« L’amour du pays remplit son âme » : la fille de l’astrophysicien palestinien emprisonné parle du cas de son père

| Charlotte Kates pour Mondoweiss | Traduction BP pour l’AURDIP |

L’astrophysicien palestinien Imad Barghouthi, professeur à l’université Al-Quds, est actuellement détenu en détention administrative israélienne – un emprisonnement sans inculpation ni jugement. Sa condamnation de trois mois est indéfiniment renouvelable sur la base d’une « preuve secrète » à laquelle tant lui-même que son avocat se voient refuser l’accès.

L’emprisonnement de Barghouthi a soulevé des protestations chez les scientifiques et universitaires dans le monde entier ; son travail en astrophysique est renommé mondialement. L’AURDIP (Association des universitaires pour le respect du droit international en Palestine, France), le BRICUP (Comité britannique pour les universités de Palestine), et la BACBI (Campagne belge pour le boycott académique et culturel d’Israël) ont recouru au Commissaire européen à la recherche, la science et l’innovation, pour l’exhorter à exiger la suspension de l’Accord d’association de l’UE avec Israël, tant que Barghouthi ne sera pas libéré.

Barghouthi avait déjà été emprisonné en décembre 2014, alors qu’il se rendait à une conférence universitaire dans les Émirats arabes unis. Il lui avait alors été ordonné une détention administrative sans inculpation ni jugement ; les protestations qui en avaient résulté de la part des scientifiques internationaux – dont l’AURDIP, le BRICUP, le Comité des scientifiques inquiets, la MESA (Association des études moyen-orientales), le Comité de la liberté académique, et Euroscience –, avaient contribué à obtenir sa libération début janvier 2015.

Barghouthi, du village de Beit Rima, a marqué son 54e anniversaire dans une prison israélienne après son arrestation le 24 avril par des soldats israéliens au check-point de Nabi Saleh. Non seulement il a été soustrait à son travail de recherche et à ses étudiants de l’université Al-Quds, mais il a encore été soustrait à sa famille.

« Imad est la source d’amour et de gentillesse dans notre maison. Il est très joyeux et il répand la positivité partout où il va », dit Duha Barghouthi, 17 ans, fille d’Imad et étudiante diplômée du secondaire. « Il avait l’habitude de m’aider – ainsi que ma sœur jumelle – pour nos devoirs et nos examens. Malheureusement, étant dans les grandes classes, nous sommes en plein examens de notre fin d’études. Passer nos examens sans lui près de nous, comme lorsque on étudiait et on les préparait, a un impact négatif sur nous ».

« Mon père enseigne et diffuse des concepts et des idées de liberté au travers de son enseignement, à ses étudiants, à ses enfants, et à ses collègues » dit Duha, insistant sur l’engagement de son père pour la science palestinienne.

« Mon père est un homme qui aime son pays, et il paie le prix pour cela. Il a rejeté des offres d’emploi de plusieurs pays dans le monde, pour pouvoir rester en Palestine et travailler à élever sa nation grâce à la science et à l’éducation de la jeunesse. C’est cet amour du pays qui remplit son âme », dit Duha.

L’université Al-Quds, où Barghouthi enseigne, a vu son campus envahi par les soldats israéliens, et ses départements et bureaux des organisations étudiantes ont été saccagés, pendant que des militants étudiants et des responsables à l’université étaient arrêtés et emprisonnés. Les officiels israéliens ont prétendu que Barghouthi était impliqué dans un parti politique palestinien et dans le mouvement de résistance Hamas ; comme la plupart des partis politiques palestiniens, le Hamas est classé comme « organisation interdite » en vertu d’ordonnances militaires israéliennes. Sous détention administrative, cependant, l’armée et les renseignements israéliens n’ont besoin d’aucune inculpation pour justifier sa détention – juste un « dossier secret », qui reste inaccessible à Barghouthi et à son avocat.

« Il était contre la guerre que l’armée israélienne a lancée contre Gaza, cette guerre insensée, sans merci, qui a tué des enfants et détruit des maisons », dit Duha. « Il demande aux pays de se tenir aux côtés du peuple palestinien opprimé, qui souffre, et contre toutes les sortes de terrorisme. Et ses droits ont été confisqués par l’occupation. Droits qu’Israël considère comme un « danger » - surtout que mon père est un scientifique renommé ».

Barghouthi est l’un des 750 Palestiniens environ qui sont détenus en détention administrative, sans inculpation ni jugement, sur la base d’une preuve tenue secrète, et d’un total de plus de 7000 prisonniers palestiniens dans les geôles israéliennes. La détention administrative a d’abord été utilisée en Palestine par le mandat colonial britannique, et elle est restée dans les « lois d’exception » imposées par l’occupation israélienne. D’autres éminents Palestiniens ont été détenus en détention administrative, notamment des journalistes comme Omar Nazzal, membre du secrétariat général du Syndicat des journalistes, et cinq autres journalistes palestiniens. Barghouthi est loin d’être le premier universitaire à être mis en détention administrative ; des écrivains comme Ahmed Qatamesh, et des professeurs et conférenciers comme Ghassan Thugan et Yousef Abdulhaq, entre beaucoup d’autres, ont été emprisonnés par Israël, souvent sans inculpation ni jugement.

Duha note que son père adhère fermement aux principes du boycott académique d’Israël, et qu’il a rejeté de multiples propositions pour des projets scientifiques communs avec les institutions israéliennes. « Mon père refuse de travailler ou d’agir en coordination avec les institutions israéliennes. Il rejette totalement toute normalisation scientifique. Cela fait partie de sa résistance pacifique à l’occupation », dit Duha.

« Personnellement, je pense qu’Israël est en train d’essayer, en quelque sorte, de le forcer à accepter des propositions de projets de normalisation » déclare Duha. Elle note que sa résistance s’accompagne d’un coût, arguant que « les universitaires et scientifiques qui acceptent de participer à des projets de normalisation bénéficient de privilèges de la part de l’occupation ».

Elle exhorte les scientifiques internationaux à soutenir le cas de son père. « Les scientifiques doivent être récompensés, pas emprisonnés. Je sais qu’il y a déjà des organisations à s’être préoccupées de tels cas », dit Duha. « Mais je les exhorte à faire plus légalement. Mon père n’est pas le seul scientifique à être persécuté par l’occupation israélienne. Il y a une guerre contre l’enseignement palestinien. J’espère voir Israël tenu responsable de ses actions cruelles au niveau international ».

Elle note le travail d’organisations et d’éminents universitaires, mathématiciens, et scientifiques internationaux qui se sont exprimés pour exhorter à la liberté de Barghouthi. « Mon père a la chance de s’être fait une réputation internationale sur le plan intellectuel. Des gens partout dans le monde interviennent pour lui, mais ce qu’il apprécie le plus, c’est quand les gens interviennent pour tous les prisonniers palestiniens ».