« Je pensais être un homme libre » : l’ingénieur qui combat l’interdiction de boycott d’Israël par l’État du Texas

| Erum Salam pour The Guardian | Traduction SF pour l’AURDIP |

Rasmy Hassouna, un Palestinien Américain, poursuit l’État en justice sur une disposition qui lui interdit à lui ou à sa société de manifester son opposition à Israël ou à ses produits.


Pendant plus de vingt ans, l’ingénieur civil texan Rasmy Hassouna a eu un contrat avec la Ville de Houston. Hassouna était consultant auprès de la Ville sur la volatilité des sols dans le Golfe de Mexico tout proche – un service très nécessaire à l’évaluation de la stabilité des structures bâties.

Il se préparait à renouveler son contrat avec le gouvernement lorsqu’une clause juridique particulière frappa son regard : une disposition qui lui interdisait, à lui ou à sa société, A&R Engineering and Testing, Inc, de jamais manifester son opposition à la nation d’Israël ou à ses productions tant que sa société serait partenaire de la Ville de Houston.

Pour Hassouna – un Palestinien Américain fier de 59 ans, ce fut un choc énorme.

« Je suis venu ici et j’ai cru être un homme libre. Ce que je fais ou ce que je dis n’est l’affaire de personne tant que je ne fais de mal à qui que ce soit » a-t-il dit au Guardian. Avez-vous menti pendant tout ce temps ? : “Si je ne veux rien acheter à Walmart, qui êtes-vous pour me dire de ne pas acheter à Walmart ? Pourquoi dois-je faire allégeance à un pays étranger ?

Mais la réaction d’Hassouna ne s’est pas bornée à de la colère. Il a agi, intentant un procès qui conteste la loi du Texas et, par exemple, des dispositions similaires qui se sont répandues dans tous les États-Unis pour essayer d’empêcher des contractants avec le gouvernement de boycotter Israël sont présentes dans 25 États étatsuniens. Avec le journal Arkansas Times, A&R Engineering and Testing Inc est actuellement une des deux seules sociétés à combattre cette loi dans le pays.

La procédure de Hassouna – qui a été portée on en son nom par le Conseil des Relations Americano-Islamiques (CAIR), sera auditionnée mardi au Tribunal fédéral ; elle est fondée sur l’idée que de telles lois violent la liberté de parole. Si elle est déclarée inconstitutionnelle, l’interdiction de 2019 du boycott d’Israël sera illégale dans l’État du Texas.

Mais la décision de Hassouna d’aller en justice ne va pas sans en payer le prix. Cela pourrait lui coûter une partie substantielle de son revenu annuel, a dit son avocat.

« Ils ne tenaient pas compte de qui est Rasmy Hassouna de Gaza, lui dont la famille a tellement souffert. Il croit que les Américains ont le droit de boycotter toute entité, étrangère ou nationale qu’ils souhaitent. C’est ce qu’il fait, joignant le geste à la parole » a dit Gadeir Abbas, un avocat spécialisé en litiges pour CAIR, qui représente Hassouna.

Hassouna a foulé le sol américain en 1988. Comme beaucoup d’immigrants, la première expérience d’Hassouna aux États-Unis a été l’aéroport JFK de New York. Sa destination finale a cependant été l’École des Mines et de la Technologie du Sud Dakota, l’université dans laquelle il prévoyait d’étudier l’ingénierie civile. « Quel que soit le temps que cela allait me prendre et aussi dur que je doive travailler, j’allais garder l’objectif de me tenir à mon but » dit-il.

En tant que Palestinien sous occupation israélienne, Hassouna ne pouvait pas revendiquer de citoyenneté, aussi du-t-il obtenir un permis de la part des représentants officiels d’Israël pour quitter sa maison de Gaza, un lieu décrit par les organisations humanitaires et par les acteurs politiques comme une prison à ciel ouvert.

« Pendant près de deux mois, chaque jour je quittais la maison et je prenais un taxi pour me rendre dans le centre-ville de Gaza city. Je donnais (aux officiels israéliens) ma demande au gouvernement et ma pièce d’identité. Je me rendais à la porte et j’attendais de 7h du matin à 5h de l’après-midi. Voyez cela, en juin et juillet, à se tenir debout là en plein soleil ».

