De Canto-Sperber à Darmanin, les avatars de la liberté d’expression

| Ivar Ekeland |

Lettre envoyée par Ivar Ekeland, président de l’AURDIP, au Courrier des Lecteurs de La Croix


Je lis dans le supplément week-end de La Croix en date du 16 mai un plaidoyer en faveur de la liberté d’expression, sous le titre « Le débat fait progresser l’intelligence collective ». Il serait plus convaincant s’il n’émanait pas de Madame Canto-Sperber, qui, lorsqu’elle était directrice de l’Ecole Normale Supérieure, s’est illustrée par un acte de censure sans précédent dans les annales de l’École, et qui avait fait scandale à l’époque. Le 18 janvier 2011, elle interdisait la tenue à l’École d’une conférence de Stéphane Hessel, ambassadeur de France, illustre résistant, déporté à Buchenwald d’où il échappa à la mort par miracle, accessoirement ancien élève de l’École et d’ascendance juive, sur le thème, justement, de la liberté d’expression, en liaison avec la répression de la campagne de boycott des produits fabriqués dans les colonies israéliennes.

Cette conférence était organisée par le Collectif Palestine ENS, et son interdiction a suscité une vague d’indignation tant en France qu’à l’étranger. A l’École même une pétition signée par 600 personnes de la communauté normalienne demandait à la direction que le Collectif puisse organiser des rencontres sans risque de censure systématique. Fort de cet appui, et du succès de la conférence Hessel, qui, ne pouvant se tenir à l’ENS s’était tenue en plein air, place du Panthéon, devant un millier de personnes, le Collectif propose trois conférences en mars, que madame Canto-Sperber s’empresse d’interdire. Saisi par le Collectif, le tribunal administratif de Paris lève l’interdiction, au motif que madame Canto-Sperber avait, « dans l’exercice de ses fonctions, porté une atteinte grave et manifestement illégale à la liberté de réunion qui constitue une liberté fondamentale ». Celle-ci se pourvoit immédiatement en référé devant le Conseil d’État, qui lui donne finalement raison, invoquant des motifs d’ordre public.

On ne peut qu’admirer l’obstination de la directrice, qui, au rebours de toutes les traditions académiques, monte jusqu’au Conseil d’État pour empêcher les élèves et les enseignants de l’Ecole Normale d’organiser des débats sur la liberté d’expression, car c’est bien de cela qu’il s’agit. Dans un arrêt rendu à l’unanimité, la Cour Européenne des Droits de l’Homme a jugé que l’usage du boycott fait partie intégrante de la liberté d’expression. Madame Canto-Sperber s’inscrit dans une longue et peu honorable tradition française, marquée ces jours-ci encore par l’interdiction des manifestations en faveur de la Palestine, au motif, là encore, de préserver l’ordre public. Au moins monsieur Darmanin évite-t-il de pontifier sur les vertus du débat et l’intelligence collective.

Ivar Ekeland
Président de l’AURDIP
Ancien président de l’Université Paris-Dauphine