Interview de Shir Hever


Vous êtes allé à l’Université Libre de Berlin. Pourquoi ?

En réalité, je vis à Heidelberg, bien que préparant mon doctorat à l’Université Libre de Berlin. J’y ai suivi mon compagnon qui a trouvé un travail en Allemagne. Avec l’émigration importante d’Israël d’une population jeune et éduquée, il se trouve qu’une grande partie de ma famille et de mes amis a déjà quitté Israël, et Berlin est en fait une destination favorite où je retrouve beaucoup de mes vieux amis de Jérusalem et de Tel Aviv.

Qu’est-ce qui vous a poussé à enquêter sur le secteur militaire d’Israël et à soutenir BDS ? Votre éducation et votre environnement familial jouent-ils un rôle dans ce choix, ou y êtes vous arrivé plus tard dans votre vie ?

J’ai été élevé dans une famille de gauche et à l’esprit critique et, dès mon plus jeune âge, on m’a appris à poser des questions. Je suis allé dans une école très militariste, et j’ai donc aussi été instruit dans une perspective sioniste, mais je ne voulais pas prendre part à l’occupation directement en tant que soldat. Afin d’essayer d’être un soldat non combattant, je me suis engagé pour un an de service social volontaire dans la ville de Sderot et là, j’ai eu le temps de penser à la politique, d’écouter mes amis qui partaient à l’armée et de découvrir des aspects de la société israélienne dont je n’avais jamais connu l’existence. J’ai décidé de ne faire aucun service militaire. En prétextant la folie, j’ai facilement été exempté, comme des milliers d’autres tous les ans.

Ce n’est qu’à l’université cependant que j’ai découvert le versant palestinien de l’histoire lorsqu’une association politique, appelée « Le Campus Ne Restera pas Silencieux », a invité des Palestiniens a parler de ce qu’ils avaient vécu pendant la Seconde Intifada. Je suis alors devenu politiquement actif et ai rejoint le Centre d’Informations Alternatives, organisation palestino-israélienne.

Soutenir BDS m’est apparu naturel alors que je faisais partie d’un groupe de militants qui envisageaient diverses stratégies pour combattre l’occupation. En tant qu’économiste, j’ai compris que BDS pouvait avoir un impact très fort sur l’économie et la société israéliennes et que c’est quelque chose qui permet aux Palestiniens de pratiquer une résistance non violente.

Choisir mes thèmes de recherche s’est fait dans un environnement militant et les sujets de mes rapports et de mes études ont été généralement écrits à la demande de militants. Après avoir rédigé mon livre sur l’économie politique de l’occupation israélienne, j’ai réalisé que l’industrie militaire israélienne et l’exportation d’armes israéliennes étaient des éléments très importants pour achever le tableau et expliquer comment l’occupation israélienne s’accorde avec les intérêts mondiaux, et j’ai alors choisi ce thème pour ma thèse de doctorat.

On dit que la population israélienne devient plus isolée, mentalement et psychologiquement, du reste du monde. L’avez-vous constaté vous aussi ?

Absolument pas. Les Israéliens ont un très fort sentiment d’appartenance à « l’occident » et de faire partie de l’Europe (même alors qu’Israël n’est pas en Europe). La fascination des Israéliens pour la Coupe d’Europe de football, pour l’Eurovision, etc. en est un des aspects, mais aussi le désir de voyager dans le monde, de consommer de la culture occidentale, etc.. J’admets que, lorsque BDS a démarré, je n’imaginais pas que son impact le plus puissant se trouverait précisément dans la sphère culturelle. Chaque fois qu’un artiste célèbre annule un spectacle en Israël, les réactions sont très fortes parce que les Israéliens ne veulent pas se sentir isolés. Le fait que les Israéliens veulent bien payer deux fois plus cher leur billet pour des spectacles d’artistes qui choisissent de violer BDS et de se produire en Israël en est un témoignage. En fait, c’est la raison pour laquelle BDS est une réussite ; il cible un nerf sensible de la culture israélienne, le besoin de faire partie.

A écouter Netanyahu et Lieberman, nous avons l’impression ici que la division entre Juifs et Palestiniens en Israël même augmente sans cesse. Est-ce vrai ?

Au niveau politique, oui bien sûr. Le gouvernement israélien n’a pas honte d’appeler à la séparation et de diaboliser les Palestiniens en tant que groupe. Au niveau local et personnel, Il existe aussi de nombreux cas de Palestiniens et de Juifs qui travaillent ensemble, deviennent amis, créent des familles ensemble. La séparation n’est jamais 100 % réussie. Il est vrai que beaucoup de Juifs israéliens ont peu de contacts avec les Palestiniens et savent très peu de choses sur eux. Très peu de Juifs israéliens se donnent le mal d’apprendre l’arabe. Mais les Palestiniens israéliens de leur côté fréquentent couramment les Juifs israéliens, parlent très bien l’hébreu et ont une très bonne connaissance de la culture et de la politique juives.

