Haaretz : Comment je sais que BDS va gagner, et que je perdrai

BDS s’impose parce qu’il propose une solution concrète. Si les juifs veulent empêcher le mouvement de boycott de gagner du terrain, nous devons proposer un projet alternatif pour la fin de l’occupation.


Ce mois-ci, le syndicat des étudiants diplômés de l’université de Californie a voté pour rejoindre le mouvement de Boycott, Désinvestissement et Sanctions contre Israël. C’est la première fois que les adhérents d’un gros syndicat américain approuvent par leur vote le BDS. Je suis adhérent à ce syndicat, lequel représente environ 13 000 salariés-étudiants, et j’ai combattu la résolution, j’ai écrit contre la résolution. Mais tout en menant campagne, j’ai pris conscience d’une vérité amère : BDS ne peut que gagner, à moins que les juifs américains n’ouvrent une autre voie pour la fin de l’occupation par Israël des territoires palestiniens.

D’une façon générale, les juifs attribuent le militantisme anti-Israël à un mélange d’antisémitisme et de désinformation, et donc, ils prescrivent de le condamner et d’améliorer leurs relations publiques. Mais la haine des juifs et la stupidité sont de très vieux péchés, donc elles n’expliquent pas ce changement qui s’est opéré et qui a conduit mon syndicat à voter BDS. Ainsi, la question de fond qui reste posée est celle-ci : pourquoi le BDS est-il en train de prendre de la force ?

Les progressistes tiennent aux valeurs de liberté, démocratie, et d’égalité, et ils voient le régime israélien en Cisjordanie comme un régime à la Jim Crow, comme celui de l’Afrique du Sud de l’apartheid : avec des inégalités dans le droit de vote, les systèmes judiciaires, l’accès aux fonds publics et plus encore.

Tout au long des années 1990 et du début des années 2000, les juifs progressistes ont raconté une bonne histoire sur la façon de mettre fin à cette situation. Les négociations politiques internationales allaient créer un État palestinien, et notre tâche était de soutenir le processus de paix. Mais le plan a échoué. Depuis la deuxième intifada, les négociations ne conduisent nulle part. Netanyahu n’a pas l’air de vouloir un accord, et Abbas est très faible. En outre, les Américains ont entendu pendant plus d’une décennie que Camp David avait échoué (un point de discussion central pour la droite), et ils en ont conclu que les négociations n’aboutissent à rien. Un État palestinien apparaît comme un rêve lointain et, en attendant, les colonies se développent avec toujours la même vigueur.

De plus en plus, les progressistes considèrent la situation moins comme un conflit national que comme un combat pour les droits de l’homme. BDS met en avant une analyse du problème et une stratégie de changement. Maintenant que le vieux paradigme du processus de paix a fait faillite, les Américains progressistes voient dans BDS la seule voie plausible pour mettre un terme à l’occupation.

Même les juifs qui ne sont pas d’accord – à la fois les juifs de droite qui pensent qu’il n’y a aucune occupation et ceux qui sont partisans de deux États – ont besoin de comprendre cela. BDS s’impose parce qu’il propose une solution. De nombreuses institutions juives soutiennent une solution à deux États, mais elles sont incapables de présenter une stratégie claire pour y parvenir. Elles n’exercent aucune pression sur le gouvernement israélien, et elles n’arrêtent pas d’évoquer l’intransigeance palestinienne. Indépendamment de ce que l’on pense de cette analyse sur le plan moral, sur le plan pratique cela signifie qu’elles s’attendent à ce que la situation actuelle se prolonge indéfiniment. Par contre, les militants BDS pointent l’Afrique du Sud de l’apartheid, dont les militants citoyens ont fait progressivement un État paria, provoquant l’effondrement d’un régime immoral.

C’est pourquoi les stratégies habituelles anti-BDS vont échouer. Vous ne pouvez pas faire croire aux progressistes que les Palestiniens sont responsables de leur propre souffrance. Cela revient à condamner la victime, une tactique conservatrice classique dans les débats nationaux à propos, disons, de la violence politique et la culture du colza. Et quand le groupe de défense d’Israël, StandWithUs, prétend que « le véritable objectif de BDS est l’élimination d’Israël et la fin de l’autodétermination juive, » les progressistes comparent la force d’Israël à la faiblesse des Palestiniens, et cette affirmation paraît alors insensée.

Accuser les partisans de BDS d’antisémitisme obtient l’effet inverse. Sans aucun doute y-a-t-il des antisémites dans le mouvement BDS. Mais j’ai de bons amis – notamment des juifs – qui soutiennent BDS et qui se soucient aussi de la population juive. Quand la communauté juive invoque l’antisémitisme pour tenter de délégitimer BDS, elle perd tout simplement sa propre crédibilité.

Effectivement, le « défenseur d’Israël » qui manque de nuance nourrit le radicalisme anti-Israël. En s’attaquant de façon acharnée à toute critique contre l’occupation – même les sionistes pour deux États –, la communauté juive pousse ceux qui critiquent les politiciens israéliens de droite comme Benjamin Netanyahui et Naftali Bennet dans les bras de BDS. Hillel, à l’université de Princeton, a mis ses propres étudiants en colère en faisant campagne pour vaincre un boycott qui ciblait l’occupation, et qui n’était pas du BDS. J’ai écrit un article contre le BDS, et des journalistes m’ont traité de « kapo » pour avoir mentionné l’occupation. J Street ne soutient aucun boycott ou désinvestissement, pourtant des critiques juifs de droite ont fait un film pour le diaboliser pour avoir prétendument menacé la relation de l’Amérique avec Israël.

L’avis d’un progressiste. Pourquoi prendre une position nuancée, modérée, si vous êtes toujours salis et agressés ? Équilibrer sionisme et progressisme est suffisamment difficile sans que les institutions juives ne déclarent la guerre aux sionistes libéraux. Après des années d’un contrôle de la droite sur la communauté juive, nous ne devrions pas être étonnés que les progressistes pensent que le choix est entre BDS ou Bibi.

Si les juifs veulent échapper à de futures victoires BDS, nous devons proposer un projet alternatif pour la fin de l’occupation. Nous devons le faire à nos propres conditions sionistes, en insistant sur une solution à deux États et un Israël sécurisé. En tant qu’Américain juif, je suis favorable à un désinvestissement sélectif visant la Cisjordanie, en investissant dans les éléments progressistes de la société israélienne, et en exerçant une pression politique sur Washington DC – mais je reste ouvert à de meilleures idées.

Autrement, vous pouvez écrire à l’Amérique progressiste, en prétendant que nous sommes une bande d’antisémites qui ne connaissent rien au conflit, et qui diabolisent quiconque parle d’occupation. Vous pouvez salir J Street et le New Israel Fund (Fonds pour le nouvel Israël), et vous pouvez partir en guerre contre Jon Steward, The New York Times, et les presbytériens. Simplement, ne soyez pas surpris si les prochains votes dans les syndicats sont favorables au BDS.

Raphael Magarik est un doctorant en anglais et en études juives à l’Université de Californie à Berkeley.