Des parents palestiniens craignent pour leurs enfants face à la montée de l’extrême droite israélienne

| Claire Parker and Shira Rubin pour The Washington Post | Traduction SF pour l’AURDIP |

JERUSALEM — Rania Elias, une mère palestinienne de quatre enfants n’a pas eu le temps de se préoccuper des récentes élections israéliennes qui sont de nature à donner naissance au gouvernement le plus à droite de l’histoire du pays. En revanche, elle a désespérément cherché à avoir des nouvelles de son fils, arrêté le mois dernier par la police israélienne.

Ayant vu son fils adolescent frappé par des policiers et traîné au loin en sang, Elias dit qu’elle ne fait pas grande différence entre les politiciens israéliens.

« La situation », a-t-elle dit, « empire de jour en jour ».

En réponse à une vague d’attaques palestiniennes qui ont commencé au printemps, les forces armées israéliennes ont mené des raids presque chaque nuit en Cisjordanie occupée et à Jérusalem Est. Le gouvernement israélien dit cibler des milices nouvellement formées. Les autorités palestiniennes ont dénoncé la répression comme punition collective et dit que les enfants sont pris de façon croissante dans ce coup de filet.

Près de 130 mineurs palestiniens étaient en prison sur des motifs sécuritaires à la fin de septembre, selon les statistiques de l’administration pénitentiaire israélienne. Le total à ce jour – comprenant des mineurs détenus pour au moins plusieurs heures, est sans aucun doute bien plus élevé. 73% des mineurs emprisonnés par Israël l’an dernier ont déclaré avoir été sujets à de la violence physique, tout le temps forte, selon le Military Court Watch (Observatoire des tribunaux militaires), un groupe de vigilance situé à Ramallah en Cisjordanie.

Alors que l’ancien premier ministre Benjamin Netanyahou prépare son retour au pouvoir avec l’aide de l’extrême droite israélienne, des familles palestiniennes disent que des avertissements bien répétés à leurs enfants sur la façon de se conduire avec les forces de sécurité israéliennes ont revêtu une urgence nouvelle.

Isa Kussba, âgé de 46 ans, vit avec sa femme, leur fille de 14 ans et leur fils de 16 ans dans le camp de réfugiés de Qalandia, près de Ramallah. Le camp jouxte le checkpoint israélien le plus chargé, que des milliers de travailleurs de Cisjordanie traversent quotidiennement vers Israël et où les raids nocturnes des forces armées israéliennes se sont accrus.

Kussba dit à ses adolescents d’être prudents au voisinage de soldats israéliens, en particulier quand ils sont à l’arrêt à un checkpoint. « Je leur dis ‘restez calmes, ne bougez pas’. Parce que tout mouvement de leur part peut déclencher un tir sur eux » dit-il.

Mais il y a peu de choses que les parents palestiniens puissent faire pour préparer leurs enfants à des incursions au milieu de la nuit.

Le 18 octobre, le plus jeune enfant d’Elias, Shadi, âgé de 18 ans, a été arrêté par la police israélienne lors d’une attaque de bon matin sur leur maison de Jérusalem Est, dans le quartier de Beit Hanina. Des agents en civil ont présenté à Elias et à son mari, le compositeur Suhail Khoury, un mandat d’arrestation qu’ils n’ont pas pu déchiffrer, puis ils ont frappé Shadi dans sa chambre et l’ont traîné hors de la maison, laissant au sol une trace sanguinolente.

Les agents n’ont pas dit aux parents de Shadi de quoi il était accusé ni où ils l’emmenaient, a dit Elias. Ce n’est qu’après six audiences au tribunal qu’elle a appris que son fils était accusé de faire partie d’un groupe qui avait jeté des pierres sur la voiture d’une famille israélienne pendant la fête juive de Soucoth, sans que des blessures n’aient été mentionnées à l’occasion de cet incident.

Shadi a été inculpé de jets de pierres et d’attaque de la police sur foi de « preuves contre lui » a dit au Washington Post un porte-parole de la division de Jérusalem de la police israélienne. Il n’a pas précisé quelles étaient les preuves. Elias dit que son fils n’a pas jeté de pierres et que ce sont les agents qui ont attaqué Shadi, non l’inverse.

« Nous sommes traumatisés par cette situation, d’avoir vu notre enfant être battu comme ça et nous nous sommes sentis impuissants à faire quoi que ce soit pour le soutenir ou le sauver » dit Elias, qui dirige un centre culturel palestinien en vue à Jérusalem.