Comment pouvez-vous expliquer qu’un général israélien ait comparé la situation de son pays à celle de l’Allemagne des années 1930 ?

Le général de division Yair Golan est bien connu pour son parler très direct et peu prudent. Au cours d’une conférence qu’il a donnée en 2007, il a admis que le but principal du Mur de Séparation était de séparer les populations et que la sécurité ne venait qu’au deuxième plan.

Actuellement, Israël est le témoin d’une lutte féroce entre deux élites concurrentes. La vieille élite militaire d’Israël (à laquelle appartient Golan) est en crise, perdant beaucoup de son influence sur le gouvernement et le secteur des affaires. L’élite militaire n’est pas de gauche, ni progressiste, ni opposée à l ’occupation, mais elle croit à la création d’une occupation « intelligente », à une utilisation prudente et planifiée de la force pour garder les Palestiniens sous contrôle. Elle a peur du populisme du gouvernement israélien et de la façon dont il encourage une brutalité sans limites de la part des soldats israéliens contre les Palestiniens. Golan a laissé entendre que ce populisme et cette brutalité ne sont pas, pour Israël, des signes de force, mais en réalité des signes de faiblesse.

Sa déclaration a té sévèrement critiquée et a fourni au gouvernement l’ocasion de faire des déclarations plus populistes. Le ministre de la Défense Ya’alon (lui aussi membre de l’élite militaire d’Israël et commandant des forces armées) a été obligé de démissionner et a été remplacé par Lieberman, qui ne fait pas partie de l’élite militaire.

Est-ce que le militarisme et la guerre servent (aussi) à couvrir les tensions à l’intérieur de la société juive israélienne ?

Je ne dirais pas le militarisme et la guerre, mais plutôt l’obsession de la sécurité. Israël n’a pas fait de réelle guerre conventionnelle depuis 1973, il est plutôt constamment engagé dans des conflits asymétriques en zones civiles, zones où les soldats israéliens utilisent des armes lourdes. Mais la peur constante de représailles, la menace d’un terrorisme réel et fantasmé, sont très cyniquement exploités par le gouvernement israélien pour détourner l’attention des questions sociales brûlantes en Israël.

Un bon exemple en est l’attaque contre un bus israélien en 2011 au milieu d’une grande manifestation sociale en Israël. Netanyahu a très vite annoncé que les attaquants venaient de Gaza et a ordonné un bombardement sur Gaza, tuant cinq Palestiniens. Même alors que les attaquants ne venaient pas de Gaza, les Palestiniens choisirent de ne pas réagir au meurtre par Israël de Palestiniens innocents, parce que ces représailles auraient été utiles à Netanyahu dans son désir de réprimer les manifestations sociales.Je pense que cet exemple peut nous apprendre à quel point les Palestiniens comprennent bien la société israélienne. Il est intéressant de constater que les manifestations sociales se sont finalement terminées sans beaucoup d’effet et que la questions sécuritaire continue à dominer le discours politique israélien.

Si nous regardons les grosses sociétés militaires telles que les Industries Aérospatiales Israéliennes (IAI) et Elbit, comptent-elles pour une grande part dans l’économie israélienne ?

Le secteur des armes tient une grande part dans le secteur industriel d’Israël, et les deux plus grandes sociétés d’armement sont l’IAI, propriété du gouvernement, et la société privée Elbit Systems. Les chiffres sont en désaccord selon les différentes sources, et j’estime que 11 % de la totalité des exportations israéliennes concernent la sécurité et l’armement auxquelles ces deux sociétés contribuent pour plus de la moitié. C’est bien sûr très important pour l’économie israélienne, et aucun autre pays au monde n’a une proportion de ses exportations totales aussi haute dans l’armement (pas même les USA, exportateur d’armes le plus important du monde). Néanmoins, il faut se souvenir que la majorité des exportations israéliennes et des sociétés et de la main d’oeuvre industrielles sont civiles.

Comment les Pays-Bas (et l’UE) sont-ils le plus impliqués dans le soutien au complexe de l’industrie militaire israélienne ? Par leurs subsides et financements, leur recherche scientifique, leurs sites de production mondiaux, leurs achats de produits et services militaires israéliens, ou leur fourniture de paradis fiscaux au profit des sociétés ?

