit en cet instant, à cette minute, et il n’a pas arrêté depuis quatre, cinq heures. Dans la région nord-est, la même chose se produit sur le secteur central et celui de Khan Younis ; des tirs très lourds, Amy, voilà ce qu’il se passe ici. Et maintenant, cela devient de plus en plus profond pour la zone habitée. C’est le dilemme. C’est le problème.

AMI GOODMAN : Que devraient… Raji, que devraient…

RAJI SOURANI : Ils ciblent les civils.

AMY GOODMAN : ...Que devraient comprendre les Américains à propos du conflit ? Vous avez voyagé dans le monde. Plus récemment, le Sénat US a soutenu unanimement Israël dans son conflit avec le Hamas et les USA sont en train de réapprovisionner Israël en munitions alors qu’il en manque dans cette attaque.

RAJI SOURANI : Simplement, que nous sommes des êtres humains. Tout ce que nous cherchons, c’est simple : la liberté, et la fin de l’occupation, la primauté du droit ; c’est aussi simple que cela. Nous pensons que nous méritons d’être protégés. Nous méritons d’être traités comme des êtres humains. Nous méritons d’avoir une fin à de ce siège criminel israélien qui nous est imposé depuis huit ans. Nous pensons à une fin à cette occupation israélienne criminelle, illégale, qui doit cesser. Nous avons le droit de nous engager dans la vie, de façon positive, d’être créé. Trop de sang, trop de souffrances. Si les gens sentent qu’ils n’ont que la loi de la jungle – ce que fait Israël – et que l’Occident soutient ces crimes de guerre et ces crimes contre l’humanité, de manière délibérée, comme le haut-commissaire de l’UNRWA l’a déclaré hier de façon nette, alors je pense que les gens haïssent l’Occident – les États-Unis, le Royaume-Uni, la France, l’Allemagne – qui soutiennent cette offensive inhumaine, barbare, contre des civils, alors je pense que c’est une honte pour tout État qui soutient cela. Cela doit avoir une fin. Je les appelle…

AMI GOODMAN : Et, Raji Sourani, pour Israël… pour Israël…

RAJI SOURANI : …Je les appelle à venir, à regarder, à assister à ce qu’il se passe. Oui.

AMY GOODMAN : …Pour Israël, c’est le Hamas qui a brisé le cessez-le-feu, et c’est le Hamas qui tire des roquettes et menace leurs civils en Israël ?

RAJI SOURANI  : Nous n’occupons pas Israël. Nous ne sommes pas en train de tuer les Israéliens. Tout ce que nous voulons, simplement, c’est la fin de l’occupation. Ce que je dis, c’est qu’il faut laisser les Palestiniens être libres. Après 20 ans d’Accords d’Oslo, ce que nous avons, c’est : un système d’apartheid de facto en Cisjordanie, un nettoyage… le nettoyage ethnique à Jérusalem et la judaïsation, et à Gaza, une situation d’asphyxie socio-économique et des crimes de guerre qui sont commis chaque jour depuis vingt-cinq ans. Israël doit cesser son occupation criminelle, agressive, illégale et ses pratiques contre les civils palestiniens. Jusque-là, nous avons droit à une protection en tant que civils palestiniens en période de guerre.

AMY GOODMAN : Raji Sourani, je tiens à vous remercier pour être avec nous, avocat primé des droits de l’homme, directeur du Centre palestinien pour les droits de l’homme, à Gaza, lauréat du Prix Right Livelihood et du Prix Robert F. Kennedy des droits de l’homme.

(*) 1689 morts, dont 85 % de civils, au 2 août, 7 h GMT – Voir les « statistiques » du PCHR sur les nombres de victimes depuis le début de l’agression israélienne sur Gaza.