En Cisjordanie, cependant, 2022 est en passe de devenir l’année la plus meurtrière pour les Palestiniens depuis que les Nations Unies ont commencé à répertorier les décès en 2005. Au moins 28 Palestiniens âgés de moins de 18 ans ont été tués depuis le début de l’année, contre 17 pour toute l’année 2021, selon les données de l’ONU. Plus de 800 mineurs ont été blessés. Les Nations Unies ont exprimé leur inquiétude le mois dernier sur l’usage excessif par Israël de la force contre des enfants.

Des groupes de défense des droits disent qu’Israël viole régulièrement le droit international dans son traitement des mineurs palestiniens emprisonnés, notamment par des abus physiques et verbaux et en ne les informant pas de leurs droits.

« La détention et l’arrestation de ceux qui sont impliqués dans la commission de crimes sont menées en conformité avec la loi, en préservant les droits et la santé des détenus » a dit l’armée israélienne au Post.

Mais les parents palestiniens vivent dans la peur que leurs enfants soient balayés dans un raid israélien, retenu à un checkpoint ou que les forces armées israéliennes leur tirent dessus, dit Maysam Jahajha, la directrice exécutive du Centre pour la culture et le développement des enfants du camp de Qalandia.

Jahajha n’a pas laissé ses enfants de 5 et 8 ans aller à l’école de peur qu’ils soient visés en chemin. Quand la famille se rend à Jérusalem, elle explique à son fils, qui est effrayé par les soldats israéliens, qu’ils doivent passer par les checkpoints parce qu’ils vivent sous occupation dans un camp de réfugiés qui « n’est pas notre chez nous ».

Elle et son mari ont envisagé la possibilité de quitter le pays pour protéger leurs enfants.

« Une mère passe sa vie à élever ses enfants pour qu’ils aillent à l’université » a-t-elle dit. « Mais finalement, en un clin d’œil, elle les perd”.

Après les élections de la semaine dernière, de nombreux parents palestiniens s’inquiètent de la possibilité d’une aggravation de la situation. Netanyahou a remporté une victoire décisive, grâce en bonne partie à la popularité grandissante de ses alliés sionistes religieux d’extrême droite et d’un homme en particulier, Itamar Ben Gvir.

Le parti du Pouvoir Juif de Ben Gvir est le descendant politique du parti d’extrême droit Kach, qui a été interdit à la Knesset pour racisme et défaut de démocratie. Ben Gvir a été condamné à plusieurs reprises pour incitation à la haine raciale envers les Arabes et il a été exempté du service militaire obligatoire dans sa jeunesse pour avoir menacé le premier ministre Yitzhak Rabin parce que celui-ci essayait de faire la paix avec les Palestiniens. Rabin a été assassiné par un Israélien ultra nationaliste trois semaines plus tard.

Aujourd’hui, Ben Gvir est susceptible de devenir le prochain ministre de la Sécurité, en charge de la police, des prisons et de la sécurité autour des sites religieux de Jérusalem, qui sont depuis longtemps des points chauds du conflit israélo-palestinien.

Il a appelé à donner à la police et aux soldats une plus ample latitude dans l’usage de balles réelles et à les protéger de poursuites pénales pour avoir tué ou blessé des Palestiniens.

« Israël tend à se radicaliser, aussi je m’attends à ce qu’il gagne » a dit Ibrahim Khalif, âgé de 53 ans, plombier à Ramallah et père de quatre enfants ayant entre 10 et 23 ans. « Avec Ben Gvir, les choses vont empirer ».

L’ascension de Ben Gvir a été nourrie par les colons israéliens qui, forts aujourd’hui d’un million de personnes en augmentation, sont un élément central de l’establishment politique israélien. La consolidation de 55 ans d’occupation, considérée illégale par une bonne part de la communauté internationale, est un élément critique pour faire qu’Israël soit de nouveau « les seigneurs de ce pays », selon les mots du slogan de campagne de Ben Gvir.

Ayed Abu Eqtaish, le directeur du programme de responsabilisation de Défense des Enfants International dans les territoires palestiniens, a dit que parmi ses voisins, il y a une peur que le rapprochement de Netanyahou avec l’extrême droite « mette toute la région au bord de plus d’explosions ».

Sufian Taha de Ramallah a contribué à cet article.

- Vidéo de Shadi Khouri entrant dans un tribunal israélien le dimanche 13 novembre 2022 enregistrée par sa mère Rania Elia.