Tout ce que vous venez de citer, mais la complicité ne consiste pas simplement à aider au financement de l’industrie israélienne de l’armement, mais aussi à la légitimer. Quand les politiques hollandais et européens lancent des projets de coopération sécuritaire avec Israël, ils sont parfaitement conscients du fait que l’industrie israélienne de l’armement se construit sur son expérience militaire dans les Territoires Palestiniens Occupés, des technologies développées au cours de la répression de la résistance palestinienne et du contrôle sur une large population privée de ses droits fondamentaux. Par conséquent, tous ces liens entre les sociétés d’armement européennes et israéliennes envoient un message comme quoi l’Europe accepte l’occupation israélienne et cherche même à y puiser de l’expérience. C’est ce qu’a dit le général Yoav Galant (actuel ministre israélien du Logement), que « les gouvernements étrangers sont hypocrites. D’une part ils critiquent ce que nous faisons, mais ensuite ils viennent nous voir pour apprendre comment nous nous y prenons ».

En Europe, les campagnes BDS ont une très grande force potentielle étant donné que l’UE a toujours été l’un des marchés les plus importants pour Israël. Pensez-vous que ce ce soit là que les efforts de BDS peuvent être les pus efficaces – ou plutôt aux USA ou ailleurs ?

En fin de compte, les campagnes BDS les plus efficaces ne sont pas nécessairement celles qui ont les effets les plus importants financièrement, mais celles qui attirent l’attention du public israélien. Le BDS pratiqué aux USA a été très efficace en faisant ressentir aux Israéliens que « même notre allié le plus proche est en train de changer d’opinion à notre sujet », mais ce fut le cas aussi pour les actions BDS en Allemagne. L’Europe reste pour Israël la plus large cible pour ses exportations et pour ses importations, mais BDS ne cherche pas à changer cela. BDS n’est pas un outil destiné à nuire à l’économie israélienne, mais à obtenir un changement politique sous la pression.

Les Pays-Bas jouent un rôle très conséquent à cause de l’importance du port de Rotterdam pour les exportations d’Israël vers l’Europe, surtout pour les produits agricoles, ce qui a une grande signification symbolique. Si les Pays-Base se mettent à imposer des contrôles stricts sur ces importations, cela aura un impact direct sur les colonies israéliennes illégales de la Vallée du Jourdain, terre la plus fertile de toute la Palestine.

BDS est-il une menace plus grande pour l’économie d’Israël ou pour son image ?

BDS ne cherche pas à faire du tort à l’économie israélienne, mais à convaincre les Israéliens que violer les lois internationales est insupportable. Je ne crois pas que le gouvernement israélien poursuivra sa politique d’apartheid et d’occupation assez longtemps pour que BDS porte tort sur le long terme aux exportations israéliennes. Lorsque les sociétés israéliennes commenceront à déménager vers d’autres pays pour échapper au BDS, le gouvernement israélien va soit s’effondrer, soit changer de politique. Aujourd’hui, la majorité du public israélien (à la différence de la situation des années 1970 et 80) ne veut plus faire de grands sacrifices dans l’intérêt du sionisme. L’image d’Israël, cependant, est déjà gravement affectée par BDS. La force de BDS, c’est qu’il s’agit d’un mouvement fondé sur la recherche et l’information et que, grâce à BDS, les militants peuvent faire connaître au public la situation en Palestine et disséminer de l’information. Résultat, l’image d’Israël dans le monde est en train de changer et cela, c’est quelque chose qui a un effet plus évident sur les décisions que l’impact économique.

Quels devraient être les objectifs les plus importants d’organisations telles que docP et Stop de Wapenhandel (Arrêtez le Commerce des Armes) ?

D’après mon expérience, c’est une très mauvaise idée de la part de quelqu’un qui vient d’Israël-Palestine de dire aux organisations ce que devraient être leurs objectifs. Vous savez sûrement mieux que moi quel est votre public, quel genre de message le touchera le mieux et ce qu’il pourra faire et organiser localement. Les associations de solidarité avec la Palestine travaillent dans une très grande variété de contextes – depuis les associations d’étudiants jusqu’aux associations confessionnelles, des syndicats aux mouvements de justice sociale et pour l’environnement. Ma seule recommandation serait de choisir des projets qui aient un impact à l’intérieur d’Israël, des projets qui impliquent les sociétés israéliennes les plus importantes et les mieux connues, les personnels politiques, etc. Et que chacun de ces projets soit assorti de recherche. Les militants ne peuvent réussir que s’ils ont quantité d’informations et siune partie de leur activité consiste à les disséminer. Ce n’est jamais suffisant de dire « boycottons cette société parce qu’elle est israélienne ». Il faut expliquer pourquoi.