Au bout de deux mois, Hassouna a finalement obtenu l’autorisation d’aller aux États-Unis pour ses études universitaires. La Palestine n’étant pas reconnue comme un pays, on ne lui a pas donné un passeport mais un permis de voyage israélien qui laissait perplexes les douaniers à chaque étape du voyage.

Lorsque fut venu pour Hassouna le temps de partir pour les États-Unis, son quartier à Gaza était sous couvre-feu. Cela voulait dire qu’il devait s’échapper sous couvert de la nuit s’il voulait prendre son avion. Il s’est rappelé la marche de plus de sept km derrière son père, les bagages en mains, jusqu’à la maison de son cousin dans un quartier situé juste au-delà de la limite de la zone de couvre-feu. Ce fut la dernière fois qu’il vit son père, qui est mort avant qu’ils ne puissent se revoir.

La vie de collège universitaire d’Hassouna ne fut pas différente de celle de la plupart des étudiants étatsuniens. Il se souvient avoir partagé un appartement avec trois colocataires et survécu avec le modeste traitement qu’il recevait pour son poste de chargé de cours.

Une fois diplômé, Hassouna a déménagé à Houston, Texas, en août 1992. Bien qu’il ait obtenu une formation complète dans son domaine, le début de carrière d’Hassouna fut plein d’incertitude et mouvementé. Il a fait des petits boulots dans une station-service Stop N Go et dans un commerce de proximité avant de devenir technicien.

« À l’époque, je travaillais de 23h à 7h dans le petit commerce et de 8h à 17h dans la société d’ingénierie. Une de mes étudiantes (du Sud Dakota) était ma chef, elle gagnait trois ou quatre fois plus que moi. Elle me demandait souvent des conseils”.

Il a finalement été embauché comme ingénieur dans une autre société, avec une rémunération annuelle de 24 000 dollars (21 000 €) – dont il dit que c’était la moitié de ce que la plupart des ingénieurs gagnaient à ce moment-là.

Hassouna a fait un long chemin depuis lors. En chemin, il s’est marié et a eu deux fils qui sont maintenant des adolescents. Sa mère est morte quelques années après son père, mais en raison des restrictions mises au voyage et aux visas pour Gaza, Hassouna n’a pas pu la voir ni assister aux funérailles. En 2005, Hassouna a obtenu la nationalité américaine. Son lieu de naissance figurant sur son certificat de citoyenneté est mentionné comme ‘Israël’, déclaration sur laquelle il a protesté.

« Je suis allé voir la dame qui distribuait les certificats et je lui ai dit que je ne voulais pas Israël sur mon certificat. Elle m’a dit d’aller au bureau de l’immigration et qu’ils s’en occuperaient. Je leur ai expliqué que mon lieu de naissance n’était pas en Israël mais dans la bande de Gaza en Palestine. Ils m’ont dit que ‘Palestine’ ne figurait pas dans le système ».

Hassouna a rendu le certificat au représentant du bureau de l’immigration et lui a demandé de lui rendre sa carte verte, expliquant qu’il préférait ne pas être citoyen américain plutôt qu’être désigné né en Israël. Après beaucoup de délibérations, le bureau de l’immigration a cédé et lui a posté un nouveau certificat mentionnant ‘la bande de Gaza’ comme lieu de naissance.

En 1999, lui et son ami Alfred ont créé leur propre société, A&R (Alfred and Rasmy) Engineering. Ensemble, ils ont obtenu un contrat de travail pour la Ville de Houston. Quelque 25 ans plus tard, Alfred a vendu ses parts de la société à Hassouna qui en est désormais le seul propriétaire.

Maintenant, la loyauté d’Hassouna à son pays est testée. Après avoir lu le plus récent contrat avec la Ville, il a écrit une lettre à la municipalité demandant de retirer du contrat la clause d’interdiction de boycotter Israël, défendant son droit constitutionnel de boycotter Israël s’il le désirait. Les représentants de la Ville ont dit que c’était hors de leur pouvoir.

Maintenant l’affaire est aux mains d’un juge. Si les choses ne se passent pas comme le voudrait Hassouna, il a dit qu’il était tout à fait préparé à en supporter les conséquences financières.

« Je veux continuer à travailler avec la Ville et avec tout autre entité gouvernementale. Le problème est que je veux le faire en toute liberté et dignité » a-t-il dit.