Imposer des restrictions sur les réfugiés ne sauvera pas le Liban de la pandémie

| Dalal Yassine pour Al-Jazeera | Traduction SF pour l’AURDIP |

Les réfugiés palestiniens et syriens ont besoin de tests et de soins, pas de restrictions supplémentaires sur leurs déplacements


Tandis que le coronavirus s’étend dans le monde, l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) n’a pas tardé à recommander que les pays prennent des mesures pour contenir le virus mortel. Elle a incité à la distanciation pour limiter la diffusion du virus et a encouragé le renforcement de l’hygiène personnelle et publique. Au Liban, cela a fourni une occasion de plus à des personnalités politiques pour viser les communautés marginalisées, notamment les réfugiés palestiniens et syriens.

Lors d’une conférence de presse, le 13 mars, Samir Geagea, le leader du parti des Forces Libanaises, connu pour ses déclarations racistes, a laissé entendre que les réfugiés palestiniens et syriens seraient des diffuseurs du COVID-19 au Liban et il a défendu l’idée que les communautés de réfugiés étaient une menace pour la santé publique.

Malgré les tentatives de Geagea pour rendre les populations réfugiées responsables de la survenue de l’épidémie, les premiers cas de COVID-19 du Liban ne concernaient pas des réfugiés palestiniens ni syriens. On soupçonne plutôt qu’il s’agissait de Libanais de retour d’Iran et de prêtres jésuites qui s’étaient rendus en Italie.

Les prêtres sont basés dans une église située à moins de 30 minutes de la maison de Geagea, à Ma’arab dans le nord de Beyrouth ; il n’a pourtant pas fait mention d’eux dans sa conférence de presse.

Au contraire, il a appelé l’armée libanaise à resserrer la sécurité autour des camps de réfugiés palestiniens et syriens et d’y limiter les entrées et sorties.

Il est rapidement apparu clairement que les autorités locales partageaient l’attitude de Geagea envers les réfugiés.

Le 15 mars, le gouvernement a annoncé une mobilisation générale dans tout le pays et les autorités locales ont commencé à se coordonner avec les forces de sécurité pour arrêter un mouvement « non nécessaire » venu des camps. Les communautés de réfugiés se sont déjà plaintes d’être soumises à des couvre-feux plus longs que ceux imposés aux citoyens libanais. Dans certains endroits, ils n’ont le droit d’être hors de chez eux que pendant cinq heures.

Les Palestiniens subissent des restrictions depuis des décennies de la part des autorités libanaises et il en a été de même des Syriens, plus récemment. Que les autorités libanaises aient recours aux mêmes actions dans le cadre de l’éruption du COVID-19 n’est pas pour surprendre.

Imposer plus de restrictions aux réfugiés qu’au reste de la population n’arrêtera pas la diffusion du virus, mais cela s’ajoutera à la souffrance de ces groupes marginalisés. Ce dont ont besoin aussi bien les Libanais que les groupes de réfugiés est un meilleur accès aux tests, à des soins, à de l’eau potable, à des masques protecteurs et à des produits d’hygiène.

L’UNWRA, l’agence responsable des réfugiés palestiniens au Moyen Orient, a récemment annoncé qu’elle allait se coordonner avec le ministère libanais de la santé pour fournir des tests du COVID-19 et des traitements pour les réfugiés palestiniens à l’hôpital Rafik Hariri de Beyrouth. De même, le Haut Commissaire aux Réfugiés (UNCHR) a dit qu’il apporterait une assistance au coût de ces services pour les réfugiés syriens.

Le 28 mars, le ministre libanais de la santé, Hamad Hassan, a déclaré que le Liban partagerait la responsabilité des soins à apporter aux réfugiés avec les agences de l’ONU. Pour autant, il n’est pas clair si l’accès à ces services se fera sur une base égalitaire ou s’il y aura une discrimination dans les soins aussi.

Etant donnée la persistance de problèmes d’accès aux services parmi les réfugiés et la nature fragmentée de la fourniture de soins au Liban, on peut douter qu’ils aient un accès adéquat aux soins de santé pendant la pandémie du COVID-19.

Le Liban abrite plus de 475 000 réfugiés palestiniens, dont beaucoup vivent dans le pays depuis qu’ils ont été expulsés ou forcés de fuir la Palestine pendant la Nakba de 1948. Plus de la moitié vit dans 12 camps de réfugiés officiellement reconnus.

Les refugiés palestiniens se voient refuser l’accès à de services de soins dans les hôpitaux gouvernementaux. À la place, 28 établissements de santé gérés par l’UNWRA fournissent modestement les premiers soins. Les cas chroniques ou graves sont transférés dans des hôpitaux gérés par le Croissant Rouge Palestinien. L’UNWRA porte aussi assistance aux réfugiés palestiniens en prenant en charge une partie du coût des soins prodigués par des spécialistes dans des hôpitaux privés libanais. Ces efforts n’ont cependant pas fourni de soins adéquats aux réfugiés palestiniens et ils ont encore diminué après que les États Unis ont décidé de couper son financement à l’agence.

La situation de plus d’un million et demie de réfugiés syriens au Liban n’est pas meilleure. C’est l’UNCHR et non l’UNWRA qui est responsable d’assurer que les réfugiés syriens aient accès aux services de santé au Liban. Même avant la pandémie du COVID-19, des problèmes se sont posés de façon persistante en termes d’accès et de disponibilité au-delà des soins de base.

Le gouvernement libanais, a, par le passé, systématiquement tenu les réfugiés palestiniens et syriens à l’écart des initiatives de santé publique. En 2018, par exemple, le ministère de la santé a lancé une campagne nationale pour la détection précoce du cancer du sein, destinée « uniquement aux femmes libanaises », qui a exclu les femmes étrangères résidant au Liban, dont les Palestiniennes et les Syriennes.

Le ministère de la santé a justifié ces exclusions en prétendant que la campagne s’adressait à des citoyennes payant des impôts. Les réfugiés palestiniens et syriens ne sont cependant pas exemptés d’impôts et paient au Trésor libanais tout ce qui est requis pour les services rendus.

Avec la persistance d’une rhétorique raciste venant d’acteurs politiques comme Geagea, il y a maintenant des craintes que les réfugiés au Liban ne soient pas seulement des boucs émissaires dans le cadre de l’incapacité du gouvernement à faire face à une éruption, mais qu’en outre ils n’aient pas accès à une prise en charge sanitaire appropriée lorsque le virus atteindra leurs communautés. Ce mélange de rhétorique politique, de restrictions sécuritaires et d’accès incertain au traitement pourrait servir à décourager des réfugiés de rechercher des soins et contribuer à la diffusion du COVID-19.

L’éruption de coronavirus nous affecte tous et le virus ne discrimine pas parmi ceux qu’il frappe. Le racisme et le fait de faire de communautés vulnérables des boucs émissaires ne le vaincront certainement pas.

Si le COVID-19 se répand dans les camps de réfugiés et les rassemblements au Liban, ce sera une catastrophe humanitaire – qui ne restera pas limitée aux réfugiés palestiniens ou syriens.

Dalal Yassine est conseillère en programmes et politique dans le réseau palestinien d’analyse politique, Al-Shabaka.